PRÉFACE. VII
des missionnaires laïques qui se dévouent à la cause populaire, et prêchent partout la vérité. Il nous faut non pas des rhéteurs qui mendient des applaudissements, mais des apôtres pleins de foî, et qui disent avec saint Paul : J^ai cru^ cest pourquoi j'ai parlé. Puissé-je en susciter parmi la génération nouvelle ! Et si quelque jour nos successeurs sourient de la faiblesse de nos premiers essais, qu'ils n'oublient pas que ce qu'il y a de plus difficile en France, c'est de faire entrer une institution dans les mœurs. Faire de grandes phrases sur le peuple et la démocratie, c'est un jeu d'écolier; vaincre la routine et le préjugé, donner aux Français l'habitude et le goûtde la liberté, c est une œuvre héroïque : voilà ce que nous avons entrepris avec plus de courage peut-être que de succès. Tandis que les uns nous regardent avec inquiétude, et les autres avec indifférence, nous défrichons un sol ingrat ; puissent nos enfants, plus heureux que nous, jouir de la moisson que nous ne verrons pas I
Glatigny-Versailles, 20 octobre 1869.
LE DROIT DE RÉUNION Discours prononcé à la salle Yalentino le dimanche 10 janvier 1869.
Mesdames, Messieurs,
Une loi récente a rétabli le droit de réunion.
On dit que le premier exercice de cette liberté nouvelle a été accompagné d'un peu d'effervescence et de confusion. Cela serait vrai que je ne m'en étonnerais guère. Un peuple à qui on rend la liberté est comme un malade qu'on a tenu longtemps enfermé, et qu'on expose à l'air extérieur. Le premier jour, cela lui monte à la tête ; le second, il respire plus librement ; le troisième, il se sent réchauffé, ranimé par cette lumière et cette vie nouvelle. Nous en sommes au second jour; j'espère que nous touchons au troisième. (Applaudissements.)
La liberté est un outil admirable ; mais de cet outil, comme de tous les autres, il faut savoir se servir; or, pour faire un métier, on n'a encore trouvé qu'un moyen,
2 DISCOURS rOPlLAIHES.
c'est de rapprendre. En forgeant, dit un vieux proverbe, on devient forgeron; on apprend la pratique de la liberté en la pratiquant, on reçoit l'éducation de la liberté en vivant; c'est ainsi que la liberté, l'espérance de quelques-uns, la terreur de quelques autres, devient, quand on la voit de près, le bien commun de tous. Ceux qui la veille en ont eu la plus grande peur sont ceux qui s'en servent le plus largement le lendemain ; ils ne peuvent comprendre qu'il y ait des peuples assez insensés pour ne pas user de la liberté, à peu près comme nos enfants s'étonneront que leurs pères aient pu vivre sans télégraphes électriques et sans chemins de fer.
Le droit de réunion est une des plus précieuses de toutes ces libertés parmi lesquelles il ne faut pas choisir : c'est une liberté sociale. Les autres profitent à l'individu, elles défendent sa propriété, sa personne, sa conscience ; le droit de réunion enseigne aux hommes à se connaître, à se supporter, à se soutenir les uns les autres. Quand on se voit de près, on est tout étonné de voir disparaître les haines et les jalousies ; on dit : Quoi ! c'est là cel. homme terrible, ce buveur de sang ! Mais c'est un père de famille excellent, et c'est peut-être un meilleur mari que moi. {Rires et applaudissements,)
Les Anglais, les Américains ont tiré de cette liberté un parti admicable; ils nous ont montré comment il faut en user, car il y a plus d'une façon de le faire. Je ne parle pas^de la façon dont ils Font appliquée à la politique et à la religion; vous savez pourquoi. La religion, la politique, sont une terre promise qu'on montre de loin au droit de réunion. J'espère que nous y entrerons prochainement, et qu'on ne nous tiendra pas quarante ans dans le désert. (Applaudissements,)
Mais, pour tout le reste, il n*ost pas une idée, pas une
entreprise, pas une œuvre généreuse qu'on ne réalise en Angleterre et en Amérique avec le droit de réunion. — Une idée, par exemple : Lord Carlyle, un noble seigneur anglais, fait un voyage aux États-Unis ; il voit que les ouvriers des États-Unis sont plus instruits que ceux d'Angleterre. — Y a-t-il en France beaucoup de nobles seigneurs qui feraient un voyage en Amérique pour étudier cela? je l'ignore; mais, au retour, ils ne feraient certainement pas ce qu'a fait lord Carlyle. — Ce qu'il a vu rinquiéte : l'Amérique va plus vite que l'Angleterre, et alors il rédige trois lectures, puis il fait son tour d'Angleterre; dans chaque ville il réunit les ouvriers, et leur explique que, s'ils ne s'instruisent et se moralisent, les Américains prendront sur eux le dessus et s'empareront du commerce du monde.
Voilà une idée réalisée par le droit de réunion. En voici une autre : Au moment de la guerre d'Amérique, alors que la belle société d'Angleterre avait une inclination malheureuse pour l'aristocratie du Sud, je dis malheureuse parce que cette aristocratie était fondée sur l'esclavage des noirs, à ce moment, un Américain des plus compromis par son opposition notoire h la politique anglaise, M . Henri Ward Beecher, le frère de celte madame Beecher Stowe à qui nous devons la Case de ronde Tom, part pour l'Angleterre ; c'est un Américain, un étranger, qui va faire appel aux sentiments de justice des populations anglaises; il s'adresse aux ouvriers, et leur dit : « Non, malgré vos souffrances, vous ne pouvez pas vouloir que la libre Angleterre soutienne la cause du travail servile. » Tous les préjugés se soulèvent contre lui; qu'importe? il fait tête à l'orage et retourne en Amérique, ayant remporté la seule victoire qui dure : la victoire de l'opinion.
Un autre objet du droit de réunion, ce sont les grandes
4 DISCOURS POPULAIBES.
entreprises. C'est le moyen de les populariser. Je n*ai pas besoin de chercher cette fois des exemples hors de France. 11 en est un qui a dû vous toucher, c'est celui de M. Ferdinand de Lesseps, allant de ville en ville exposer le magnifique projet qu'il avait conçu et qu'il a exécuté. Ce qui était un privilège pour M. de Lesseps,un privilège justifié, s'il y a des privilèges justifiables, ce sera maintenant le droit commun. Eh bien, il y a là un très-grand intérêt social. Des œuvres pareilles ne s'accomplissent pas seulement pour la gloire de l'homme qui les exécute, mais pour la gloire du pays tout entier. H. de Lesseps attachera certainement son nom à l'histoire de l'isthme de Suez. Je lui disais un jour : « Ne vous pressez pas de mourir, vous êtes bien sûr d'avoir une statue à chaque bout de l'isthme, sans parler de votre ville natale. » Mais sa gloire n'appartiendra pas à lui seul, et pendant longtemps on dira : c C'est un fils de la vieille France qui a réuni les deux mers. r( Applaudissements.)
Un autre avantage du droit de réunion, ce sont les bonnes œuvres, et j'entends ce mot : bonnes œuvres, non pas dans le sens de charité, mais dans le sens de ces dons patriotiques qui honorent un pays. Chez nous, quand il meurt un grand homme, et que ce grand homme ne laisse pas de fortune, un grand artiste si vous voulez, — tenez, je vous citerai un exemple, Halévy, — on s'adresse au gouvernement; le gouvernement fait ce qu'il doit et ce qu'il peut : il propose pour la veuve une pension viagère de cinq ou six mille francs. — C'est fort bien. Le gouvernement ne peut grever le budget davantage; il ne peut demander aux paysans qui n'ont jamais entendu une note de musique de payer plus d'impôfs pour la veuve d'Halévy; mais nous qu'il a charmés, avons-nous rempli nôtre devoir? N'avions -nous rien
de mieux à faire que de supplier le gouvernement de donner une obole qui représentera une quantité infinitésimale de notre impôt? Non, en Angleterre, ce n'est pas ainsi qu'on procède. On aurait couru tout le pays, on aurait fait dans chaque ville une biographie d'Halévy, on aurait accompagné la biographie d'une exécution de la musique du maître, on aurait recueilli des dons volontaires et on aurait apporté à la veuve du grand compositeur cinq ou six cent mille francs qui auraient été non pas l'obole du gouvernement, mais un argent qui honore doublement, parce qu'il est donné par le pays tout entier. (Vifs applaudissements,)
Ces réunions, si diverses d'objets, sont aussi très-diverses de formes. La forme la moins pratiquée en Angleterre et en Amérique, c'est celle que nous avons suivie jusqu'à présent : la forme de discussion. Les Anglais disent : c A quoi bon réunir des gens qui ne sont pas de mètue avis? on ne discute pas, on se dispute ; que peut y gagner lavérilé? » Au lieu donc de faire des assemblées où l'on se querelle, ils font ce que j'appellerai des réunions sympathiques où tous les hommes qui pensent de même se rassemblent pour examiner et agiter une de ces questions qui doivent modifier l'opinion. C'est ainsi, par exemple, qu'on a préparé la loi sur les céréales, cette loi qui a proclamé la liberté du commerce. C'est ainsi qu'il y a deux ans, à Paris, nous avons demandé l'abolition de l'esclavage. Hais, dira-t-on, et Topinion contraire ? Les Anglais répondent : « Le droit de réunion est pour tout le monde; que ceux qui sont de l'opinion contraire se rassemblent dans la salle à. côté. Dans les Assemblées législatives, on est forcé de discuter, parce que tout se termine par un vole; mais vous, qui ne venez pas ici pour savoir si quatre ou cinq cents Anglais sont d'accord, mais pour voir si le pays tout entier
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peut être entraîné dans telle ou telle voie, faites appel à Topinion ; c'est la grande affaire. Au lieu de vous quereller stérilement, adressez-vous au peuple; ce sera tout bénéfice pour la liberté. »
Il y a encore une autre espèce de réunion, et celle-là nous intéresse parce que c'est celle que nous essayons de faire aujourd'hui : c'est la réunion dans laquelle on prie un homme distingué, aimé, de venir parler sur un sujet donné^. Il est évident que dans une pareille réunion, scientifique ou littéraire, la discussion n'a pas de place; il importe peu de savoir si dans le public monsieur tel ou tel partage ou non l'opinion de Torateur sur l'influence des mœurs sur la httérature, ou de la littérature sur les mœurs. Ce qu'on veut, c'est entendre un talent aimé, c'est jouir de cette parole qui appartient par privilège à la Chambre ou au Palais, et qui désormais doit être le trésor commun de toute la nation. (Vifs applaudissements.)
En Amérique, on aime à pousser les choses plus loin. Je vous ferais bien à ce sujet une confidence, si je ne craignais une indiscrétion ; mais si vous voulez me promettre de n'en rien dire, comme nous sommes entre nous, je vais vous raconter ce qui m'arrive.
J'ai reçu, il y a dix jours, une lettre d'Amérique où l'on me dit que les Américains désirent me voir. J'ai répondu : « Et moi aussi, je désire les voir. » Mais, comme les Américains sont gens d'affaires, ils pensent qu'on ne va pas aux États-Unis pour s'y promener sans faire une grosse dépense, et, me traitant en ami, ils me font la proposition suivante : « Nous vous payerons votre voyage, nous vous payerons toutes vos dépenses, mais
* M. Jules Favre prononçait ce jour-là Bon discours de l'Influence des mœurs sur la littératufe.
nous voulons vous voir. Nous nous chargeons de vous mener dans les principales villes d'Amérique; dans chaque ville vous ferez une lecture, toujours la même, vous n*avez pas besoin de varier, et nous vous offrons pour chaque lecture huit cents francs : en or, ajoutent-41s, parce que le papier là-bas est suspect. » Je n'ai pas voulu dire aux Américains que c'était beaucoup trop, et que dans mon pays on ne m*estime pas si haut. (On rit.)
C'est justement pour cela que je vous prie de me garder le secret.
En Angleterre, on emploie généralement les fonds de ces réunions littéraires ou scientifiques d'une autre façon, que je dirais plus aristocratique. Je suis pour le système américain, quoique, je vous le dis tout bas, je ne compte pas profiter de l'invitation. Ainsi mon opinion est tout à fait désintéressée. En Angleterre, on applique les fonds recueillis à un acte de bienfaisance, à une de ces <Buvres nombreuses qui se font par l'association ; on intéresse ainsi les bonnes âmes à la liberté publique. Remarquez que ceci n'est pas indifférent, et que maintenant que je vous ai livré mon secret, si les maires de Paris sont intelligents, l'année prochaine vous aurez une foule de réunions provoquées par eux, où ils vous présenteront les orateurs les plus capables, et où ils tendront la main pour les pauvres; ils auront raison, et je serai tout prêt à parler pour eux, je les en avertis.
On est arrivé ainsi à des résultats admirables. Et si vous permettez à un vieux professeur de citer un bien plus ancien professeur que lui, je vous rappellerai ce que le grand Aristote avait vu dans son temps, et ce qu'on a oublié depuis : c'est que les sociétés ne vivent pas parce qu'il y a des lois ou des soldats, mais parce qu'il y règne ce qu'Aristote af^pelle l'amitié, et ce que
s DISCOURS POPULAIRES.
nous appelons aujourd hui la fraternité. {Applaudissements.) Comme lé disait ce vieux sage, si Tamitié régnait partout, la justice ne serait pas nécessaire ; tout le monde s'aiderait mutuellement. Mais vous aurez beau avoir la justice, si vous n'avez pas Tamitié, votre société ne tiendra pas. Il y a deux mille ans que Tobservation a été faite, et, depuis deux mille ans, nous n'en avons pas assez profité.
Il me reste, messieurs, à m'excuser devons avoir parlé si longtemps, c'est le défaut des professeurs. Quand on les met à parler, ils s'oublient ; ils sont encore pires que les avocats. {Rires et applaudissements.)
Un seul mot avant de finir. Il peut vous paraître étrange que je vous présente M. Jules Favre. Dans l'ordre naturel des choses, il serait beaucoup plus régulier que ce fût H. Jules Favre qui me présentât; mais ne vous trompez pas sur le rôle du président. Il est i^i pour maintenir la paix, et non pour parler. J'ai ouvert une parenthèse un peu longue, je vous en demande pardon. Au théâtre, qui est l'emblème de la vie, celui qu'on prend pour régisseur, — c'est à peu près le président dans les réunions, — ce n'est pas le plus habile, c'est le plus dévoué. Mais quand il a frappé ses trois coups, il se sauve dans la coulisse, heureux d'admirer une fois de plus le nouveau triomphe d'un de ces merveilleux talents qu'on écoute toujours et qu'on ne se \asse jamais d'applaudir. {Applaudissements prolongés.)
Discours prononcé à Versailles, dans la salle du Jeu de paume, en décembre 1865.
Hesdaues, Messieurs,
Dans la tragédie antique, quand un personnage entre en scène pour la première fois, il s'avance vers le public et dit : Je suis Oreste, ou bien, Agamemnon. Je suis un peu dans la position de ce personnage. Non pas, je le suppose, que quelques-uns d'entre vous ne connaissent mon nom ; il y a trente ans que je travaille à conquérir à ce nom Testime des honnêtes gens; mais à quel titre je me présente ici, beaucoup Fignorent et peuvent le demander. J'y viens à un titre qui m*est très-cher, j'y viens comme Versaillais, comme votre compatriote, comme un des vôtres. Plusieurs fois déjà on m'a fait l'honneur de me demander à Lyon, à Mulhouse, pour y soutenir une cause à laquelle je suis attaché, et quelque jour je céderai à cette invitation flatteuse. Mais jusqu'ici un scrupule m'a.retenu. Quelle nécessité d'aller en des villes lointaines pour faire dire aux gens : « Voilà un Monsieur qui s'est dérangé pour nous parler de choses que nous connaissons aussi bien, et que nous dirions mieux que lui? Ici on a fait appel à mon patriotisme. « On m*a
dit : «Vous êtes des nôtres, payez votre bienvenue.» C'était me prendre par mon côté faible. Je suis Yersaillais, et, quoique de nouvelle date, Yersaillais féroce. Je ne le cède à personne en amour pour celte ville charmante. Qui Taimerait plus que moi? Les fonctionnaires? Leur cœur est à Paris, et leurs yeux sur la grand'route. Ceux qui sont nés à Versailles? Le mérite de leur naissance appartient à leur mère plus qu'à eux. Mais moi, si je suis à Versailles, c'est par goût, c'est par choix. C'est volontairement que je m'y suis établi. C'est là que j'espère vieillir, si Dieu me prête vie. Ce qui est de ma part une élection volontaire est chez d'autres l'effet d'une heureuse fortune. Est-ce enfin ceux qui sont ici depuis plus longtemps qui aimeraient Versailles plus que je ne fais? Sur ce point je m'en rapporte aux dames. N'est-il pas vrai, mesdames, qu'il y a eu dans les premiers temps de votre mariage un moment où vos maris étaient tous charmants, parce qu'ils faisaient toutes vos volontés? Cet instant fugitif est ce qu'on appelle la lune de miel. Plus tard monsieur est devenu volontaire, et cette lune de miel est resiée à l'horizon de l'hyménée comme un vivant reproche de l'inconstance des maris. Eh bien, moi, je suis ici dans ma lune de miel; j'aime Versailles avec la ferveur d'un nouvel époux. Je ne suis donc pas un étranger, et je veux que vous me regardiez comme un compatriote et comme un vieil ami.
