RENOUVELER L'EXPÉDITION DE CONSTANTINE
même pour recruter nos bataillons. Cela vaudrait beaucoup mieux , dans l'intérêt même de l'humanité , que d'abandonner ces malheureux au sort déplorable qui les attend à Tunis.
K Je dirai encore, relativement à la tribu des Hadjoutes, que je n'ai pas entendu qu'on proposât de les exterminer. Le noble duc a pensé qu'il serait bon peut-être de donner une leçon sévère à une tribu sans foi et sans loi , et qu'il nous a peinte comme un amas de brigands. J'i gnore si les faits attestés par le noble duc sont avérés , mais ils n'ont pas été contredits ; et, dans ce cas, on pourrait combattre les Hadjoutes elles punir, sans être accusé de ravager le pays, ni même de détruire les arbres et les fontaines. Il n'est pas question d'une pareille guerre, que l'on a qualifiée avec raison de barbare et d'impie. Selon moi, il serait très-possible de mettre à profit les conseils de M. le duc de Mortemart, sans désobéir aux préceptes du Deutéronome, que M. le baron Mounier a cru devoir nous rappeler.
« J'arrive au point essentiel, à l'affaire de Constantine. M. Mounier, tout en enveloppant sa pensée de réserves et de précautions oratoires , a blâmé au fond toute expédition nouvelle contre Constantine.
M. LE BARON Mounier. « Non ! non !
M. Cousin. « C'est ainsi du moins que j'ai compris son discours, et je crois l'avoir compris dans son véritable sens. Pour moi, je reste fidèle aux sentiments exprimés par le Gouvernement du Roi , lorsqu'à une triste nouvelle que je ne veux pas rappeler, tant elle a été affligeante pour les cœurs français, il s'est hâté de déclarer qu'une noble revanche serait prise et une leçon sévère infligée à Torgueil
cl'Achmet. C'est au nom de ces sentiinenls qu'il a été demandé un crédit supplémentaire pour nos possessions d'Afrique, crédit qui fait partie de ceux sur lesquels nous délibérons.
« M. le duc de Mortemart a parfaitement exposé que si Ton veut avoir du crédit en Afrique , il faut y maintenir l'honneur de nos armes, détruire Achmet, et marcher à Constantine, sinon par Guelma, du moins par un autre point que son expérience militaire et sa connaissance des lieux nous a indiqué. Je ne viens pas me porter juge de la roule la meilleure à suivre, cela regarde les militaires; mais j'exprime hautement ma sympathie pour les généreux sentiments que le noble duc a exprimés h cet égard. Non, Messieurs , je ne peux croire que la France se résigne à supporter impunies les insolences toujours croissantes d'Achmet , insolences qui déjà , si je suis bien informé , commencent à arriver jusque sous les murs de Bone.
« Il a été question dans ces derniers temps d*un traité. Tout traité en Afrique, pour être solide, doit venir non pas à la suite d'une défaite, mais à la suite d'avantages marqués. Et je n'ai pu laisser passer ici, sans la combattre, l'idée de renoncer à toute expédition contre Gonstantine. Il n'y a que le Gouvernement qui puisse prendre utilement un parti en pareille occurrence. C'est à lui à considérer l'ensemble des circonstances, mais certainement il ne faut pas qu'il se décide légèrement 5 abandonner le projet qu'il semblait avoir conçu. Pour ma part je persiste à croire qu'il serait convenable en même temps que l'on traite, ou même avant d'avoir traité, d'infliger une leçon sérieuse aux ennemis du nom français en Afrique,
RENOUVELER l'eXPÉDITION DE CONSTANTINE. 151
et je m'associe à la noble et très-sage politique que vient d'exprimer si dignement M. le duc de Mortemart, » (Marques d'adhésion.)
Le Cabinet du 15 avril, en abandonnant les lois de disjonction et de révélation et en donnant l'amnistie, semblait vouloir renoncer à la politique à outrance du Cabinet du 6 septembre et rentrer dans les voies de la politique de conciliation inaugurée par M. Thiers et le Ministère du 22 février. Dans la discussion de l'adresse, plusieurs orateurs partirent de l'amnistie pour attaquer la conduite passée du Gouvernement, le système de la résistance et les lois dites de septembre ; d'autres défendirent et le système de la résistance et les lois de septembre avec une vivacité passionnée qui rappelait les luttes de 183^. Entre des discours fort animés en sens contraire , je crus pouvoir placer quelques mots pour soutenir et aussi pour entraîner de plus en plus le nouveau Ministère dans la i politique modérée , si nécessaire à la France, après huit années de douloureuses agitations. é
SÉANCE DU h JANVIER 1838.
