M. COCHIN
donc réfléchi, il a déjà reçu des impressions, et des impressions si vives qu elles ne s'effaceront jamais. Combien de fois j*ai vu une mère prendre la main de son enfant, en lui disant : « Bats ton père. » Dix ans plus tard, l'enfant battait sa mère. Était-ce un monstre? Non. C'était simplement un enfant qui avait trop bien profité de réducation qu'il avait reçue.
Dans ces premières années, on peut tout apprendre à l'enfant ; c'est là ce qui fait l'utilité des salles d'asile. On lui apprend la propreté qui est le respect de soimême, l'ordre qui est le respect des autres ; on l'instruit à comprendre ce qu'il y a dans un livre, à sentir le prix de Tinstruction. Croyez-vous qu'il n'y ait pas là une éducation morale dont les effets persisteront toute la vie? croyez-vous que cet enfant puisse être comparé à ces malheureux que vous laissez vaguer sur les places publiques, qui croissent au hasard comme les orties au bord du chemin ou la mousse au fond du bois ? Si on laissait les choses en cet état, n'aurait-on pas le droit de dire qu'aux uns la société a été maternelle, et que pour les autres elle a été une marâtre? Il faut multiplier les salles d'asile, il faut venir au secours des mères pauvres qui ne peuvent veiller constamment sur leurs enfants. C'est notre devoir à tous.
Nous avons à Paris 95 salles d'asile; i 5,000 enfants y sont recueillis chaque jour. La Ville a fait beaucoup pour ces établissements, et si M. Haussmann n'avait pas d'autre péché sur la conscience que d'avoir agrandi les écoles, (On rit.) je lui donnerais volontiers l'absolution,
La seule chose que je regrette, c'est qu'on n'associe pas plus directement tous les citoyens à cette grande œuvre des écoles et des asiles. C'est par l'effort et le concours de tous qu'il faut arriver à l'éducation de tous. C'est ainsi seulement, en s'intéressant à ces en-
fants, qu'on finit par comprendre ce que c'est que la véritable fraternité.
Mais enfin, je le répète, la Ville fait beaucoup, elle fait tout ce qu'elle peut pour dissiper Tignorance, elle ne peut rien faire pour dissiper la misère, et c'est là Tobjet de Tœuvre à laquelle M. Gochin vous convie aujourd'hui. L'argent que vous avez donné en entrant ici a une destination à la fois des plus humbles et des plus utiles. J'entrerai dans des détails qui sont peut-être bien vulgaires en apparence, mais qu'il faut considérer. Ces pauvres enfants ont souvent des culottes qui ne sont pas brodées, il s'y fait des déchirures à effaroucher la pudeur publique; il faut raccommoder ces culottes; il faut mettre des semelles aux souliers qui prennent Teau de toutes parts. Souvent même la pauvre mère n'a pas pu donner un morceau de pain à son enfant^ il faut donner à ce pauvre petit une assiettée de soupe. C'est à cette œuvre bien humble en apparence, bien grande en effet, que nous vous avons invités aujourd'hui.
Je ne suis pas si loin de l'Amérique et de M. Lincoln que peut-être j'en ai l'air. Quand je parle de ces écoles, où il faut envoyer les enfants dès la première enfance, j'ai toujours sous les yeux l'exemple des États-Unis. Ce problème de la démocratie sage, pacifique, maîtresse d'elle-même, que nous cherchons à résoudre, les Américains l'ont résolu avec des écoles. C'est ainsi qu'ils sont arrivés à la parfaite égalité. D'où est sorti Abraham Lincoln? de ces écoles gratuites qui sont l'honneur des États-Unis; d'où est sorti le général Grant? d'une école communale ; d'où est sorti Andrew Johnson, le dernier Président? d'une école communale. Aujourd'hui, en Amérique, tout homme peut se dire qu'il a son titre de Président dans sa poche, comme nos soldats peuvent se dire qu'ils ont le bâton de maréchal dans leur havresac.
M. GOGHIN. 283
En sommes-nous là en France? Non, les hommes à qui l'éducation première a manqué n'arriveront jamais au premier rang dans leur pays. La véritable égalité n'existera que le jour où nous aurons des écoles constituées comme celles d'Amérique. Je reviens, comme vous le voyez, à Abraham Lincoln. M. Gochin a eu une heureuse inspiration en mettant les pauvres enfants de nos salles d'asile sous la protection de cet homme de bien. Ai-je donc eu tort de dire, en commençant, que personne n'avait plus que M. Cochin le droit d'aimer, d'admirer et de louer Abraham Lincoln? {Vifs applaudissements.)
LES TREMBLEMENTS DE TERRE DE L'ÉQOATEDR Discours prononcé à la salle Hertz le 24 février 1869.
Mesdames, Messieurs,
Au nom des organisateurs de cette soirée, permettezmoi tout d'abord de vous remercier d'avoir répondu à l'invitation qui vous été adressée et d'avoir bien voulu venir à cette réunion. Nous usons aujourd'hui d'un droit qui nous a été nouvellement rendu. On s'est réuni d'abord pour se revoir après une longue séparation, ensuite pour s'instruire mutuellement, pour discuter ensemble, quelquefois même pour se quereller, cela arrive aux meilleurs amis. Ce soir au contraire nous sommes réunis par un sentiment moral, par l'idée de faire une démonstration en faveur d'un peuple malheureux. Les Anglais excellent dans ce genre de réunion, il ne se produit pas dans le monde un événement important, une catastrophe terrible sans que les Anglais se rassemblent ; ils parlent beaucoup, mais ils donnent beaucoup, ils sont aussi prodigues de leur bourse que de leurs paroles. Nous, nous avions perdu l'habitude de parler, et nous avions aussi un peu perdu l'habitude de donner. — Ce qui prouve que la liberté et la générosité vont du môme pas. [Assentiment.) Depuis quelque temps nous recommençons à