N'attendez pas que je parle longuement de l'éducation populaire et de ses bienfaits. Je ne le ferai pas par cette raison que j'ai lue dans un auteur grec. Un rhéteur avait entrepris l'éloge d'Hercule. « Pourquoi Je louer, disait un sage? Qui donc songe à le blâmer? » Aujourd'hui tout le monde est partisan de l'éducation populaire. C'est un problème résolu dans toutes les consciences. Nous savons que dans l'état actuel de la société l'éducation du peu-
LES BIBLIOTHÈQUES POPULAIRES. Il
pie est un besoin impérieux. Autrefois, dans le vieux Versailles de Louis XIV et de Louis XV, c'eût été du luxe. Toutes les conditions étaient fixées, toutes les classes -séparées ; ce que Ton enseignait alors, c*est que chacun devait se tenir à sa place et n!en pas sortir. Aussi Bossuet, quand il cherchait Tidéal de la société, allait-il en Egypte où toutes les professions étaient héréditaires, où l'on rasait et Ton saignait de père en fils. Aujourd'hui il n'en est plus de même : la carrière est ouverte à tous. U n*y a plus entre les hommes qu'une différence : celle de l'éducation. Les uns partent munis, par les soins de leurs parents, de tous les outils nécessaires; les autres se mettent en marche sans aucune espèce de ressources. C'est cette inéga- Uté qu'il faut effacer. Aujourd'hui chacun a besoin de se faire une place au soleil, mais pour que chacun puisse conquérir cette place, il faut lui en faciliter les moyens. Telle est la première raison qui milite en faveur de l'éducation donnée à tous les citoyens.
L'éducation est encore nécessaire pour moraliser la société. L'homme qui ne sait rien est abandonné à ses passions. L'homme qui sait résiste davantage. On peut être ignorant et honnête, je l'accorde; mais, à conditions égales, celui qui a le contre-poids de l'instruction sera moins facilement entraîné. Si, dans un cabaret, quand on apporte sur la table un verre d'cau-de-vie, une main invisible inscrivait dessus : poison^ combien y aurait-il de gens qui auraient le courage de boire? Eh bien, l'homme instruit sait que cette boisson est un poison ; l'ignorant ne le sait pas et il Ijoit. Voilà ce qu'il faut empêcher. Et à ce propos j'ai fait une découverte immense, et pour laquelle je ne prendrai pas de brevet d'invention. Je vais vous la communiquer. Elle est si grande, qu elle rapporterait à la France plus de cent millions par
ii DISCOURS POPULAIRES.
an, et plus de soixante mille francs à la seule ville de Versailles. J'ai cherché dans Talmanach saint lundi ; je n'y ai pas trouvé ce saint si souvent fêté; il n'existe pas, j'en suis sûr, et je vous affirme que lundi est tout Bonnement un jour de la semaine comme les autres. Malheureusement on célèbre beaucoup ce saint-là; je suis certain que, chaque lundi, à Versailles, il y a deux cents ouvriers qui manquent à gagner trois francs, et qui mangent pareille somme au cabaret. Gela fait pour chaque lundi douze cents francs, qui, multipliés à leur tour par dinquante-deux semaines, donnent plus de soixante mille francs par an. Voilà ma découverte. Faites en votre profit.
Enfin, il y a une troisième raison qui doit faire chérir l'éducation. On a donné à la France le suffrage universel. Chacun est citoyen au même titre. Aujourd'hui nous avons tous les mêmes droits, et par conséquent nous avons tous les mômes devoirs. Gomment connaître ces devoirs, si on ne les apprend pas? La responsabilité pèse sur tous, il faut donc que chacun sache ce qu'il doit faire pour être utile à lui-même et à son pays. Ignorant, on croit à tout, et tout parti peut s'emparer de vous. Instruit, on réfléchit, et quand ou dépose son vote dans l'urne, on sait ce qu'on fait; on agit en citoyen. Autrement, on n'est qu'un troupeau destiné à être toujours conduit, et, finalement, toujours tondu par un infaiUible berger.
Du reste, qu'il me soit permis de rendre justice à Versailles. L'éducation primaire y est gratuite, chose excellente, et je vois que pour les cours d'adultes on y fait beaucoup. Je regrette que M. le maire n'ait pu assister à notre séance, j'aurais remercié la ville en sa personne, et je l'aurais engagé à ne pas s'arrêter dans cette voie féconde. 11 faut faire davantage. On a sous la main tout ce qu'il faut pour cela. Le nom de MM. Bertrand père
et fils, instifuteurs, est venu jusqu'à moi, ainsi que celui de M. Langlier, qui vient d'établir des leçons du soir. Associons-nous à ces efforts; ne laissons pas perdre cette bonne volonté et ce dévouement.
Mais quand on aura répandu l'éducation, il n'y aura rien de fait si Ton ne communique aux gens le goût de la lecture. Combien de fois n*ai-je pas entendu dire à des ouvriers, à dt-s paysans : « Mon fils marche bien, il va faire sa première communion ; il a douze ans, il n'ira plus à recule, il a fini son éducation. » Malheureux ! il ne l'a pas même commencée ; on lui adonné seulement le moyen de s'instruire. Mais le père n'entend pas de celte oreille-là : l'enfant va aux champs ou à l'atelier, il ne lit plus ; le fruit de l'enseignement est perdu.
Et cependant, c'est seulement avec les peuples qui lisent qu'on peut faire quelque chose. Quand on veut dresser le tableau de la civilisation, on peut mesurer le rang d'un peuple au nombre de livres qu'il consomme. Montesquieu raconte que ce qui l'avait le plus frappé dans le voyage qu'il fit en Angleterre (il venait de quitter Paris, le centre de la civilisalion), ce fut de voir, en arrivant à Londres, un couvreur à qui l'on montait le journal sur le toit. De cet observatoire élevé, cet homme jugeait les ministres et leur pohtique. Montesquieu n'en revient pas : « Quel pays, s'écrie-t-il, que celui où on lit la gazette jusque sur les toits ! » C'était le moment où >l'Angleterre prenait la tête des peuples riches et libres. Cherchez aujourd'hui les peuples les plus civiUsés, vous verrez toujours que ce sont ceux chez qui on lit le plus. Ainsi, en Amérique, où l'éducation a été poussée le plus loin et est passée au rang d'institution politique, que voyonsnous? Vingt-neuf millions d'Américains consomment plus de papier que la France et l'Angleterre réunies. Un Américain lit plus que quatre Français.
L'Amérique, en ce moment, est en présence de difficultés extrêmes. On a jeté dans la liberté quatre millions d'hommea à qui il était défendu dé lire et d'écrire sous peine de mort. Songez à ce que nous deviendrions, nous Français, si l'on nous disait qu'un de nos départements a été envahi par des sauvages, et qu'il nous faut, sous peine des plus grands dangers, donner au plus tôt à ces barbares le goût de l'étude. Les Américains se sont mis bravement à Tœuvre. Ils ont ouvert des écoles, et ils espèrent, par la lecture, triompher de la barbarie. Et pour faire naître chez les nègres le désir de s'instruire, savez-vous comment les Américains s'y prennent? Ils font des journaux pour ces pauvres ignorants, et voici, à ce que Ton raconte, ce qui se serait passé entre deux nègres, dont l'un savait lire et l'autre ne le savait pas : « Que regardes-tu dans ce papier?, demandait l'ignorant. — Oh! si lu savais, répondit le lecteur, comme cela est amusant! Il y a là des personnes qui parlent; on entend avec les yeux. » Pour un nègre la définilion n'était pas mauvaise; beaucoup de blancs pourraient s'en faire honneur.
Ce nègre, en effet, a compris ce que c'est qu'un livre. Si Je demandais la définition d'un livre, j'embarrasserais bien des gens. Oh sait que c'est un assemblage de feuilles de papier sur lesquelles on a imprimé des caractères. Mais ce qui constitue véritablement le livre, on ne le sait pas, faute de réflexion. Un livre est une voix qu'on entend, une voix qui vous parle : c'est la pensée vivante d'une personne séparée de nous par l'espace ou le temps ; c'est une âme. Les livres réunis dans une bibliothèque, si nous les voyions avec les yeux de l'esprit, représenteraient pour nous les grandes intelligences do tous les pays et de tous les siècles qui sont là pour nous parler, nous instruire et nous consoler. C'est là, remarquez-le bien, la seule chose qui dure : les honunes
LES BIBLIOTHÈQUES POPULAIHES. 15
passent, les monuments tombent en ruines. Ce qui reste, ce qui survit, c est la pensée humaine. On m'a dit que Molière était mort. Je n'en crois rien. Est-ce qu'il ne parle plus sous le masque d'Âlceste? Madame de Sévigné, prétend-on, est enterrée depuis 1696. Ce n'est pas vrai ; hier encore je Tai entendue qui grondait sa fille. Je la connais, comme je connais Coulanges, madame de Grignan, madame de Lafayetle, Bussy-Rabutin, Larochefoucauld et tous ses amis. Tout ce monde-là vit et je vis avec eux.
Mais cette aimable société est fermée pour celui qui ne lit pas, tandis que le monde des belles âmes est ouvert à celui qui sait lire. C'est ce monde que nous voulons ouvrir aux ignorants. Songez que nous travaillons avec toutes les forces des générations passées. C'est parce que nos ancêtres ont assaini les marais, réglé la pente des eaux, bâti des villes, pavé des rues, qu'il nous est permis de vivre autrement que des sauvages. C'est grâce au capital accumulé par nos pères que nous résistons au froid et à la faim. l)e même il y a un capital intellectuel énorme à la disposition de qui sait lire. C'est ce capital dont il faut que chacun s'enrichisse et que nous voulons mettre à la portée de tous.
Ce n'est pas tout. Les livres ne sont pas seulement une richesse commune. Le livre, ou plutôt l'âme conservée dans le livre, est une société constante dans la bonne comme dans la mauvaise fortune. Sommes-nous disposés à nous amuser, prenons Don Quichotte : il nous fera rire conune jamais créature vivante ne le ferait. Sommes-nous tristes et abattus, V Imitation nous soutiendra. Dans quelque étal que nous soyons, les livres sont toujours les bienvenus. A la veille de mourir, n'est-ce pas encore un livre qui nous consolé? N'est-ce pas TÉyangile qui nous apprend à résister aux dernières an-
iO DISCOURS POPULAIRES.
goisses en nous disant les paroles de Celui qui a connu toutes les misères et toutes les douleurs?
Partout et toujours tout aboutit à un livre. Celui qui sait lire a plus qu'un roi une cour d'amis fidèles qui l'en* toure et qui le sert. Nos amis nous fatiguent quelquefois. Si un livre nous ennuie, on le met de côté sans qu'il se fâche et l'on en prend un autre. N'avons-nous pas à notre service la meilleure société des beaux esprits de tous les âges? C'est là une richesse qui dépasse de beaucoup tous les plaisirs que peuvent donner quelqi/es millions d'or et d'argent. Nous pouvons penser avec la force de tous les siècles et nous consoler avec les consolations de tous les temps et de lous les lieux.
Mais des livres, tout le monde ne peut en avoir. Quoiqu'ils ne soient pas chers, dès qu'on les aime, on voit bientôt le fond de sa bourse. Qui a bu boira, dit avec raison le proverbe. On peut dire avec non moins de vérité : qui a lu lira. Mais quelle est la bourse qui résistera à celte soif de lecture? On achète cent volumes, mais trois cenls, mais mille! Ce problème si difficile en apparence, l'association le résout de la façon la plus simple, comme elle résoudra bien d'autres problèmes. Supprimer la dépense de la lecture ou du moins la rendre insignifiante, c'est là l'objet des bibliothèques popiilaires.
Le premier qui y ait songé, c'est FrankUn. Simple ouvrier imprimeur, réuni avec douze de ses compagnons, il fit cette remarque : « Si nous avons chacun un volume, et que chacun le mette en commun, cela fera i2 volumes pour chacun. Mettons-nous cent, deux cents, trois cenls, nous aurons chacun cent, deux cents, trois cents volumes à notre disposition. » C'était un bénéfice clair et net, et la bibliothèque de Franklin fut fondée. Savezvous ce qu'est devjenue celte bibliothèque établie par un ouvrier et douze de ses compagnons? Elle est devenue
la grande bibliothèque de Philadelphie, et compte aujourd'hui 800,000 volumes. Comme exemple des miracles que produit Tassociation, je citerai encore la bibliothèque des commis marchands de New-York, qui a 5,000 souscripteur», 57,000 volumes, et qui reçoit chaque année 170 revues, et, chaque jour, 140 journaux.
En France, Fidée de ces bibliothèques est venue plus d'un siècle après Franklin, et elle est venue parce que l'état de la société en faisait sentir le besoin. Ce sont des ouvriers (il faut leur rendre cette justice) qui ont eu les premiers à Paris cette idée. Un homme dont j*aime à répéter le nom, M. Girard, ouvrier lithographe, aujourd'hui agent de la Société philotechnique, toujours prêt à aider de ses conseils ceux qui veulent établir des bibliothèques, et qui ne s'est point épargné quand nous avons fondé la nôtre; M. Girard, qui a fait pour les bibliothèques populaires un livre de comptabilité, vrai chef-d'œuvre de simplicité, était animé de la même pensée que Franklin, et il est arrivé au même résultat. « Associons-nous, a-l-il dit, à quelques-uns de ses compagnons, et nous aurons des livres. » Cette réunion de quelques ouvriers a produit le mouvement auquel nous assistons aujourd'hui.
Mais ce que M. Girard et ses amis ne voyaient pas peutêtre, c'est qu'ils répondaient ainsi à une idée particulière à notre époque, idée qui est encore un mystère pour beaucoup de gens, car on ne s'occupe guère plus des opinions régnantes qu'on ne s'inquiète de l'air qu'on respire :, on se laisse vivre sans y faire attention. Cette idée, ce sentiment qui a pénétré chez les ouvriers est chose excellente, et dont il faut tenir grand compte.
Autrefois les classes laborieuses acceptaient lo patronage des classes supérieures. On était résigné à être ouvrier, paysan toute sa vie. Il semblait naturel que le pro
priétaire qui faisait travailler eût une certaine autorité sur ses serviteurs et qu'au besoia il leur fit la charité. L'État d'ailleurs était là, et vous entendrez encore de vieux ouvriers répéter que l'hospice n'est pas fait pour les chiens. Aujourd'hui règne un tout autre esprit. La pensée de Touvrier, c'est de laisser l'hospice aux chiens et de vieillir dans ses foyers, près de sa femme et de ses enfants. Cette idée, que l'ouvrier ne doit rien à personne, qu'il est son maître et que c'est à lui à se tirer d'affaire,
jcette idée de responsabilité personnelle est aujourd'hui dominante. Ne parlez plus d'hospices ; ce que veut l'ouvrier, c'est la société de seœurs muttiels , afin que, la maladie arrivant, l'appui de ses camarades le tire d'embarras ; ce qu'il veut, c'est verser son argent à la caisse des retraites pour garantir le repos de sa vieillesse, ou à la caisse d'assurances pour faire après lui à sa femme
• une position moins précaire. Se suffire à lui-même et garder son indépendance, voilà son ambition. Les bibliothèques populaires doivent leur existence à un sentiment de même nature : on veut se donner Tinslruclionsans devoir de reconnaissance à personne. L'ouvrier a compris qu'avec de petites sommes on fait une grosse bourse, et qu'on n'a pas besoin de l'appui d'un plus grand que soi quand avec son travail on se suffit à soimême.