M. Cousin. « Messieurs, j'en demande bien pardon aux deux honorables préopinants; mais je ne puis accepter entièrement l'opinion de l'un ni de l'autre.
« Il m'est impossible de voir les lois de septembre du même œil que mon honorable ami M. Villemain. J'ai voté ces lois, et, placé dans les mêmes circonstances, je les voterais encore. Leur abolition serait une mesure injuste en elle-même et très-impolitique ; à quelque époque qu'elle vînt , elle humilierait ceux qui ont volé ces lois et dont le courage nous a préparé le repos dont nous commençons à jouir. Il faut garder ces lois comme on garde de bonnes armes de guerre après le combat : il ne faut ni les briser ni en faire usage. C'est sous ce rapport aussi qu'il y aurait quelque réserve à apporter aux paroles prononcées par M. le duc de Broglie.
« Un orateur précédent avait parlé d'une politique nouvelle. Cette expression a paru déplaire. Si elle était combattue, je la défendrais. Je suis. Messieurs, et pour l'ancienne politique en son temps , et pour une nouvelle politique dans le nôtre.
M. LE GARDE DES SCEAUX. « Je demande la parole. M. Cousin. « La vraie politique, Messieurs , consiste à faire en toutes circonstances ce qui convient. Il faut savoir quitter à propos une situation qui nous quitte, prévoir celle qui se prépare, la suivre et la seconder, et puiser ainsi une force toujours nouvelle dans la perpétuelle fidélité à l'opinion publique et à l'esprit du temps.
« Ainsi, dans le passé, honneur à ceux qui ont voté les lois de septembre. Respect à ces lois, maintien de ces lois; en même temps modérons-en l'application; espérons même qu'il n'y aura plus besoin de les appliquer. L'amnistie est à la fois l'effet et le symptôme d'une situation nouvelle ; elle est donc l'ère d'une nouvelle politique. Cette politique est celle de la conciliation générale
NÉCESSITÉ d'une POLITIQUE MODÉRÉE. 153
des partis : elle a commencé au 22 février, et elle s'est heureusement affermie sous le Ministère du 15 avril. Nous lui conseillons de persévérer dans celte voie où il est entré , et d'y marcher de jour en jour avec une fermeté toujours croissante, en dépit de toutes les passions rétrogrades.
« Un seul mot à M. le garde des sceaux, tandis qu'il est encore à la tribune. Il a parfaitement justifié la politique ancienne. II a peu parlé de la politique nouvelle : c'est pourtant celle-là qui nous intéresse, car c'est celle-là qui décidera de l'avenir, l'enlèvera ou l'assurera au Ministère. »
Discussion du projet relatif à l'organisation de l'état-major
de l'armée.
La règle adoptée était qu'à soixante-huit ans d'âge les lieutenants généraux passassent nécessairement du cadre d'activité dans le cadre de réserve. M. de Montalembert proposa une exception en faveur de ceux des lieutenants généraux qui auraient commandé en chef une armée ou un corps d'armée composé de plusieurs divisions. Un autre membre ajouta cette condition qu'ils auraient commandé par commission du Roi et en campagne. Plusieurs membres, entre autres M. le général d'Ambrugeac, si versé et si autorisé en ces matières, furent d'avis de n'admettre cette
SESSION DK 1838.
mesure que transitoirement, et de limiter l'exception proposée aux lieutenants généraux qui se trouveraient dans le cas de l'exception avant la promulgation de la loi. Nous appuyâmes cet amendement et nous nous élevâmes surtout contre le regret exprime par M. de Montalembert qu'il n'y eût pas dans l'armée française comme en Autriche un grade intermédiaire entre celui de lieutenant général et de maréchal.