Voilà l'origine des bibliothèques populaires. Il y faut
joindre un sentiment nouveau, qui pénètre et transforme la société. On commence à comprendre que les différentes classes vivent trop séparées. Il serait bon de se réunir; riches et pauvres ont besoin de se mêler. Les lectures et les conférences amèneront de plus en plus celte fraternité que, au lendemain des révolutions, nous inscrivons au front des monuments, mais qu'il serait bon d'inscrire enfin au fond des cœurs.
A la vue de ce mouvement il y a eu des objections; la première a été celle-ci : « Favorisez les réunions populaires, a-t-on dit, rassemblez les bourgeois et les ouvriers, et nous verrons les clubs renaître. » Non, nous n'avons aucun désir de régenter la France, mais nous avons le désir de faire nous-mêmes nos propres affaires. Quant au danger, je le cherche. Je n'entends pas dire qu*à l'occasion de notre réunion Ton ait consigné la garnison, et que chacun ici soit pressé de rentrer chez soi par crainte de rémeute. Et pourtant où sommes-nous? Dans la salle d'où est sortie la Révolution. C'est ici, en 1789, que la Révolution a commencé. Et cependant, il s'est trouvé un administrateur assez homme d'esprit et de sens* pour ne pas craindre d'installer une réunion populaire dans cette salle dont le nom seul eûtfait frémir un préfet moins confiant. Est-ce donc que le souvenir de la Révolution soit mort dans nos âmes? Non, ceux qui ont juré ici à la France de mourir. pour la liberté, ceux-là vivent toujours dans nos cœurs ; ce sont nos ancêtres. Malouet, Barnave, Duport, Bailly, vous dont je crois revoir les grandes figures, vous qui n'avez proscrit personne, mais qui avez été proscrits ; vous qui n'avez jamais été les bourreaux, mais les victimes et les martyrs de la liberté, oui, vous êtes nos pères, et je Vous rends hommage ! Cette liberté que vous avez achetée au prix de votre sang, grâce à vous aujourd'hui nous en usons, et sans danger pour personne. Ce qui rend un peuple révolutionnaire, c'est la poursuite d'un droit qu'on lui refuse, ce n'est jamais Tusage d'un droit reconnu. Quand on exerce un droit, on est modéré par la force des choses ; et si l'âge ne
* M. de Saint-Marsault, préfet de Seine-et-Oise. Il ne faut pas oublier qu'en 1805, date de ce discours, on n'avait pas le droit de réunion.
«20 DISCOURS POPUUIRES.
m*avait modéré, il me semble que je serais encore plus sage (à supposer que je sois sage), en pensant qu'ici rien ne me gène, et que j'ai le droit de dire tout ce que je yeux sous ma propre responsabilité. Cette liberté dont nous jouissons, c'est celle que ces hommes rêvaient. Ce n est pas cette liberté en bonnet rouge et la pique à la main, le pied sur des cadavres, qui trouble et ensanglante la rue. Non ; notre liberté est une mère de famille qui veille sur le berceau de ses enfants, qui protège les consciences, qui multiplie les écoles, une liberté enfin que l'on épouse et à laquelle on reste fidèle jusqu'au dernier jour. Voilà la liberté que nous voulons, et, grâce à notre sagesse, nous l'aurons.
Maintenant permettez-moi de vous dire ce que nous avons fait et ce que nous attendons de vous. Quand je dis : nous, je ressemble un peu à Sosie racontant la bataille, lui qui était resté caché dans le camp, tandis que les autres se battaient. Hais si l'on avait eu besoin de moi, Charlon aurait bien su me trouver. Je puis donc dire que j'étais de l'armée et parler de nos exploits.
Quand on veut fonder une bibliothèque, la première chose à faire, c'est de réunir quelques hommes dévoués qui apportent des livres etTle l'argent. A Versailles, celte lâche était aisée : le dévouement ne manque pas. La seconde chose, c'est de choisir un président qui inspire la confiance universelle, et dont le nom soit un drapeau. Heureusement pour Versailles, il y avait un homme que Paris avait laissé échapper, et que nous avons eu l'esprit de saisir au passage. Nous en avons fait notre président, et, je ne crains pas de le dire, personne en France ne pourrait faire un choix plus heureux que le nôtre. Cet homme, c'est le rédacteur du Magasin pittoresque. Quel est l'enfant de dix ans, l'homme de quarante, la femme
de... (je n'ose fixer un chiffre), qui n'ait été instruit, élevé, moralisé par le Magasin pittoresque ? Qui a répandu Tinstruclion en France, sinon ce livre admirable qui fait qu'à la (in du mois chaque enfant tourmente ses parents ou le concierge, et demande fièrement: « Mon Magasin pittoresque est-il arrivé? » Les élrennes approchent, on va donner des livres aux enfanls. Quelle est la mère prudente qui ne commencera par feuilleter ces volumes inconnus pour voir s'il n'y a pas danger à les mettre entre les mains de sa fille? Mais le Magasin pittoresque y qui l'a jamais examiné ainsi? On est sûr qu'il est moral, instructif, excellent. Nous y sommes tellement habitués, qu'il nous semble qu'il se fait tout seul et qu'il ne peut pas être autrement. Tels sont les hommes; l'habitude les rend ingrats. Si nous réfléchissions, nous sentirions que, pour que ce journal entrât dans nos familles comme un ami, il a fallu un homme dévoué qui, au milieu des peines, des fatigues, des chagrins de la vie, veillât sans relâche sur l'Ame de nos enfants. Un jour viendra, où, quand on écrira l'histoire de notre temps, on fera une grande place au livre qui a commencé l'éducation populaire, et je ne serais pas étonné que dans un siècle (je dis un siècle pour ne pas blesser sa modestie) on mit dans la bibliothèque de Versailles, devenue une grande bibliothèque, le buste d'Edouard Charton. Et qui sait? Pourquoi n'aurait-on pas un jour à Versailles la rue Charton? Si les saints ont des rues qui portent leur nom, c'est parce qu'ils ont défendu la justice, aimé, instruit les hommes. N'est-ce pas ce que notre président fait depuis trente ans ?
Maintenant qu'avons-nous à faire pour que Versailles ait une bibliothèque populaire? Il faut que chacun de nous s'y intéresse, car Versailles, -c'est vous, c'est moi, c'est chacun de nous. La première chose, c'est de don-
ner des livres. — « Nous n'en avons pas, direz-vous. » Cherchez bien, vous verrez que vous en avez. L'un a une histoire de France, l'autre une histoire de la Révolution; celui-ci, le livret du Musée. Ce livret servira à ceux qui voudront visiter le Château. Rien n'est trop grand ni trop petit pour nous.
Mais on m'arrête. « Vous nous demandez des livres ; dites-nous d'abord ce que c'est que votre bibliothèque? Quelles sont ses opinions poUtiques et rehgieuses? » Je réponds : « Notre bibliothèque est une grande chambre assez nue, avec des planches et des livres. Par conséquent elle n'a pas xi'opinion, à moins que le sapin n'ait une couleur pohtique ou religieuse. — 11 ne s'agit pas des planches, mais des administrateurs. Estce de la propagande rehgieuse ou politique que vous vous proposez de faire? — Ni l'une ni Tautre. — Pourquoi donc cette bibliothèque? — Pour que chacun s'instruise librement en prenant les livres qui lui conviennent. — Gela n'est pas naturel. — Non , 'en France on n'^st pas habitué à ce que des hommes s'occupent de leurs concitoyens sans avoir l'intention de les exploiter. Mais on finira par y croire. — Recevez-vous des livres religieux?» me demande-t-on d'un air inquiet. Je réponds : « Quel malheur qu'un mot grec nous cache le vrai nom de V Ancien Testament! Si, au lieu de s'appeler la Bible y il s'appelait le Livre, on comprendrait qu'il n'y a pas de bibliothèque possible sans ce livre par excellence. Si vous avez les Évangiles, Vlmitation, Bossuet, Fénelon, Massillon, donnez-les-nous. Ils seront les bienvenus. Des livres de religion, nous n'en aurons jamais assez. Nous chasserons seulement la polémique religieuse : nous n'aimons pas les querelles, même théologiques, et nous voulons la paix chez nous.
Quant à la politique du jour, aux discussions du mo-
ment, nous n'en voulons pas non plus. Si vous avez Montesquieu ou quelques bons livres sur la science politique, envoyez-les-nous. Y a-l-il ici quelque vieil officier qui trouve que Tancien temps valait mieux que le nôtre, et que de nos jours les grands coups d'épée perdent de leur intérêt? S'il a les Victoires et Conquêtes, YHistoire de r empire, qu'il nous les apporte. 11 essayera de faire des prosélytes. Avons-nous des gens plus pacifiques? Y en a-t-il qui pensent qu'avec l'économie politique on guérit toutes les maladies, qu'ils nous apportent des livres d'économie. Nous acceptons de toutes mains tout livre que peut lire un honnête homme, et qu'il peut confier à sa femme et à ses enfants.
Ce n*est pas seulement des livres qu'il nous faut, mais de l'argent. Il nous faut deis souscriptions. Une bibliothèque sans catalogue est quelque chose de mort. 11 nous faut donc un catalogue, cela coûte cher. Multipliez vos offrandes, vous verrez comme nous marcherons l Et quand cette bibliothèque aura grandi, si vous dites : « C'est grâce à moi, grâce à mon argent; elle m'appartient, c'est ma bibliothèque, » nous serons au comble de nos vœux. Car ce que nous voulons, c'est que cette bibliothèque soit votre chose, et plus vous y prendrez part de votre personne et de votre bourse, plus vous nous ferez plaisir.
Examinons maintenant cette fondafion au point de vue do l'utilité. Sans doute l'utilité des bibliothèques populaires est universelle. Mais, suivant les différents pays, une bibliothèque a des avantages plus ou moins grands. Si je parlais à Lyon, je ne 'craindrais pas de dire que l'industrie a tout à gagner à la diffusion des connaissances. Mais Versailles qu'y gagnera-t-il?
Aujourd'hui on veut embellir toutes les villes, je ne crois pas que Versailles résiste à celte contagion. U ne
me semble pas très*nécessaire d'agrandir les rues de notre cité, le vent y souffle suffisamment ; mais si on les pavait mieux, et qu'on fît arriver l'eau dans les maisons et dans les ruisseaux, je n'y ferais certes pas d'objection. Quand nous aurons fait cela, nous n'aurons pas encore fait de Versailles un Paris. Versailles ne peut pas être un centre industriel ; il n'a près de lui ni rivières, ni canaux, ni charbon ; il est destiné à être ce que l'on appelle une résidence, c'est-à-dire une ville oii les étrangers s'installent commodément. Versailles a tout ce qu'il faut pour plaire aux gens tranquilles : il a de magnifiques promenades, un parc superbe et Trianon. Ce qui lui manque, c'est un peu plus de ressources intellectuelles. On me dira : « C'est parce que vous êtes professeur et écrivain que vous parlez ainsi. Vous êtes orfèvre, M. Josse. — Oui, je suis orfèvre, et voilà pourquoi je parle de ce qui regarde mon métier. Si je parlais de faire des fabriques, vous me diriez, et vous auriez raison : De quoi vous mêlez-vous? vous n'y entendez rien. »
Je disais donc que si l'on pouvait avoir ici plus de ressources pour l'éducation de la jeunesse et la distraction des familles, es serait une excellente chose, il ne faut, pour cela, qu'un peu de courage. La bibliothèque est un commencement. Une bibliothèque appelle des lectures, les lectures appellent des conférences. Il y a une foule de gens instruits à Versailles dont vous pouvez vous emparer. Faites-le hardiment. Ainsi je vois qu'un de vos professeurs du lycée est appelé à Paris, en Sorbonne, pour y faire une conférence sur l'éducation des femmes au quatorzième-siècle. Si j'étais l'autorité, je dirais : arrêtons... (non, n'arrêtons personne) ; je dirais à ce professeur : Faites d'abord votre leçon à Versailles etdonnez nos restes aux Parisiens. Il y a au lycée un homme qui a traduit VHistoire grecque de Grote, en dix-huit vo-
LES BIBLIOTHÈQUES POPULÂIUËS. 25
lûmes. C'est une entreprise monumentale, qui demandait autant de courage que de talent. Pourquoi M. de Sadous ne nous ferait-il pas un cours sur Thistoire grecque ? Pourquoi M. Leroy, qui connaît mieux notre ville que ne Font fait Louis XIY et Louis XV, ne viendrait-il pas faire une leçon intéressante sur les rues de Versailles? Nous avons maint autre paresseux de môme espèce qu'il faut enrôler pour l'œuvre commune. C'est ainsi qu'on ranimera la vie municipale, Tamour pour la commune, cette petite patrie qui fait mieux aime^la grande : Versaillais d'abord, Français ensuite.
Je suis venu ici pour me reposer après trente ans de travail. Je n'ai d'autre désir que de mettre, à l'exemple des anciens, un intervalle entre la vie et la mort, en m'entourant de bons amis. Mais chaque fois que vous croirez mon concours utile, je vous en prie, disposez de moi. Je serai toujours heureux de servir l'éducation populaire et la liberté, deux causes qui m'ont toujours été chères, et auxquelles je consacrerai volontiers oe qui me reste de force et de vie.
Discours prononcé le 18 mars 1866 dans la grande salle de la Sorbonne par M. Laboulaye, président de la Bibliothèque populaire (les amis de Vinslruction du F* arrondissement de Paris.
Mesdames, Messieurs,
Je crois être Tinterprète de notre Société et de toute l'assemblée, en commençant par remercier M. le Maire * de riionneur qu'il nous fait aujourd'hui en présidant cette réunion.
Notre Bibliothèque, on vous Ta dit, est une institution libre ; elle a été fondée et se soutient par nos seules ressources (ressources modestes, comme vous venez de Ten- (ondre), mais elle est ouverte à tout le monde. C'est la bibliothèque du quartier. Elle est donc, dans le sens le plus large du mot, une institution municipale. Aussi serons-nous heureux chaque fois que le premier magistrat de Tarrondissement voudra bien nous honorer de sa présence et nous aider de ses conseils.
Je remercierai également M. le Vice-recteur de l'Académie de Paris, l'honorable M. Mourier, qui, avec une bonne grâce exquise, a bien voulu mettre à notre disposition cette grande salle, habituée à voir des réunions
* M. Ralaud, maire du V» arrondissement de Paris et président honoraire de la Bibliothèque.
bien autrement savantes que la nôtre. Mais, après tout, pourquoi la Sorbonne s' étonnerait-elle de voir accourir de tous côtés :
Ces enfants qu'en son sein elle n'a pas portés?
La Sorbonne est vieille, elle a vu beaucoup de choses, elle doit être indulgente et rien ne doit plus l'élonner. Je dirai plus, elle doit voir avec un certain plaisir ce nouveau progrès dans la voie où elle a toujours poussé les siens. Autrefois^ il y a cinq siècles de cela, quand la science s'était réfugiée dans rÉglise^la Sorbonne a abrité les clercs qui venaient y étudier. Quand plus tard la noblesse, le tiers état, la bourgeoisie ont voulu s'instruire, la Sorbonne s*est agrandie et a ouvert à cette jeunesse studieuse ses Facultés de lettres et de sciences. Aujourd'hui, nouveau progrès ; c'est le peuple qui s'élève et qui demande à s'éclairer : pourquoi ne serait-il pas le bienvenu? Pourquoi la Sorbonne ne reconnaîtrait-elle pas en lui un de ses enfants longtemps oublié et qui vient aujourd'hui demander sa place au foyer maternel ?
Salut donc à la vieille Sorbonne, et merci de son hospitalité !
Et maintenant, messieurs, je vous demande la permission de causer familièrement avec vous.
Quoique je ne sois pas orateur, j'admire l'éloquence, je la trouve fort à sa place dans ces assemblées où il faut exciter ou calmer les passions; mais ici, entre nous, pour parler de nos affaires, il n'est besoin ni de grands gestes ni de grands mots.
Nous cherchons la vérité, La vérité m'a toujours fait l'effet d'une honnête femme. Avez-vous remarqué qu'avec beaucoup de frais et de peines, en étendant à Tinfini leur crinoHne, en mettant derrière leur tête une botte deche-
veux, les honnêtes femmes, après avoir dépensé l'argent du ménage, arrivent à ce résultat qu'elles ne ressemblent plus à des femmes honnêtes? Il en est de même de la vérité. Quand on la pare et qu'on la farde, elle a Tair du mensonge. Laissons-lui donc sa simplicité, c'est son plus grand charme; c'est ce qui fait que, quand une fois on l'a vue, on ne peut plus en détacher ni ses yeux ni son cœur.
Je voulais vous parler des bibliothèques, mais vous avez entendu un rapport si complet et si bien fait, qu'en vérité je ne pourrais plus vous faire que des variations sur un air connu, et je ne sais pas si vous êtes de mon avis, mais je ne trouve rien d'insupportable comme des variations.
Je prendrai donc un sujet tout voisin : je vous parlerai de l'éducation, je vous parlerai surtout de l'éducation que Ton se donne à soi-même par la lecture. J'essayerai ainsi indirectement de vous démontrer l'utilité des bibliothèques et de conquérir votre bienveillant concours pour notre institution.
Qu'est-ce que l'éducation ? On est toujours obligé de donner des définitions, et les définitions ont en général ce vilain défaut, que ceux qui les font ne les comprennent pas toujours, et que ceux à qui ou les offre ne les comprennent presque jamais. — Cependant j'en risquerai une, et je tâcherai de la justifier.
L'éducation, c'est la science de la vie, c'est l'art de bien vivre. L'agriculture, par exemple, c'est l'art de tirer d'un champ tout ce que ce champ peut produire. Eh bien ! l'éducation a pour objet de tirer d'un homme tout ce que cet homme peut donner, c'est-à-dire de développer tous ses organes, toutes ses facultés. Et comme le bonheur de l'individu tient au parfait développement de ses organes et de ses facultés, la science qui lui permet de
les développer et de s'en servir, est la science même de la vie.
. Voilà ma définition, essayons maintenant de la justifier en détail.
L'éducation, avons-nous dit, consiste dans le parfait développement des organes et des facultés de l'homme. Quels sont ces organeç et ces facilités? Me voilà obligé de faire de la philosophie. Je serai très-bref et trés-elair, car il y a ici des souvenirs qui m'écraseraient.
La première chose qui nous frappe quand nous nous éludions nous-mêmes, ce que nous ne faisons que trop rarement, c'est notre corps. Notre corps est composé d'organes qui nous mettent en rapport avec le monde extérieur : des yeux pour voir les objets, des pieds pour en approcher, des mains pour les saisir, des oreilles pour communiquer avec nos semblables, une voix pour leur répondre. Voilà donc ce qui nous frappe d'abord : un corps et des organes, organes susceptibles de se développer par l'exercice et d'arriver à une finesse inouïe.
Mais le corps n'est pour ainsi dire que l'enveloppe de la machine. Il y a à rinlérieur une force qui fait mouvoir ces organes, qui les dirige et qui est assez puissante pour mener le corps où il ne voudrait pas aller, pour pousser le soldat au-devant du canon. Cette force intérieure, c'est l'âme, qui a des facultés, comme le corps a des organes. Ces facultés de Tâme, on les a classées ; c'est là l'objet de la philosophie. On a partagé l'âme en deux grandes divisions, divisions fort justes, et que nous retrouvons en nous-mêmes après un instant de réflexion.
Il y a d'un côté l'esprit, qui a pour objet la recherche de la vérité. Cet esprit se divise à son tour en facultés diverses, au moyen desquelles il perçoit le monde extérieur. La sensation nous révèle la présence des objets, le
jugement rapproche deux sensations et les compare, le raisonnement tire la conclusion des faits observés, la mémoire rappelle les faits, l'imagination les combine. Tout cela compose ce premier élément de l'âme qu'on appelle l'esprit.
Et puis au fond de l'âme, et plus profondément encore que l'esprit, il y a ce qu'on appelle, dans le langage ordinaire, le cœur, c'est-à-dire les passions qui nous poussent et nous agitent, et une volonté qui met toute la machine enjeu. Enfin, entre l'esprit et le cœur existe un espèce de milieu tranquille, la conscience, miroir incorruptible, qui nous permet de nous voir nous-mêmes, de nous observer, de nous juger quand nous agissons.
Voilà l'homme tout entier : il est corps, esprit et cœur.
Voilà ce qu'il a reçu en naissant, voilà ce qu'il lui faut développer; voilà, si je puis me servir de cette expression, le capital avec lequel chacun de nous entre dans le monde, et dont il doit tirer le meilleur parti po&sible.
Peut-on en abuser? Peut-on dissiper ce capital? J'en appelle à vos souvenirs. Qui de vous n'a connu, à l'école ou dans Tatelier, quelque jeune homme heureusement doué de la nature, beau, d'un esprit agréable, et qui, tout à coup abandonné à ses4)assions, à la débauche, à rivrognerie peut-être, a usé en quelques années ce capital qu'il devait dépenser en soixante-dix ans? Celui-là a fait banqueroute, et la banqueroute, en pareil cas, c'est la maladie et la mort.
Il y a aussi des hommes qui, ayant reçu un esprit facile, préfèrent passer leur temps dans Toisiveté et la paresse. Cela se voit rarement à Paris, mais souvent en province. Combien de fils de famille qui, é(ant trop fiers pour se faire ouvriers et n'ayant pas assez d'énergie pour prendre un état, dissipent leur vie dans les cafés ! Quand ils sont
morts, on grave sur leur tombe ces pompeuses épitaphes qui se payent à tant la ligne : bon père^ bon époux, bon fils,., et le reste ; mais si la vérité avait droit d*être entendue, elle écrirait sur la pierre : < Celui-là a bu 30,000 chopes de bière, a fait 40,000 parties de dominos, et a fumé 100,000 pipes. Voilà toute sa vie. » Est-ce la peine d'entrer dans le monde pour en sortir de cette façon? Boire, manger, dormir, ce peut être la vie d'un animal, ce n'est pas celle d'un homme.
Parlons maintenant du cœur et de ce qu'il demande.
On voit des gens qui, de bonne heure, étouffent en eux le besoin d'aimer, source de tant de belles actions, ramènent tout à eux-mêmes, et mettent tout au service de leurs passions et de leurs intérêts. Ils ne pensent qu'à eux seuls, ils ne vivent que pour eux seuls ; aussi le jour où ils meurent, chacun voit-il leur mort avec indifférence. Ils n'ont jamais aimé personne, personne ne les a aimés. Chez ceux-là encore, le cœur a fait banqueroule.
Heureusement il n'en est pas toujours ainsi ; nous voyons des gens qui savent profiter de ce capital qu'ils ont reçu eh naissant, et, chose singulière à dire, quelquefois, plus le capital est petit, et mieux on en fait usage. Qui n'a vu, par exemple, une pauvre femme restée veuve de bonne heure avec peu de santé, peu de ressources, et de petits enfants qui ne sont pas bien forts? Elle sait qu'elle a besoin de vivre pour ses enfants, et, à force de soins, de travail, d'honnêteté, elle trouve moyen de vivre, d'élever sa petite famille, de se faire aimer et respecter de tous. La lampe est fragile, la lumière est faible, mais elle est pure, et tout le monde, en passant auprès de cette mère dévouée, dit : Voilà une honnête femme !
Pour l'esprit, je ne vous citerai pas d'exemples. En France, d'ordinaire, chacun use de son esprit ; il y a même
des gens qui en abusent pour faire une fortune qui souvent n'est pas très-honnête. Mais pour l'âme, pour le cœur, en use-t-on aussi bien?
Oui, heureusement. Cherchez dans vos souvenirs; combien d* entre vous qui peuvent se dire avec un légitime orgueil, en se rappelant le foyer paternel : a Mon père, quel honnête homme ! ma mère, quelle noble femme ! » Et quelle est la fortune, quelle est la succession qui vaudrait celle-là? Pour citer un exemple, qu'il me soit permis d'invoquer le nom de l'homme excellent que nous venons de perdre, M. Labrouste. Voici un homme qui n'a pas occupé une grande place dans l'État, mais qui s'en est fait une immense dans l'estime publique par les services qu'jl a rendus à l'éducation. M. Labrouste, vous le savez, reçut, il y a vingt-cinq ans, l'offre d'une justice de paix. Il' répondit qu'il n'était pas assez riche pour accepter cette place. En général, on fait le raisonnement contraire, on se dit : « Une place m'est offerte, je ne suis pas assez riche pour la refuser. )> Lui, il ne s'est pas trouvé assez riche pour Taccepter, parce qu'il avait réfléchi que cette place était dans un quartier pauvre, et que, quand il aurait condamné des locataires insolvables, il ne pourrait s'empêcher de payer les loyers arriérés ; sa fortune n'y aurait pas suffi.
Il voulait être riche pour pouvoir faire plus de bien. Directeur de Sainte-Barbe, il y gagna, dit-on, un milhon ; ce million, quand M. Labrouste est mort, on ne 1 a point trouvé : il avait été employé à soulager des misères cachées. Cet homme excellent n'avait voulu être riche qu'afih de pouvoir se ruiner pour les autres.
Voilà un homme qui certes a fait le plus bel emploi du capital d'affection qu'il avait reçu en naissant.
S'il en est ainsi, si nos organes, si nos facultés sont susceptibles de développement, y a-t-il une science, un art
qui puisse nous enseigner ce développement? Comment n*y en aurait-il pas? Nous arrivons à dresser un cheval, à changer le naturel de ce pauvre animal, nous nous amusons à élever noire chien, à lui imposer nos caprices, à les substituer aux lois de sa nature, et Thomme que nous élevons non pas pour nous, mais pour luimême, nous ne pourrions lui dire ce qu'il faut faire, et comment il peut s'élever, se compléter et se rendre heureux sur la terre? Mais l'homme est tellement la créature de l'éducation qu'un philosophe anglais, Locke, a pu dire avec raison, et je crois que l'expérience de chacun de vous confirmera cette pensée, que sur dix hommes il y en avait neuf qui devaient ce qu'ils étaient, le bon ou le mauvais, à l'éducation .
L'éducation, c'est donc, conune je le disais en commençant, la science et l'art de la vie ; celte science, il . faut la connaître; xet art, il faut le pratiquer; c'est là tout le mystère de l'éd^caticn.
Voyons maintenant comment celte éducation nous est donnée.
La première éducation que nous recevons, c'est l'éducation d'une mère.
C'est cette première éducation qui décide presque toujours de la suite de notre vie ; on a souvent remarqué qu'il n'y avait |)as un grand homme qui ne fût le fils d'une mère distinguée, ce qui équivaut à dire, remarquez-le, qu'il n'y a pas un grand homme qui n'ait été bien élevé.
C'est en effet à ces premiers moments de la vie qu'une mère peut diriger la conscience et l'esprit de son fils, et lui préparer ainsi son bonheur ou son malheur à venir. Par exemple, il y a un dicton qui veut que les enfants gâtés tournent mal. La raison en est simple. Un enfant gâté est un enfant dont les facultés ne s'exercent pas ; il pleure
pour ne pas travailler, pour jouir sans rien faire; il suit son caprice et n'apprend pas le rude métier de la vie. L'enfant élevé sévèrement, au contraire, est un enfant qui travaille, dont Tesprit cl le cœur se développent sous rinfluence de la fermeté maternelle. Quoi de plus simple que Tenfant gâté tourne mal, que Tenfant élevé durement sache plus tard se diriger lui-même dans la vie!
Cette première éducation est tellement nécessaire, que moi qui par état suis obligé de suivre les procès criminels, j'ai remarqué que, dans la plupart de ces condamnations, l'homme qui tombe n'est pas toujours aussi coupable qu'on pourrait le croire. Presque toujours celui dont la société est obligée de se défaire comme d'une bête malfaisante, parce qu'il a assassiné, volé, commis . quelque crime abominable, c'est un orphelin, un enfant naturel, un fils qui a été chassé de h maison paternelle par un beau -père ou par une belle-mère, un homme dont l'esprit et le cœur ont été étouffés en naissant, un homme enfin qu'on n'a pas aimé, et qui n'a eu personne à aimer, dont on n'a réglé ni la volonté ni les désirs. Grande misère qui demande toute l'attention de la société !
A celte première éducation que nous recevons de notre mère vient se joindre celle de l'Eglise et de l'école.
L'éducation de l'école est très-importante. Mais en général elle s'occupe plus de l'esprit que de l'âme, c'est son défaut. L'éducation de l'Église s'occupe, il est vrai, de l'âme plus que de l'esprit, mais chez nous elle se termine de trop bonne heure, et trop souvent il ne nous en reste qu'un souvenir, souvenir qui ne suffit pas toujours à nous sauver des tentations de la vie.
Vient ensuite la quatrième éducation, celle de l'expérience. Celle-là a une grande réputation, on dit : « Oh ! une fois que vous serez aux prises avec les choses,
VOUS apprendrez à vivre ! n L'expérience a pour moi de grands défauts. D'abord c'est une maîtresse très-rude. Il me souvient, étant enfani, d'avoir appris par expérience comment le feu brûlait, mais c'était pour avoir mis mes doigts à la chandelle. On'apnrend qu'il ne faut pas faire d'excès pour ménager sa santé, mais on sait cela le jour où Ton est sur un lit de douleur. C'est un enseignement qui vient toujours trop tard, et qui, de plus, aie défaut de ne nous montrer les choses que par le petit côté. De ce que j'ai été mal reçu par une personne en telle circonstance, de ce que les amis à qui j'ai voulu emprunter de l'argent m'ont fermé leur porte, il n'en résulte pas que tous les hommes soient durs et impitoyables.
On arrive ainsi à se faire une foule de préjugés sur la vie mal observée. On a souffert une fois, on en conclut que les choses se passent toujours de même ; c'est raisonner comme cet Anglais qui, arrivant à Dunkerque, et reçu par une hôtesse flamande qui avait des cheveux roux, écrivait sur son carnet : a En France, toutes les femmes ont les cheveux roux. »
Voilà donc quelles sont nos ressources : l'éducation da la mère, l'éducation de l'école, celle de l'Église, et puis celle de l'expérience.
La civilisation moderne a ajouté à ces quatre espèces d'éducation une éducation complémentaire qui ne remplace aucune des quatre autres, mais qui les aide toutes et les éclaire. C'est l'éducation qu'on se donne à soi-même. Celte éducation, on ne peut guère se la donner qu'en communiquant avec les hommes, ou eii les écoutant parler , et le meilleur moyen de communiquer avec les hommes, ce sont les livres, parce que les livres nous ont conservé l'expérience des temps passés. La lecture n'est pas la science universelle, ce n'est pas non plus la sagesse
36 DISCOURS POPULAIUES.
universelle ; mais un homme qui a pris Thabilude de lire peut toujours consulter sur chaque question une expérience plus grande que la sienne, et une expérience désintéressée.
Voilà Tavanlage de la lecture. Savez-vous, en effet, ce que sont les populations qui n*ont pas de livres , par exemple les populations indiennes de TAmérique ? Les Indiens n*ont point de passé, ils n'ont que dés souvenirs vagues conservés par leurs vieillards. Aussi chez eux Texpérience ne fonde-t-elle jamais rien. Si l'un d'eux invente une arme plus parfaite que celle dont ils se servent habituellement, quand elle est détruite, il n'en reste plus même le souvenir. La civilisation n'a pas de prise sur des gens qui ne peuvent s'appuyer sur le passé; ils sont comme des hommes sans mémoire, et c'est pour cela qu'ils restent sauvages. C'est notre grand avantage à nous que d'avoir un passé ; nous vivons, nous penisons avec l'expérience de trois ou quatre mille ans accumulés, et cela grâce aux livres. Au contraire, ces populations-là vivent au jour le jour, et l'on est tout étonné de voir qu'après deux siècles d'établissement des Anglais en Amérique, les Indiens y sont aussi ignorants ((ue le jour où les premiers colons européens y ont mis le pied.
Le livre est donc l'expérience du passé. C'est mieux encore. Un livre est quelque chose d'animé, c'est un esprit qui revit en quelque sorte, et qui nous répond chaque fois que nous voulons l'interroger.
J'admire beaucoup la photographie; c'est une des belles découvertes qui honoreront notre siècle. Prendre le soleil pour inslrument, et lui dire : « Tu me garderas le souvenir de ceux que j'ai aimés, c'est merveilleux. » Mais celte photographie, elle ne nous parle pas. Prenez au contraire un livre, le livre d'un auteur que vous n'avez jamais vu, un HoUère si vous voulez, et voyez si Molière
ii*est pas tout prêt à rire avec vous et à vous instruire ; prenez un la Fontaine, et voyez si ce n*est pas pour vous qu'il anime toute la création?
Maintenant revenons à nos idées d'éducation. Cherchons à quoi peuvent nous servir les livres, et pour notre corps, et pour notre esprit, et pour notre cœur.