M. Cousin. « Je regrette que M. le garde des sceaux (M. Barlhe) ait réfuté avec autant de chaleur ce que M. le général d'Ambrugeac n'avait pas dit, et qu'il ait cru devoir développer avec son éloquence ordinaire le fond de ramendement de M. de Montalembert qui n'avait pas été contesté. Oui, Messieurs, c'est précisément parce que, dans l'intérêt de l'État, nous avons cru devoir établir une limite d'âge au delà de laquelle s'ouvre nécessairement le cadre de la réserve, c'est pour cela même que nous nous sommes empressés d'adopter une exception h cette règle juste mais sévère, et pour témoigner de l'esprit de conciliation qui nous anime, et aussi parce que cette exception nous paraît bonne en elle-même et utile à l'État. Mais de quelle nature doit être cette exception? Doit-elle être transitoire, ou doit-elle être permanente? Telle est la vraie question sur laquelle M. le général d'Ambrugeac a élevé des doutes que n'a point résolus M. le garde des sceaux et qui m'arrêtent encore. Il me semble encore que, puisqu'un demi-siècle de grandes guerres vous a laissé un héritage de gloire que le maréchalat n'a pu absorber, il peut convenir de consacrer ce
DE L ÉTAT- MAJOR DE l'aRMÉE.
fait glorieux en déclarant que les lieutenants généraux que l'Europe entière connaît, et qui, en campagne, ont commandé des corps d'armée, à quelque arme qu'ils appartiennent, pourront, comme une récompense de leurs illustres travaux, obtenir, à défaut du maréclialat, quelque chose de cette haute dignité, le privilège de pouvoir être toujours maintenus en activité. Mais prenez garde d'affaiblir, de diminuer cette exception en la prodiguant, en l'établissant d'une manière permanente et absolue. Que devient l'autorité de la règle que vous avez posée hier, si aujourd'hui vous placez à côté de celte règle une infraction tout aussi permanente qu'elle ?
« Un inconvénient plus grave encore d'une exception aussi étendue, serait d'introduire une véritable confusion dans l'organisation de l'armée. J'ai entendu plusieurs fois appeler la loi de 1834 sur l'état des officiers, la charte de l'armée. Or, dans cette charte je ne trouve point la i>osition nouvelle qu'on veut inventer; j'avoue que je me défie de tout ce qui ne rentre pas dans ces cadres, fruits de mûres délibérations, et je ne voudrais pas que le sentiment le plus généreux vous jetât hors des limites quelaloidel83Zia tracées. D'ailleurs, n'est-il pas politique de laisser à la prérogative royale, dont il a été tant question depuis quelques jours, la faculléde faire sentirsesbienfaitsà ce petit nombre de glorieux vétérans, non pas par l'application d'une exception générale en quelque sorte, mais d'une façon plus particulière et plus vive ? Ne serait-il pas boa que la reconnaissance de ces illustres guerriers , dans ces
temps incertains, remontât plus personnellement jusqu'au Roi?
« Je terminerai par une considération qui me pa-
raît très-sérieuse : Messieurs , il ne faut pas abaisser le maréchalat. C'est avec peine que j'ai entendu proposer d'introduire, un jour ou un autre, dans notre organisation militaire , un grade étranger que ni la monarchie de Louis XIV, ni la Révolution, ni l'Empire n'ont connu. Je n'aime guère les institutions absolument nouvelles dont le germe n'existe ni dans les lois préexistantes ni dans les habitudes nationales. Je ne repousse pointd'une manière absolue toute imitation étrangère; mais avant de l'admettre, j'en voudrais peser mûrement la nécessité et l'utilité. Avant de faire du nouveau, il me paraît sage d'affermir ce qu'on possède, quand ce qu'on possède est éprouvé par le temps et consacré par le respect populaire. Je l'avoue, je répugne de toute mon ignorance et de tous mes instincts français à un semi-maréchalat. Or si vous établissez l'exception proposée par M. le comte de Montalembert, d'une manière générale et permanente , vous posez le premier fondement du grade étranger que l'on réclame, vous créez une position intermédiaire qui fait échec à la dignité de maréchal. Car qu'est-ce que le maréchalat , Messieurs ? Quel est le privilège qui constitue celte éminentc dignité? C*est surtout le droit imprescriptible de ne jamais tomber ni dans la retraite ni dans la réserve. La grandeur de ce privilège consiste en ce qu'il n'est point et ne peut être partagé. Vous effacez ce privilège quand vous établissez d'une manière permanente une position intermédiaire qui pourra participer de ce privilège. On est trop heureux , surtout en matière militaire , quand on a un grade, une dignité enracinée dans de vieux usages et dans les longs respects des générations. Le maréchalat est cette dignité unique. Ne l'affaiblissez pas