Pour notre corps, d'abord, je crois que la lecture est d'une utilité considérable. Une des choses que Fon connaît le moins en France, c'est Tliygiène, c'est le soin que l'on doit prendre, non-seulement de soi-même, mais de son habitation, de son logement, de ses enfants. Et cependant la santé, c'est la fortune de l'ouvrier.
Combien d'ouvriers qui, de bonne heure, sont pris par des maladies cruelles, parce qu'ils n'ont pas eu ces premières notions qui les auraient empêchés d'entrer dans un logement malsain et dangereux? Mieux instruits, ils auraient choisi une demeure plus éloignée peut-être, mais où ils auraient trouvé des conditions de salubrité qu'on ne rencontre pas au centre de la ville.
Vient la maladie d'un enfant. Quels sont les premiers soins à donner? on l'ignore. On va consulter les voisines, et l'on n'en est pas plus avancé qu'auparavant. Quatre voisines, quatre avis différents. Si, au contraire, on avait quelques notions d'hygiène, on pourrait prendre ces premières précautions qui facilitent plus tard le succès du médecin.
Quand il éclate une de ces épidémies terribles qui demandent tant de soins et de précautions dans une grande ville, l'administration, dans l'intérêt de la santé publique, fait tout ce qu'elle peut ; elle vous avertit, elle vous donne d'excellents conseils; mais elle ne peut installer un gendarme dans la maison de chaque individu pour lui faire observer toutes les mesures nécessaires. Ce gendarme,
38 DISCOUKS POPULAIUKS.
je voudrais, moi , le mettre dans toutes les maisons; mais, pour ne gêner personne et pour ne pas grever le budget, je voudrais le mettre dans Tàme des pères de famille; je voudrais que de bons livres d*hygiène lui apprissent ce qu'il faut faire pour conserver la santé de sa femme et de ses enfants. L'administration trouve* rait alors un peuple d'autant plus facile à persuader qu'elle serait Técho de la pensée publique.
Voilà le premier effet de la lecture, et certes il n'est pas à dédaigner.
11 en est un second, qui ne me paraît pas moins précieux.
On est ouvrier, on travaille et ou a une grande confiance dans l'habileté de sa main. Cela est bien. Mais pourquoi la main est-elle habile? C'est que l'œil la guide et que l'esprit a instruit l'œil; c'est parce qu'on a le sentiment de la forme et du beau qu'on est un habile sculpteur. Souvent aussi, en descendant plus bas, c'est par la même raison, qu'on est un habile manœuvre, et qu'on travaille avec goût dans tout ce que l'on fait.
Eh bien ! il y a dans les livres mille moyens d'étudier et de se former le goût. Ainsi, par exemple, pour tout ce qui touche à l'art du dessin, dans l'orfèvrerie, les papiers peints, j'ai toujours été frappé du bon goût qui règne dans ces industries ; ailleurs il n'en est pas ainsi. Pourquoi cela? C'est que, dans ces autres industries, on confond tous les styles; on associe un ornement du moyen âge à un ornement grec ou byzantin. Un artiste instruit ne tombe pas dans de pareilles erreurs; il sait que dans un siècle tout est d'une pièce« Nous ne nous rendons pas compte de ce qu'on pensera de nous dans l'avenir; mais aujourd'hui rien n'est plus facile que de reconnaître à quelle époque appartient tel ou tel
DE L'ÉDUCATION QU'ON SE DONNE A SOI-îilÉME. 39
objet ; rien n'est plus aisé que de dire en voyant un meuble, un servke d'argenterie, un bijou : ceci est du dixhuitième siècle : c'est chiffonné, c'est d'une forme qui n'est pas très^pure, mais qui ne manque pas d'agrément. L'art grec a aussi son caractère ; tout y est du même style. Un trépied, un verre, un collier, une épingle seront reconnus au premier coup d'œil, pour appartenir à la Grèce. Il y a là un cachet d'élégance et de simplicité qui ne permet pas de se tromper.
Épurer le goût n'est pas le seul profit qu'on retire des livres. En donnant des habitudes de raisonnement, en forçant les gens à mettre de la suite et de l'ordre dans leurs idées, la lecture fait d'excellents ouvriers. Ceci, au premier abord, peut sembler étrange, voici sur quoi je fonde mon opinion.
Il y a vingt ou vingt-cinq ans, le gouvernement anglais fit un enquête sur la condition des ouvriers. On en tendit des dépositions de toute espèce, et notamment la déposition d'un Suisse très-célèbre dans son pays, M. Escher, de Zurich. Je dis très-célèbre, en ce que c'est un citoyen qui, dans une république, a reçu un titre de noblesse, litre qui lui a été décerné par la reconnaissance publique. Il s'appelle M. Escher delà Linlh, parce qu'il a canalisé la Linth, et qu'il a ainsi soustrait les malheureux riverains de ce petit cours d'eau aux miasmes pestilentiels et aux fièvres qui les décimaient. M. Escher avait, à cette époque, une grande fabrique de machines, qui existe, je crois, encore aujourd'hui. On lui demanda son opinion sur les ouvriers qu'il employait, a J'ai installé, dit-il, des machines anglaises, j'ai des ouvriers anglais et suisses et un grand nombre d'ouvriers italiens, des Napolitains. Les plus adroits sont les Napolitains; mais je n'ai jamais pu faire un contre-maître d'un Napolitain. il lui manque dans l'esprit, je ne sais quoi de sérieux,
qui fait que les Suisses et les Anglais sont d'excellents contre-maitres, et dont Tabsence empêche les Italiens de le devenir. — Il est vrai, ajoutait-il, qu'il n'y en a pas un seul parmi eux qui sache lire. »
Ainsi, la culture générale de l'esprit vient singulièrement en aide au travail manuel. A facultés égales, tout ouvrier qui lit deviendra, aii bout d'un certain temps, un meilleur ouvrier que celui qui ne lit pas.
Mais il n'y a pas seulement le travail, il y a le loisir. Il faut employer ce loisir, el ce n'est pas toujours aisé. Un des hommes les plus distingués de l'Angleterre , M. Gornewall Lewis, ministre des finances avant H. Gladstone, prétendait que la vie serait une chose fort agréable, si l'on pouvait en retrancher les plaisirs. Cette opinion paradoxale me parait, quant à moi, parfaitement juste. Il me semble que rien n'est plus ennuyeux que les plaisirs ordinaires. Passer toute une journée à la poussière et à la chaleur, traîner des enfants, mal déjeuner et plus mal dîner, parler pour ne rien dire, peiner pour ne rien faire, revenir le soir harassé et la tète vide, c'est là un plaisir que je retrancherais facilement de la vie et bien d'autres de la même espèce. Mais il y a peut-être moyen de rendre le plaisir agréable ? Oui, c'est d*y mêler l'instruction. La nature et l'art, qui sont choses mortes pour l'ignorant, sont choses vivantes pour celui qui prend la peine de s'instruire.
Ainsi, par exemple, vous allez vous promener à la campagne. Certainement, sans avoir reçu d'instruction, chacun sera 'sensible à un beau jour ou à un mauvais temps ; mais l'homme qui aura fait un peu de botanique ou d'histoire naturelle trouvera un plaisir de chaque moment là où celui qui n'a point reçu d'éducation ne comprendra pas même qu'on puisse s'amuser. 11 y a des jouissances infinies dans l'étude d'un brin d'herbe, ou d'un insecte.
DE yÉDDCATION QU'ON SE DONNE A SOI-MÊME. 41
Je citerai ma propre expérience. Bien que très-ignorant en botanique, j'ai du plaisir à voir un arbre, à Tétudier. Je me promène quelquefois aux Champs-Elysées. Vous savez tous qu'une administration intelligente a fait des Champs-Elysées une promenade fort agréable ; mais vous ne savez peut-être pas que chacun des arbres qu'on y rencontre est une curiosité. Il y a là des massifs de houx panachés qui font mon admiration. Qu'y a-t-il là de si intéressant? dira-t-on. Ce qu'il y a d'intéressant? Mais c'est une plante nouvelle en France, plante infiniment variée» conquête précieuse pour nos jardins. J'ai un véritable plaisir à la contempler. Et ces cèdres Deodora^ ces arbres de toute sorte, ces fleurs exotiques, toutes ces richesses, conquises au loin et qu'on ne trouve que là, est-ce que celui qui en connaît la rareté ne les admire pas avec une certaine satisfaction? Avec un peu d'instruction, voilà toute la nature qui lui appartient. Lorsqu'on prend ainsi possession de la nature, on est plus riche qu'aucun millionnaire, car partout il y a des arbres, la terre et le ciel. Tout cela est à nous, à une seule condition toutefois, c'est que nous sachions éveiller et entretenir ce sentiment du beau qui est en nous, et que la vie des villes atrophie trop souvent. Mais avec l'instruction on peut le faire revivre, et c'est un sens nouveau qui nous est révélé.
Ce que je dis de la nature, je le dirai également de l'art. M. Nieuwerkerke, que nous devons remercier, a eu l'heureuse pensée de nous donner les Guides des musées. Ces livres sont ceux qu'on nous emprunte le plus souvent. On vient le samedi prendre à la Bibliothèque un guide du musée, et l'on va le dimanche étudier les statues, les tableaux, les vases, les bijoux, toutes ces merveilles de l'antiquité, du moyen âge et de la Renaissance. Tout cela nous étonne, tout cela charme nos
yeux, mais remarquez-le bien, tout cela ne nous dit quelque chose que quand nous avons un peu étudié. Par exemple, lisez un livre bien fait sur la peinture italienne au seizième siècle, le musée changera d'aspect pour vous. Les grands peintres de la Renaissance, Raphaê), Miohel-Ahge, le Titien, vous parleront. Vous comprendrez tous ces tableaux, ils ont un histoire que vous connaîtrez, et vous reviendrez de votre visite au musée charmés et meilleurs ; car c'est là l'effet de l'admiration pour les belles choses, de rendre meilleur et d'élever l'âme vers le ciel. En même temps vous rentrerez chez vous avec plus ^e goût pour votre état; vous comprendrez mieux ce que vous faites et ce qui vous reste à faire quand vous aurez vu et étudié les œuvres du génie.
Permettez-moi de vous citer un souvenir d'enfance. Un jour que ma mère allait au bal, on lui amena un coiffeur qui avait une grande réputation. Son nom même est resté dans ma mémoire, il s'appelait Narcisse. Ma mère n'était pas prête, je causai avec le coiffeur; cet homme me dit : « Monsieur, allez-vous au musée? — Je lui avouai que je n'y allais pas souvent. — Vous avez tort, me dit-il, il y a là une étude considérable à faire. Moi, monsieur, j'y vais le plus souvent possible; eh bien! c'est une chose étrange, mais je n'ai trouvé que deux peintres qui sachent coiffer les femmes : l'un, est Raphaël, c'est un homme admirable, il m'a inspiré mes plus belles coiffures; le second, c'est M. Guérin. Quant aux autres, ils n y entendent rien. » Voilà un homme qui avait trouvé une source de plaisirs inconnus et de nobles sensations, un artiste modeste qui perfectionnait son œuvre en élevant son âme par le culte du beau.
La lecture a encore un intérêt plus général. Nous sommes tous plus ou moins ouvriers à nos heures ; je
crois que je puis employer ce mot pour mon compte, car je vous réponds que travailler sept ou huit heures par jour avec une plume, dans un cabinet, use tout autant que le travail au grand air. Mais, qui que nous soyons, nous ne sommes ouvriers qu'en passant, nous sommes des hommes toujours. Nous quittons la veste, le tablier, nous rentrons à la maison pour vivre avec nos femmes et nos enfants, et nous avons tous également alors les soucis de la vie et les chagrins auxquels personne ici-bas n'échappe, pas plus les riches que les pauvres. Où trouver des consolations? Ce n'est pas en général chez nos amis. Je ne sais si je suis mal tombé depuis que je suis au monde, mais je n'ai jamais vu quelqu'un plongé dans le deuil sans qu'on lui adressât des consolations qui, à sa place, ne m'auraient nullement consolé. Si vous êtes malade, les paroles qu'on vous . adresse sont du genre de celles qu'on me prodiguait dernièrement : a Oh ! ce n'est pas étonnant si vous avez mal aux yeux, me disait-on, vous avez trop travaillé. » Merci de vos consolations! Si vous perdez une personne aimée, on vous prouve que cette personne était bien âgée ou qu'elle était très-délicate, et qu'il faut se résigner , à ce qui était inévitable. Toutes ces consolations ne font qu'aigrir le vrai chagrin.
Où donc trouver des amis véritables? Dans les livres. Là sojit des gens qui ont souffert et qui ont raconté ce qu'ils ont souffert, des amis qui ont vécu souvent plusieurs siècles avant nous, mais qui nous consolent, parce qu'ils viennent mêler leur douleur à la nôtre; ils pleurent avec nous. C'est là ce que l'on trouve dans les livres, et surtout dans le livre par excellence, FÉvangile. Quand votre mère sera malade, quand votre femme sera souffrante lui offrirez -vous ces consolations banales dont je parlais tout à l'heure? Non! Il existe un livre
4i DISCOURS POPULAIRES.
qui est dans notre Bibliothèque et qui esl fait pour la consolation de celui qui souffre. C'est l'Évangile; lisezen quelques pages à votre mère, à votre femme, vous comprendrez alors ce que c'est que ce livre, que peutêtre vous avez trop longtemps dédaigné. C'est le Christ lui-même qui viendra s'asseoir au chevet du malade pour le consoler et lui rendre l'espoir.
En essayant de vous démontrer l'importance de la lecture, messieurs, je sens très-bien qu'il n'est pas toujours facile d'avoir des livres. C'est pour répondre à cette difficulté que nous avons créé notre Bibliothèque. Tout le monde ne peut avoir des livres, mais nous en offrons à tout le monde. Il est difficile de croire qu'on ne puisse pas trouver 8 sous ou 4 sous par mois pour les employer à cet usage, et moyennant celte petite redevance nous mettons à votre disposition tout ce qu'il y a de bon et d'excellent. Nous n'avons pas. Dieu merci, des livres faits pour les ouvriers. Non, les meilleurs livres, les meilleurs classiques, les ouvrages les plus parfaits de l'antiquité et des temps modernes, tout cela est à votre disposition. Venez donc nous aider, nous avons besoin i de vous, de votre concours comme souscripteurs, de votre argent, même de vos livres. Oui, si vous avez un livre chez vous qui ne vous serve pas, apportez-le, et je vous montrerai quelque chose de prodigieux et qui va bouleverser toute la science de M. Lionnet, le membre de notre Conseil, qui connaît le mieux les mathématiques.
C'est ce que j'appelle la règle de société. Vous nous apportez un livre. Nous sommes cinq cent quarante souscripteurs qui tous lirons votre livre; c'est exactement comme si vous nous apportiez 540 volumes, c'est la multiplication par Taddilion. Vos seriez donc presque coupables de ne pas venir avec nous, de nous refuser votre concours, car jamais œuvre n'a été plus belle, et
DE L'ÉDUCATION Ql'ON SB DONNE A SOI-MÊME. 45
jamais les circonstances nont été plus favorables. Vous n avez pas d'opposition à craindre de la part du gouvernement. Le gouvernement s'est montré des plus favorable à rétablissement de ces bibliothèques. 11 s'essaye de plus d*une façon à multiplier le nombre des lecteurs. Il me sera permis, à moi qui suis peu suspect de flatterie envers le pouvoir, de dire que le ministre ^ qui a créé vingt mille classes d'adultes en France a fait une grande chose. Songez-y! Vingt mille classes d'adultesy c'est quatre cent mille ignorants qu'on instruit, quatre cent mille aveugles à qui on ouvre les yeux, une armée tout entière, mais une armée qui ne tue personne, tout au contraire, l'armée de l'industrie, de l'économie et de la paix.
L'administration ne nous a pas été moins favorable. Depuis le premier jour qu'on m*a fait l'honneur de me proposer d'être le président de cette Bibliothèque, je n'ai trouvé partout que bon vouloir ; on est venu audevant de nous. Je crois, de plus, que depuis deux ans nous n'avons inquiété personne, et je dois rendre cette justice à l'administration que personne ne nous a inquiétés. Nous avons trouvé une facilité extrême : profitons-en ! On nous permet de nous réunir pour nous instruire, réunissons-nous et instruisons-nous; c'est ainsi qu'en usant de notre droit avec sagesse et fermeté nous conquerrons d'autres droits et que nous gagnerons les libertés qui nous manquent.
On dit souvent : La France est un grand peuple par les armes, parla littérature, par les arts; mais, quand on dit cela,- que fait-on? La France, c'est nous tous, et par conséquent c'est chacun de nous; mais, si chacun de nous reste tranquille, la France ne fleurira pas. On a
« M. Duruy.
46 DISCOURS POl'ULAinES.
beau être une grande armée, si personne dans cette armée ne tire son coup de fusil, on sera battu. Rien ne vous gêne aujourd'hui, tout vous convie à vous élever vous-même; venez donc vous inscrire à notre Bibliothèque, et soyez les bienvenus !
Quel sera le résultat de ce mouvement qui se propage partout aujourd'hui? Je crois que ce résultat sera considérable.
En soi, une Bibliothèque de cinq cents souscripteurs» c'est peu de chose, mais cette Bibliothèque, elle est de jiature féconde, elle a déjà fait des petits, et beaucoup ; aussi je ne doute pas que dans quelque temps il n'y ait dans toute la France des bibliothèques mises à la disposition du peuple, auquel on aura appris à lire.
Ce qui doit résulter de ce changement est énorme. Sous le règne de Louis XIV, un sergent, dit-on, écrivit au grand roi pour lui offrir trois mille bons soldats, bien armés et bien équipés, qui ne coûteraient rien à nourrir ni à vêtir. La proposition était extraordinaire, mais comme dans notre pays on a toujours beaucoup aimé les soldats , on ne la dédaigna point. Je crois même que si aujourd'hui on écrivait une lettre pareille au ministre de la guerre, il chargerait un aide de camp de voir l'individu qui Taurait écrite. Le sergent, avait eu une idée très-juste. Jusque-là les sousofficiers de l'armée française avaient des hallebardes, pourquoi, je ne sais trop et je n'ose rien dire, car voilà le général Favé qui pourrait me reprendre. Le sergent proposait de leur donner un fusil et une baïonnette et d'en faire trois mille soldats. La chose était simple, seulement personne n'y avait pensé.
Eh bien ! nous, fondateurs de la Bibliothèque, nous avons une prétention bien plus haute : ce n'est pas trois mille hommes, ce n'est pas trente mille ; ce n'est pas
irais cent mille, c'est plus de trente millions d'hommes auxquels nous voulons donner d'une façon figurée, un fusil et une baïonnette. C'est plus de trente millions d'individus auxquels nous voulons ouvrir les yeux, dont nous voulons décupler la puissance. Voilà quel est le grand objet de cette propagation de la lecture. Seulement, comme en toutes choses, pour réussir il faut commencer par le détail et agir sur place, individu par individu.
Mais, si les moyens sont petits, le but est grand, et vous voyez qu'il n'est pas impossible d'y atteindre. On n'a qu'à considérer le point où en était la France il y a trente-cinq ans et le point où nous sommes arrivés aujourd'hui, pour ne point désespérer de l'avenir.
Enfin, je dirai que de celte Bibliothèque (c'est une opinion personnelle que j'exprime), j'attends encore un résultat, que peut-être beaucoup de gens qui se proposent aujourd'hui d'instruire le peuple n'ont pas aperçu. Ce que j'attends des bibliothèques, c'est l'apaisement des esprits par l'instruction.
Depuis plus d'un siècle, nous avons vécu de révolution en révolution. L'effet nécessaire de ces bouleversements, c*est[de créer des partis, et des partis qui ne se pardonnent rien l'un à l'autre. Ils ont eu assez de succès et de revers pour ne jamais désespérer dans les revers et ne jamais être très*toléranls dans le succès.
Je crois qu'il y a un terrain commun sur lequel on peut se renContrei* et se donner la main. Ce terrain commun, c'est la vérité.
Toutes les fois qu'une question sera sérieusement examinée en France et mise à la portée de tout le monde, il se fera une opinion publique, qui ne sera ni bleue, n rouge, ni blanche, mais qui sera l'opinion du pays et non d'un parti. C'est ce que nous voyons en ce moment
48 DlSGOUliS POPULAIRES.
pour la liberté commerciale. 11 y a dans tous les partis' des gens qui veulent la liberté commerciale et d'autres qui ne la veulent "^as; la question n'est plus une question de parti, mais une question nationale. La lumière com- 'mence à se faire, elle finira, par -triompher. Répandons l'instruction, et plus nous instruirons le pays, plus la vérité sera la chose dominante. Nous arriverons ainsi à éteindre les passions, qui jusqu*à présent ont retardé Tavénement de la liberté. Nous y gagnerons encore de chasser cette superstition du passé que je rencontre devant moi chaque fois que je revendique nos droits. Il est très*bien de respecter ses ancêtres ; mais il est très-mal d'épouser leurs passions et souvent même leurs folies.
Aujourd'hui, quand on réclame la liberté, on vient vous dire : « Êtes-vous du parti de Robespierre? — Non. — Alors vous n'êtes pas des nôtres ! — Je suis du parti de la hberté. »
Supposez au contraire qu'une étude plus attentive nous fasse mieux connaître le passé et ce que nos pères voulaient au fond, supposez que nous arrivions à faire la part de leurs fautes et de leurs vertus, que nous repoussions les premières et que nous acceptions les dernières, alors nous marcherons vers Tapaisement des passions; mais nous n'y pouvons marcher que par la diflusion de l'instruction.
Je ne veux rien affaiblir des services que nous ont rendus nos pères, je ne veux rien diminuer de l'admiration que nous avons pour les immortels principes de 1789, principes que j'ai toujours défendus. Je veux seulement les épurer, en effacer tout ce qui a pu les souiller et les rendre à leur beauté première. Ha devise est celle de nos premiers constituants : Liberté, Égalité, Fraternité. Je ne y^\% rien à retrancher de cette noble devise ;
mais rinstruction nous amènera à en mieux comprendre le sens et la portée.
Liberté ; mais non pas celle qui a des mains sanglantes. Notre liberté à nous est celle qui use de ses droits jusqu'au bout, mais qui connaît ses devoirs, et qui les remplit aussi jusqu'au bout.
Égalité; mais non pas cette égalité par en bas, cette égalité jalouse qui estjtoujours prête à servir pourvu qu'on serve avec elle. Ce qu'il nous faut, c'est cette égalité par en haut, qui élève tous les hommes, en leur donnant les mêmes idées, en leur faisant parler la même langue , en. leur donnant un même cœur.
Fraternité; non pas seulement cette charité qui soulage des maux incurables, mais cette fraternité qui fait que pauvre ou riche, fort ou faible, jeune ou vieux, chacun s'entr'aide, se soutient, s'appuie pour marcher ensemble vers la conquête d'un meilleur avenir; cette fraternité, qui condamne deux maux que Dieu n'a pas faits : l'ignorance et la misère.
Dieu n'a pas fait l'ignorance, car le fils de Dieu a apporté sur la terre cette parole magnifique : « Cherchez^ la vérité, la vérité vous affranchira. » Et saint Paul a dit à son tour : « N'éteignez pas l'esprit, éprouvez toutes choses, et gardez ce qui est bon. »
Dieu n'a pas fait la misère. Il a fait sans doute la pauvreté ; mais, en donnant à l'homme un corps bien constitué, une âme à exercer, il lui a donné le moyen de se tirer de la pauvreté. La misère est le résultat de vices qu'il faut combattre ou d'une fatalité naturelle qu'une société civilisée doit réparer.
En gardant cette devise : Liberté^ égalité, fraternité, nous soutiendrons d'une main ferme notre vieux drapeau, et nous étonnerons le' monde par une grandeur inconnue.
50 DISCOUltS POPULAIRES.
La France est le premier pays du inonde par la guerre : pourquoi ne le serait-elle pas par les arts de la paix, rinstruction, le bonheur, la moralité de ses citoyens? Pourquoi ne serions-nous pas un peuple grand aux yeux du monde et agréable aux regards de Dieu ?
Discours prononcé à Versailles, le 12 août 1866, à la distribution des prix de l'institution Bertrand.
Mesdames, messieurs,
Un usage ancien , un usage respectable, veut que, chaque année, quand revient cette fête de famille, un ami de l'éducation et de la jeunesse adresse quelques conseils à ces enfants qui sont déjà ou qui seront bientôt des hommes.
Tous les conseils sont bons en pareil jour. Tous les discours sont permis, aune seule condition, c'est qu'ils ne soient pas longs. Les vainqueurs sont pressés d'emporter leurs couronnes, les vaincus sont impatients d'entrer en vacances, et les mères ne sont pas moins impatientes que les enfants. J'ai passé par ces épreuves, j'ai une profonde sympathie pour cette attente inquiète; aussi je vous promets de ne pas abuser trop longtemps de votre attention.
Avant tout, je voudrais vous féliciter de la façon dont l'année s'est passée. Si j'en crois le témoignage de vos maîtres, l'année a été bonne, et je puis ajouter que les faits sont là pour prouver que vous vous êtes glorieusement conduits.
Depuis quatre ans que Tinslitution de H/ Bertrand existe, quatorze enfants ont été reçus à l*École des arts et métiers de Ghâlons. Cette année, on en a présenté trois, ils ont été reçus les trois premiers. Au concours pour le brevet d*instituteur, c'est un élève de Tinstitution Bertrand qui a été reçu le premier ; deux élèves ont été reçus à rÉcole normale de Versailles; un élève a été reçu le premier de sa série à la Flèche : et enfin, dans ce concours où une municipalité intelligente veut s'assurer du niveau des études, dans le concours de géométrie de la ville de Versailles, trois élèves de l'institution ont été couronnés ; ils ont eu les deux premiers prix et le premier ajccessit.
Ce sont là des faits qui parlent. Versailles doit se féliciter qu'un jeune homme de courage et de talent Tait doté d'une école qui lui manquait. H. Bertrand prouve ainsi qu'il entend parfaitement la science de l'éducation ; et comment ne l'entendrait-il-pas? Il est d'une famille où nohlesB^ oblige. Il n'y a que trois jours, en effet, nousavons eu le bonheur de voir couronner le père de M. Bertrand, de lui voir décerner la première médaille, la médaille de l'Empereur, pour les soins qu'il a donnés aux cours d'adultes.
Il y a sans doute à Versailles des noms plus éclatants, mais, pour moi, je n'en connais pas de plus foncièrement honorable que celui de ces deux hommes qui se dévouent à l'éducation de nos enfants.
Maintenant, mes enfants, je vais vous adresser des conseils. Je vous appelle franchement mes enfants et je laisse de côté vos pères et vos mères ; tant pis pour eux, la fête est pour vous ; c'est à vous qu'appartient aujourd'hui le premier rang et l'honneur.
Je voudrais vous donner un grand secret que m'a appris l'expérience, je voudrais vous apprendre l'art d'être
heureux. Certainement, même un jour de distribution de prix, on peut donner vingt minutes d'attention pour connaître un pareil secret, pour apprendre à être heureux toute sa vie. Écoutez-moi dont avec attention.
D'abord, ne me prenez pas pour un des ces charlatans qui ont trouvé le moyen de guérir toutes les maladies qui n'en sont pas. 11 y a dans notre vie deux parts : Tune qui nous appartient, l'autre qui n'est pas à nous, qui dépend d'une volonté supérieure. La mort de ceux que nous aimons, les maladies violentes qui nous abattent, celles plus terribles qui nous rongent et nous ôtent nos forcés, les ruines soudaines et imméritées, tous ces accidents de la fortune, nul ne peut les prévenir, et je ne suis pas plus habile qu'un autre. Il faut se résigner sous une main toute-puissante; c'est là une part de la vie dont nous ne disposons pas. Mais être en pai\ avec soi-même, savoir vivre avec les autres, ne pas s'ennuyer de la vie, supporter avec courage les accidents inévitables de la condition humaine, tout cela peut s'apprendre, tout cela peut s'enseigner. Si jeune que l'on soit, on peut réfléchir aux moyens d'arranger, d'organiser sa vie de manière à la rendre la plus heureuse ou, du moins, la moins malheureuse possible. Que faut-il faire pour cela? Voilà justement ce que je veux vous enseigner.
Vous avez tous entendu parler du peuple athénien, le peuple le plus intelligent, le plus artiste qui ait paru sur la terre. Ce peuple avait une passion pour la parole qui n'a été égalée que pamosancêlres les Gaulois, qui, nous dit-on,~ n'aimaient que deux choses, bien parler et se battre; il faut avouer que leurs descendants ont conservé leurs qualités et leurs défauts.
Chez les Athéniens , la parole jouait un grand rôle : aussi l'art d'être orateur, l'art de faire passer ses sentiments et ses passions dans l'âme du public, éiail-il con-
sidéré comme un art sacré et que tout citoyen devait éiudier.
On demandait un jour au plus habile des orateurs d'Athènes, à Démosthène, ce qui constituait l'éloquence, quelle était, suivant lui, la première qualité de l'orateur, il répondit : Ta^tton ; on hii demanda alors quelle était la secoride : Vactioriy dit-il encore, et la troisième : toujours Yaction! Eh bien, c'est ce mot que je prends, non dans le sens du geste que lui donnait Démosthène , mais dans le sens que lui attribue le langage ordinaire, et je vous dis: Voulez-vous avoir le secret de la vie, savoir comment on la rend heureuse, je résume toute ma doctrine dans ces trois mots : Yaction, Yaction, Yaction!
Nous avons reçu en naissant un corps et une âme, un corps qui a besoin de se développer, une âme qui a besoin de s'épanouir. Et, dans cette âme, nous distinguons rintelligence, qui saisit la vérité, et puis ce que nous appelons l'âme dans un sens plus restreint, la volonté, Taffection. Corps et âme, tout cela ne peut vivre, tout cela ne peut se développer qu'à la condition d'agir. Si vous comprenez cela, vous avez la science de la vie.
Je prends le premier exemple, le corps. Avez-vous jamais remarqué dans les promenades publiques de belles voitures où s'étendent de beaux messieurs et de belles dames? Les chevaux sont magnifiques, les voitures superbes, mais, règle générale, ces messieurs bâillent et ces dames aussi. Quel est donc le malheur qui les a frappés? Ils ne vivent pas, ils n'agissent pas ! Leur corps est inerte, et à la suite de cette inertie arrive l'ennui, la fatigue, la maladie même. Je dis la fatigue, car, assurément, il n'y a personne de plus fatigué que les gens qui ne font rien. Au contraire, trouvez- moi un chasseur qui se plaigne de la faligue , Irouvez-inoi un nageur qui ne soit pas heureux de nager? En voiture, on s'ennuie. Mais j'ai
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VU en Suisse les gens les plus riches, heureux de s'en aller dans la montagne, le sac sur le dos, un bâton ferré à la main, aux pieds leurs gros souliers huilés. Bien souvent ils m*ont répété qu'une course dans les Alpes était un des plaisirs les plus vifs qu'ils aient é(»roUvés. Et, tous les ans, ils prennent quelques jours sur leurs affaires pour cet exercice qui les délasse et les rajeunit.
II y a là une loi de notre nature qu'un grand philosophe grec, Aristote, avait constatée. Il s'était demandé ce que c'était que le plaisir, et, dans sa Morale^ il était arrivé à cette découverte curieuse, à cette vérité qu'on a trop laissé tomber dans Toubli : c'est que le plaisir n'est que le résultat d'un effort; c'est à l'effort accompli que la nature bienfaisante attache le plaisir. Ayez faim, tout diner, n'est-ce pas, est excellent. C'est ainsi que par une loi admirable, ce qui est le bien de notre corps est en même temps le plaisir de notre corpà. Voulez-vous donc être heureux physiquement : agissez !
Vous me direz que le conseil en ce moment n'est pas très-nécessaire. On ne vous reproche pas, en générai, de ne pas assez remuer, on vous reproche plutôt de trop remuer. Cela prouve que vous exercez peutêtre trop le corps et pas assez l'esprit. Mais retenez mon conseil pour l'avenir, et, à mesure que les années arriveront pour vous, si vous voulez que votre esprit conserve son énergre, exercez votre corps.
Il faut, comme le disaient les anciens, avoir une âme bien portante dans un corps bien portant. Les deux se tiennent. Quand le corps est inerte, l'esprit souffre de cette langueur. Ainsi donc, encore une fois, retenez mon conseil : Pour le corps, l'action c'est le plaisir.
Passons maintenant à l'intelligence, à cet instinct divin qui nous pousse à chercher la vérité. Si vous ne l'exercez pas, vous serez malheureux.
56 DISœURS POPULAIRES.
Savez-vousce quec'est que l*ennui?L'ennui vous prend souvent en vacances. D'où vient cela ; pourquoi s*ennuiet-on quand on s'amuse trop longtemps? Quand vous avez passé quelque temps à courir, à sauter, votre estomac vous dit que vous avez faim, et alors vous lui donnez des aliments. Votre esprit, quand il s'ennuie, souffre aussi, i[ vous demande de le nourrir. L'ennui n'est pas autre chose que cela, c'est la faim de Tesprit. Il faut donc occuper votre pensée, et c'est d'autant plus nécessaire, que, si vous ne l'occupez pas maintenant que vous êtes jeunes, au bout de quelques années, cet appétit, ce désir de l'esprit disparaîtra. Or, l'homme qui en est arrivé là des* cend au-dessous de l'animal. N'ayant plus de curiosité, il est incapable d'avoir du plaisir.
H faut donc cultiver votre esprit pour échapper à Tennui. Il vous le faut encore pour faire fortune. Je vous parle sérieusement. Vous entrez tous dans cette institution avec le désir de vous préparer à une profession. C'est Une condition excellente. Faire fortune est très-bien et je vous souhaite à tous d'y réussir. Hais vous ne pouvez le faire qu'en travaillant, qu'en exerçant votre esprit. Beaucoup de gens disent : « Â quoi bon? Que de gens font fortune sans se fatiguer la cervelle? » C'est ce qui les trompe. Étudiez le monde, vous verrez que ce qui règne partout, c'est l'esprit, c'est la pensée. Vous entrez dans un atelier, dans une manufacture de coton, je suppose, vous voyez ces machines ingénieuses, ces cylindres qui filent le coton. Un fil se casse, une main de fer le rattache. Vous admirez ce mécanisme merveilleux. Mais qu'est-ce que cette machine? C'est la pensée d'un homme qui s'est incarnée dans le fer ; ce métier n'agit que parce qu'il y a eu un homme qui l'a animé, qui lui a donné quelque chose de sa force et de son intelligence.
C'est donc l'esprit qui gouverne la matière ; et plus
L'ART DtTRE HEUREUX. 57
votre esprit sera cultivé, plus vous aurez chance de faire fortune. On ne se doute pas du rôle que joue la pensée dans la création de la richesse. H y en a cependant des exemples curieux. Croiriez-vous que, dans ce grand pays de l'Amérique de Sud qu'on nomme La Plata , il n'était pas possible, il y a dix ans, de trouver du beurre frais? On y faisait venir le beurre de Hollande. La Plata est cependent un pays de pâturages, et de pâturages immenses. La statistique révéla un jour qu'il y avait là six millions de vaches. Avec six millions de vaches, on n'avait pas de beurre! Quemanquait-il-donc? L'esprit d'un seul individu. Il fallait un homme qui eût le courage d'aller s'enquérir en Hollande et en Normandie de la ma* nièredont se fabrique le beurre, et qui dotât de cette industrie toute une nation.
Lorsque l'Ecosse fut réunie à l'Angleterre, les Écossais s'effrayèrent de celte réunion: ils se demandaient ce qu'ils deviendraient en présence de ce grand pays d'Angleterre, et, suivant l'expression consacrée, ils avaient peur, disaient-ils, que la baleine n'avalât Jonas. Gomment s'en sont-ils tirés? Ils ont fondé des écoles, ils se sont 'instruits, ils ont travaillé, ils ont établi des fabriques de toute espèce. Aujourd'hui TÉcosse, qui n'a que trois millions d'habitants, pas plus que la ville de Londres, fabrique la moitié des machines que l'Angleterre fournit au monde entier. Il n'y a guère d'Écossais qui ne dise en se frottant les mains: « Ce n'est pas la baleine qui a avalé Jonas, c'est Jonas qui a avalé la baleine. »
L'esprit, c'est Jonas ; c'est lui qui, luttant avec l'énorme matière, doit avaler la baleine. Si vous voulez réussir, suivez l'exemple des Écossais.
Il y a un pays qu'on cite toujours quand il s'agit d'éducation, c'est la Nouvelle-Angleterre, dans l'Amérique du Nord. Il y a vingt ans qu'un grand citoyen, M. Ho-
raèe Maan, y a régénéré Téducation primaire. L'éducation primaire en Amérique est à peu prés l'éducation que vous recevez à Versailles, dans Técole de H. Bertrand. Or, depuis vingt ans, la population de la Nouvelle- Angleterre a doublé, et en même temps la production a triplé. Elle n'aurait dû que doubler , dans les proportions ordinaires; mais les Américains qui savent, comme nous, qu'on ne réussit ici-bas qu'avec des capitaux el des machines, ont découvert un fait énorme, une vérité trop peu sentie jusqu'à présent, c'est que le premier des capitaux c'est rhomme qui crée la richesse, que le premier des outils, c'est l'homme qui seul invente et fait marcher les machines. Au lieu donc de prendre des voies détournées pour encourager la production des capitaux, les Américains ont été droit au but, ils ont voulu perfectionner l'homme même. C'est à l'intelligence qu'ils se sont adressés. Voilà comment ils ont pris une des premières places parmi les peuples riches et civilisés. Vous voyez donc l'intérêt que nous avons à cultiver notre esprit.
11 peut sembler que je m'éloigne du programme que je m'étais tracé. Je vous ai promis, non pas de vous enseigner le secret de faire fortune, mais celui d'être heureux. Les deux choses se tiennent. Le grand secret pour être heureux, c'est encore de travailler, c'est d'occuper son esprit d'abord pour faire ses affaires et ensuite pour se distraire, s'instruire et éviter l'ennui. Grâce à la lecture, le monde entier vous appartient. La lecture ennuie peut-être quelques-uns de ces petits enfants que j'aperçois là-bas. Mais plus tard elle leur donnera une clef bien autrement magique que celle de la Barbe-Bleue, la clef d'une richesse inépuisable et de trésors infinis. Tout ce que les hommes ont fait de beau, de bon, d'utile, d'agréable, se trouve dans ces livres que l'imprimerie met à votre disposition.
L'ART D'ÊTRE IIEUKEUX. 59
11 n'y a pas d*ennui qui résiste à la lecture quand on s*y habitue de bonne heure. Montesquieu disait qu'il n'avait pas eu de chagrins qu'une heure de lecture n*ait dissipés. Je n'irai pas aussi loin, mais certainement, en lisant, vous charmerez ces heures perdues qui tienn^t une si grande place dans la vie et s'y traduisent en ennui. De plus, vous n'aurez pas seulement le plaisir de hre, vous vous formerez le goût. Or, pour toutes les professions que vous allez embrasser, vous former le goût est chose nécessaire. Il semble que lorsqu'on parle ainsi, on exagère. Il n'en est rien ; qu'on fasse des machines, qu'on soitarchitecte, ingénieur, bijoutier, menuisier ou maçon, il faut du goût. Ainsi moi qui souvent n'ai rien à faire, à Versailles, je me promène dans les rues. J'y éprouve un plaisir qui ne fait de tort à personne, car j'y ai découvert une richesse que peu de gens ont remarquée. Je suis grand amateur de vieux balcons , de fer travaillé ; je trouve qu'il n'y a rien d'horrible comme ces balcons enfouie qu'on fait aujourd'hui, rien de joli, au contraire, comme ces balcons travaillés au marteau, où l'on sent la main et la pensée de l'ouvrier. Personne n'y fait attention, il y a cependant là des choses char^ mantes, et qui font honneur aux serruriers d'aulrefois. Or, aujourd'hui, si j'allais demander qu'on me fît un balcon pareil, je ne trouverais pas d'ouvrier. Le goût n'y est plus. C*est un art perdu que vous réinventerez peutêlre quelque jour.
Quelque soit voire état, il y aura toujours place pour des améliorations faites avec goûl. C'est là un moyen de forlune que l'instruction seule peut donner. Quand une fois on arrive à la beauté, rien n'est plus aisé que de rencontrer des gens qui l'apprécient* Elle frappe par ellemême! 11 y a donc pour vous plaisir, profit et honneur à vous instruire.
Maintenant j'arrive à cette partie la plus profonde de rame, la volonté, qui a besoin aussi de s'exercer.
Ce qui manque, non pas seulement aux enfants, mais aux pères, je n'ose pas dire aux mères, c'est la volonté. Il semble que rien ne soit plus honnête, plus convenable que de faire ce que fait tout le monde, c'est-à-dire de ne rien faire et de se traîner dans le même sillon.
Onatoujours peurde se compromettre : « Ah! monDieu, si j'étais original ! » Où serait donc le mal, si vous étiez original? Cet enfant, dit-on, est volontaire. Tant mieux; gardez-vous de tuer en lui la volonté, c'est l'instinct du bien! A détruire en nous toute espèce de vouloir, on fait de nous une population de gens très-braves quand ils sont commandés, mais incapables de se diriger quand ils sont seuls. On s'engourdit dans une indolence complète; on s'en remet aux événements du soin de nous pousser où ils veulent. On dit : i Je ferai telle chose quand tout le monde le fera, demain, plus tard ! » Les Espagnols, qui ne font pas grand' chose cependant, ont un proverbe qui m'a toujours frappé par sa justesse ; ils disent que par le chemin de bientôt, de tout à l'heure, par la grande route de demain, on arrive au château de rien du tout... C'est un château en Espagne. Les Anglais sont des hommes tout différents. J'ai entendu conter que lord Wellington, quand il lui arrivait une lettre, avant de l'ouvrir, prenait son papier, sa plume et son écritoire pour y répondre immédiatement. Le même s'était fait faire un lit qui n'était guère plus large que ce bureau, et répondait à son aide de camp, qui lui disait : « Mais, général, vous ne pouvez pas vous retourner dans ce lit. — Monsieur, quand on se retourne dans son lit, c'est qu'il est temps de se lever. »
Voilà ce que peut la volonté. Nous pouvons avoir de l'esprit, des qualités, de l'argent, mais, si nous n'a-
L'ART D'ÊTRE HEUREU1(. 61
VOUS pas cette force, ce ressort intérieur qui donne le mouvement partout, nous n'arriverons à rien, et surtout nous n'arriverons pas à être heureux. L'exercice de la volonté est une des plus grandes jouissances de la vie! L'homme qui se trouve de l'autre côté du fossé qu'il a franchi, celui-là éprouve un plaisir véritable; mais quand ce n'est pas un fossé qu'on franchit pour s'amuser, quand c'est un art qu*on étudie, une science qu'on approfondit, une entreprise qu'on mène à bout, le plaisir, le bonheur sont infiniment plus grands. On s'estime soimême en songeant qu'on a fait son devoir, et qu'on est utile à soi-même et aux autres.
Ce n'est pas tout. 11 y a en nous, derrière la volonté, une puissance plus intime et plus profonde, c'est l'affection, l'amour ! L'amour, voilà une force qu'il faut exercer. Bien des enfants se disent: ma mère m'aime, et ils sont satisfaits. Mais ce n'est rien d'être aimé, ce peut être le mérite d'un imbécile ; ce qui est beau, c'est d'aimer. On m'a raconté l'histoire d'un enfant malingre et gâté que sa mère aimait passionnément. Comme toutes les mères passionnées, elle était au désespoir quand elle voyait son fils pleurer, elle cédait à tous ses caprices pour apaiser ses larmes, c Mon ami, disait un jour quelqu'un à cet enfant, il faudrait travailler pour faire plaisir à votre mère. » 11 répoifilit naïvement : c Qu'est-ce que ma mère veut encore de moi ; est-ce que je ne me porte pas bien? » Il croyait avoir fait quelque chose de magnifique pour sa mère en se portant bien! Si, au lieu de se laisser aimer avec indolence, il avait sérieusement aimé sa mère, il aurait répondu tout autrement.
, Mes enfants, voulez-vous être heureux, occupez- vous du bonheur des autres. Par exemple, parmi vous il y en a quelques-uns qui vont rester en place sur leurs bancs, tandis qu'on appellera leurs camarades pour les couron-
62 DISCOURS POPULAIUES.
lier. S'ils se disaient : Tannée prochaine, je ferai une surprise à ma mère, moi aussi j'aurai des couronnes à lui porter, je leur «ffirme que Tan prochain, à pareille époque, ils éprouveraient un bonheur plus vif qu'ils n'en ont goûté de leur vie. S*ils ne me croient pas, qu'ils en essayent !
Ce n'est pas sa famille seulement qu'il faut aimer, ce sont ses camarades. Des souvenirs de ma jeunesse, ilm'est resté cette impression, c'est que, sur les bancs de l'école (je ne sais pas si les choses ont changé) on est assez égoïste, on fait plus volontiers avec ses camarades l'échange d'un coup de poing que d'un service. Cela ne rend pas heureux I Aimez, obligez tous ceux que vous pouvez aimer et obliger, et alors vous découvrirez que vous avez en vous un trésor d'affection. Il y a beacoup de gens qui ferment ce trésor à clef, ils ressemblent à des avares. A quoi sert la fortune aux avares? A rien, puisqu'ils n'en usent pas. Il en est de même de l'affection. Répandez largement votre affection et vous serez heureux. .
Ainsi tous mes conseils et toute ma science se résument en ceci : pour le cœur, pour l'inteUigence, pour le corps, l'action c'est le bonheur. Exercez votre corps, votre intelligence, votre volonté, votre cœur, donnez-leur l'aliment que chacun réclame, vous serez heureux. ,
Je voudrais maintenant faire une dernière réflexion. J'ai eu le plaisir d'aller visiter votre institution. Il y a une chose qui m'a fort intéressé, c'est la tenue des livres. C'est avec l'élude de la tenue des livres qu'on a habitué le peuple américain à cet esprit d'ordre qui le caractérise, r C'est une des causes de sa prodigieuse fortune» On m'^ fait voir un livre de caisse et le modèle d'un grand journaL Le livre de caisse était très-bien tenu. J'ai constaté avec plaisir que la recette était énorme et la dépense trèsmince. Je souhaite qu'il en soit toujours ainsi dans votre
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vie et que le gros excédant sait toujours du côté de la recette. Mais, en voyant ce livre si bien tenu, il m'est venu une pensée. Voilà, me disais-je, des jeunes gens qui tiendront parfaitement en ordre Télat de leur caisse, de leur fortune ; mais il y a mieux que cela à faire, il faudrait un second livre où chacun tiendrait Tétat de sa situation morale, de son capital intellectuel, un livre sur lequel tel vice serait passé par profits et «pertes, telle vertu inscrite à notre avoir. Il y aurait ainsi comptabilité parfaite, qui contiendrait toute la vie. Cette comptabilité morale, les Anglais et les Américains la tiennent souvent par écrit ; ils veulent savoir jour par jour l'état de leur âme et de leur esprit. Je ne crois pas qu'il y ait un procédé plus utile et qui mérite plus d'être appliqué quand on est jeune, pour bien voir où l'on va.
Mais, sur ce registre, que de choses à écrire? C'est une grande parole du philosophe Bacon que tout homme naît débiteur. Ainsi il faut commencer notre livre moral par écrire beaucoup de choses au débit et rien à l'avoir. Nous sommes débiteurs de la vie envers nos parents, nous sommes débiteurs envers notre mère pour l'éducation qu'elle nous a donnée. Rien ne nous semble plus simple que ce qu'elle fait pour nous. Nous n'y voyons pas de mérite , jusqu'au jour où, à notre tour, nous avons des enfants à élever. Ce sont eux qui vengent nos pères et nos mères, ce sont eux qui nous apprennent que la science de manger, détenir une cuiller, une fourchette , de ne pas se couper les doigts avec son couteau, ont été l'objet de longs colloques, de longues discussions avec notre mère, et qu'elle a eu beaucoup de peine à faire que nous soyons un peu moins maladroits. Il y a donc à l'avoir de notre mère et à notre débit une somme considérable d'affection et de reconnaissance, n y a aussi un grand chapitre à ouvrir pour
nos maîtres, qui nous ont appris à développer notre intelligence, à modifier noire caractère. On ne se rend pas compte de ce qu'on doit à l'instituteur; autrement Topinion publique lui assignerait un rang plus élevé. C'est lui qui forme les générations, c'est lui qui envoie dans la société ceux qui y feront le bien, ceux aussi qui y feront le mal. La plus grande partie de nos qualités, de nos défauts, nous viennent de Téducation. C'est notre maître qui en est bien souvent responsable. Si nous avions perdu la vue, quelle reconnaissance n'aurions-nous pas pour le médecin qui nous feraitl' opération de la cataracte et qui nous permettrait de revoir la lumière et le jour, ce qui est une si vive jouissance, surtout quand il est plus beau qu'aujourd hui? Un maître fait bien davantage. Tous les jours, il nous éclaire et il nous donne pour Tavenir mille moyens d'être heureux. Quelle reconnaissance lui témoignons-nous?
A ce sujet, permettez-moi de vous citer un bel exemple qui vient d'être donné par un de mes vieux confrères que nous avons récemment perdu. Je veux parler de M. Victor Le Clerc, doyen de la faculté des lettres de Paris. C'était un fils de paysans. Sa mère a porté jusqu'à la fin son bonnet rond. Elle l'avait placé dans une pension où je crois bien qu'on l'élevait gratuitement, parce qu'il avait des prix au collège. 11 est devenu un savant distingué, un membre de l'Institut. Il a fait une belle fortune, il a joui d'une grande réputation. Celte réputation et cette fortune, il n'a jamais oublié qu'il les devait à sa mère et à son maître. Je l'ai vu, quand il avait près de soixante ans, rester le soir chez lui pour faire la lecture à sa mère qui en avait quatre-vingts. Et lui, qui était occupé des choses les plus sérieuses, il choisissait les livres les plus simples pour plaire à sa mère, et souvent lui lisait le soir l'Evangile qu'elle écoutait avec une
pieuse attention, heureuse en sa vieillesse d'avoir auprès d'elle un si bon fils.
Avec les maîtres de sa Jeunesse, M. Le Clerc n'a pas été moins admirable. Gomme il ne s'était pas marié et qu'il n'avait pas de famille, cette fortune qu'il avait acquise par le travail, à qui l'a-t-il laissée? au fils de son ancien maître. Il a pensé qu'il y avait là une dette contractée soixante ans plus tôt, et qu'il n'y avait pas de prescription en pareil cas. Pour reconnaître noblement le bien qu'on lui avait fait, il a laissé sa fortune au fils de celui qui lui avait permis de l'acquérir en lui donnant de lin* struction.
Voilà ce que j'appelle un grand exemple et qui fait du ^ bien.
Mais vous avez encore d'autres dettes, et j'espère que vous les acquitterez largement. Vous avez une dette envers notre beau Versailles qui vous a prêté ses promenades, qui vous a si bien accueillis. Vous devez beaucoup aussi à votre patrie ! Songez à ce qu'ont fait pour vous les générations disparues !
C'est une des choses auxquelles on réfléchit le moins. II semble que le monde ait été créé avec de grandes allées plantées de beaux arbres, des grandes rues bien pavées, des voitures pour rouler dessus, et même je suis sâr que si je vous assurais que dans ma jeunesse il n'y avait pas de chemins de fer, vous seriez étonnés que le monde ait été créé sans locomotives et sans wagons. Mais si quelque jour vous allez dans un des ces pays primitifs, rÀlgérie, par exemple, où les rivières, non encpre canalisées, ne vont pas se jeter à la mer et forment des marais pestilentiels, où la nature n'est pas encore devenue l'esclave de l'homme, où elle le tue jusqu'à ce qu'il lui apprenne à obéir, vous comprendriez ce que vous devez à votre pays. Tout ce bien-être dont vous jouissez, vous le devez à ce
09 DISCOURS POPl'LAIUES.
que vos pères ont fait; vous avez contracté une dette que, sans doute, vous ne pouvez pas acquitter envers vos ancêtres, mais que vous devez acquitter envers la postérité. Votre pays a fait beaucoup pour vous, vous devez faire beaucoup pour votre pays.
Et ce n'est pas tout. Au-dessus de votre pays vient riiuinanité. Vous vivez delà pensée des hommes qui ont vécu avant vous. Vous apprenez la géométrie, et vous ne savez guère ce que c'est qu'Euclide. Et, cependant, s'il n'y avait pas eu ce Grec, Euclide, qui s'est donné la peine de ranger les problèmes de la géométrie dans un ordre régulier, peut-être auriez-vous vingt fois plus de mal à apprendre cette science. Il y a aussi dans votre pensée des idées de Platon, d'Aristote. Vous êtes leur obligé. Dans ce que vous ferez dans dix ans, il y aura peut-être un peu des idées que j'essaye de vous donneraujourd'hui* Mettez cela à mon avoir, et tâchez de vous acquitter en rendant service aux enfants de ce temps-là.
Enfin, quand vous aurez compris que tout homme icibas est débiteur et fait pour agir, et que partout vous trouverez des marques d'intelligence, de raison, d'énergie, non-seulement dans la société, mais dans la nature, alors vous reconnaîtrez que vous avez aussi des devoirs envers Dieu, Dieu qui vous a donné la vie avant vos parents, Dieu qui a créé cette nature que vous devez asservir à vos besoins, Dieu qui vous a donné cet esprit fait pour comprendre la vérité. Dieu qui vous a donné un cœur pour aimer vos frères et pour vous élever jusqu'à lui. Et alors votre culte pour Dieu ne sera plus seulement ce culte de vénération que vous a enseigné votre mère, mais ce culte de profonde reconnaissance d'un homme qui se sent débiteur et qui est heureux de tout devoir à Dieu.
Voilà ce que je voulais vous dire 'aujourd'hui. Vous voyez que les deux parties de mon discours se complètent
l'une par l'autre. Je les résume en deux mois : la vie, c'est l'action, agissez donc ; le devoir, c'est le bonheur, remplissez donc vos devoirs, et vous ferez ainsi votre bonheur à vous, le bonheur de vos parents, de vos amis et de vos frères, et vous serez un jour l'honneur de votre pays.
Discours prononcé à Versailles, le 12 août 1867, à la distribution des prix de l'institution Bertrand.
Mes chers enfants,
On vous a parlé d'un illustre orateur; je ne me crois pas illustre, et je ne suis guère orateur. Hais j*ai l'habitude de causer quelquefois avec les enfants, et, si vous le permettez, je vais causer avec vous.
Dans une école voisine de la nôtre et qui est aussi l'hoimeur dé notre département, à Sàint-Cyr, tous les ans, un général, un vieux soldat, vient inspecter ce qui s'est fait dans Tannée ; il distribue l'éloge et le blâme» puis à ce jugement il ajoute des conseils; chacun l'écoute avec respect, et il y a à cela une raison trèssimple, c'est que les conseils qu'il donne sont des vérités qu'il a pratiquées. Quand, par exemple, il enseigne comment il f^iut se défiler pour ne pas recevoir les balles dé l'ennemi, il peut quelquefois, en montrant un bras cassé, dire : « Faites cela, ou sinon vous serez traité comme moi. »
Vous aussi, mes chers enfants, vous êtes une école mihtaire, vous êtes les recrues d'une grtinde armée, l'armée du travail et de l'industrie, une armée qui, grâce à
Dieu, n*est obligée de tuer personne, et qui, au contraire, tâche de faire vivre aux meilleures conditions le plus grand nombre d'hommes possible. Et moi, je viens ici comme un vieux soldat, j*ai fait aussi plus d'une campagne, j*ai été blessé plus d'une fois, et quand je vous parle, vous pouvez avoir confiance en moi et vous dire : « Il a passé par les épreuves où nous passerons. »
Je devrais commencer par faire la part de Téloge et la part du blâme, mais je suis un peu embarrassé ; je n'ai rien à blâmer. H. Bertrand a une façon de faire les choses qui rend la critique assez difficile. 11 m'a présenté la liste des candidats que, depuis cinq ans, il a fait recevoir en différents concours. Il en a présenté quarantedeux, et il a obtenu quarante-deux nominations; que dire à cela? Ajournons la critique à Tannée prochaine et même plus loin.
Aujourd'hui, si vous le permettez, je vous parlerai de l'éducation. Je sais bien ce qu'on me dirait, si Ton osait, sur ces bancs où j'aperçois une foule de petites têtes : « L'éducation! mais, monsieur, nous sommes en vacances, et on ne nous a parlé que de cela toute Tannée ! » Il y a cependant, mes enfants, bien des choses à dire sur ce sujet, bien des choses qui s'adressent à vous tout particulièrement à l'entrée des vacances, et, comme vous n'êtes pas encore tout à fait libres, que nous sommes encore sur la limite, permettez-moi de traiter cette question sérieusement, comme si vous étiez en classe, et gaiement, comme si vous étiez en vacances.
Si je vous demandais ce qu'on entend par l'éducation, vous me diriez : C'est ce qu'on apprend à la pension. A première vue, la définition n'est pas mauvaise, mais elle est incomplète. Ce n'est pas seulement à la pension qu'on s'instruit; au fond, on apprend partout et on apprend tout. Si vous avez une petite sœur, un
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petit frère, vous pouvez voir qu'on leur enseigne à parler, à manger, quelquefois même à dormir, quand ils ne veulent pas se coucher. Et vous-mêmes, quand vous allez entrer en vacances, il y a des choses très* faciles que vous serez tout étonnés de ne pouvoir faire si Tenvie vous en prend, et cela par la raison qu'on ne vous les a pas enseignées. Quoi de plus aisé que d'enfoncer un clou dans une planche? Essayez; il est probable qu'il y en a plus d'un parmi vous qui, non-seulement se cognera les doigts, ceci c'est la fortune de la guerre, mais qui cassera trois ou quatre clous avant de réussir à en enfoncer un. Ou bien, si l'on vous prête une scie, vous serez tout surpris de voir que vous ne parvenez guère qu'à l'ébrécher, alors que le premier apprenti ébéniste venu découpe avec la scie les dessins les plus compliqués. Bien de plus facile cependant que d'enfoncer un clou, que de scier un morceau de bois ! Comme tout le reste, c'est affaire d'éducation.
Si tout est éducation, on arrive à une conséquence à laquelle beaucoup de gens n'ont pas songé, Je veux parler de ceux qui ont peur de l'éducation et qui répètent, après tant d'autres, qu'il est quelquefois dangereux d'instruire les enfants.
Notre cerveau, notre âme, sont toujours remplis par quelque chose, et, si nous n'y mettons pas la vérité, l'erreur y entre et prend la place de la vérité. Si nous ne sommes pas bien élevés, il n'en résulte pas du tout que nous soyons dans un état innocent et inoffensif, nous sommes tout simplement mal élevés. Le choix n est pas entre l'éducation et l'absence d'éducation, mais entre une bonne et une mauvaise éducation. Hier, je lisais dans, le journal qu'en Sicile le choléra vient d'éclater. Que fait le peuple sicilien en présence du fléau? H ne sait rien, il est très-ignorant, c'est une justice qu'on ne peut lui
refuser; il s*imagine qu'on veut rempoisonnei* en niasse, qu'il y a un plan conçu pour Tanèanlir, et lous ces gens de s'enfermer dans leurs maisons, de se condamner à ufte mort misérable. On a vu la même chose en Hongrie en 1852, et même dans quelques quartiers de Paris. Aujourd'hui, au contraire, quand cette maladie éclate en France, on sait comment il faut la traiter, on ne suppose pas qu'il y ait des gens assez pervers pour empoisonner un peuple tout entier. Au lieu de se laisser écraser par }e fléau, on le combat à force d'énergie et de. précautions. La différence entre les deux pays, c'est que dans Tun il y a de l'éducation et qu'on vit, tandis que dans l'autre il y a de l'ignorance et qu'on meurt.
Mais, dira-t-on, s'il en est ainsi, il faut donc passer toute sa vie à apprendre. Oui ! la vie tout entière est une éducation. La raison en est visible. C'est que la vie tout .entière est un développement. Nous ne sommes jamais exactement le lendemain ce que nous étions la veille; Jious avons de nouveaux devoirs à remplir, de nouveaux besoins à satisfaire, nous s(»nmes dans un autre âge de la vie, nous avons donc besoin d'une autre éducation.
Quelle définition donnerons-nous donc de l'éducation ? L'éducation, pour nous, ce sera la science qui a pour objet le développement de l'homme physique, intellectuel et moral. L'homme a un corps, il a un esprit, il a un cœur qui vivent, c'est-à-dire qui se développent sans cesse, et, pour que l'homme soit bien portant et heureux, il faut que toutes ses forces, toutes ses facultés se développent et s*épanouissent harmonieusement. Autrement, s'il n'y a quun développement partiel, irrégulier, excessif, on n'a pas un homme, on a un monstre.
Par exemple, on trouve quelquefois, je ne dis pas dans la pension, mais au dehors, un grand et gros garçon*
brutal, querelleur, hargneux, toujours prêt à donner un coup de pied ou un coup de poing, du reste, ignorant, grossier, égoïste. On dit de lui : C'est un sot; son intelligence n'est pas éveillée, son cœur est mort.
Il y a d'autres enfants, au contraire, qui sont intelligents, laborieux, mais qui, à force de travail, deviennent malingres et cliétifs ; trop souvent ils sont difficiles à vivre, orgueilleux ou jaloux. De ceux-là vous dites : Ce sont de petits pédants. D'autres enfin sont la bcnté même, ils sont toujours prêts à obliger leurs camarades, mais ils ne savent rien, on les trompe avec un mot ; ils ont les meilleures intentions du monde, mais, par ignorance, ils font le mal en croyant faiçe le bien.
Ainsi, vous le voyez, il faut un développement complet, harmonieux, de toutes les qualités physiques, intellectuelles et morales. C'est ainsi qu'en ont jugé de tout temps les bons esprits qui se sont occupés d'éducation. Mais c'est de nos jours seulement qu'on s'est demandé comment il fallait s'y prendre pour arriver régulièrement, dans le plus grand nombre de cas, à ce parfait développement. Jusque-là on faisait de l'éducation comme les bonnes femmes font de la médecine, en tâtonnant, à l'aventure. Aujourd'hui on est arrivé à une conception de l'éducation qui en fait une science véritable, et cette conception est celle-ci : c'est que rien n'arrive dans le monde que sui^vant certaines lois établies par Dieu. Connaître et observer ces lois, c'est tout le secret d'une vie bien réglée, et par cela même heureuse. Voilà ce qui fait de toute éducation une œuvre, non-seulement morale, mais religieuse. L'éducation n'est autre chose que le respect et la pratique de la volonté de Dieu, telle qu'elle nous est manifestée par les lois qu'il a données à la najLure, et que la nature suit avec une éternelle régularité.
DE L'EDICATION. 75
Par exemple, nous savons tous que le feu brûle. Voilà une loi naturelle. Nous la respectons en ne nous exposant pas au feu. Nous savons aussi, seulement il faut ici un peu plus d'attention, qu'un homme qui boit une bouteille d'eau-de-vie court gros risque d'avoir une attaque d'<apoplexie, et nous fuyons un excès brutal et souvent mortel.
Nous savons encore qu'un homme qui n'aime personne est détesté de tout le monde, et que l'égoïsme est quelque chose de fatal pour les individus et pour les sociétés. L'égoïsme chez autrui nous fait horreur. Voilà encore une loi morale que nous avons observée.
De la réunion et de Tobservation de toutes ces lois est sortie une science qui est une des œuvres les plus considérables de notre temps, c'est la science de l'éducation. Étudions le détail, nous verrons combien de progrès on a faits depuis qu'on est entré dans cette voie nouvelle et féconde.
Nous savons tous qu'il nous faut une certaine qMantilé d'air pour respirer. Si on fermait hermétiquement les portes et les fenêtres de cette salle, il est probable que demain matin nous serions tous morts.
Pendant longtemps, on ne s'est pas inquiété de cette loi naturelle, et, dans les lieux consacrés à l'éducation de la jeunesse aussi bien que dans les casernes des soldats, dans les appartements du riche aussi bien que dans la chambre du pauvre, on ne pensait pas à fournir la quantité d'air nécessaire. Aujourd'hui, c'est une question capitale. On a vu, lors de la guerre de Crimée, une femme intelligente et dévouée, miss Nightingale, faire du grand air un remède contre plus d'une maladie, et en tirer les plus heureux effets pour la guérison des blessures.
L'eau est également un élément de notre santé. Mais nous sommes loin de comprendre encore tout ce qu'il
7i DISCUUUS POPULAIRES.
y a de salutaire dans son usage. Nous savons que les Romains construisaient de grands aqueducs pour amener l'eau des distances les plus éloignées; nous savons que chaque Romain se baignait tous les jours. C'est bien là, pour nous, de l'histoire ancienne; mais c'est de l'histoire ancienne qui, avant peu, redeviendra, je Fespère, de l'histoire moderne. En Amérique, dans les grandes villes, et notamment à Philadelphie, il n'y a pas de maison où n'y ait une prise d'eau froide et une prise d'eau chaude; il n'y a guère d'ouvrier un peu à son aise qui n'ait le moyen d'avoir chez soi sa baignoire, et de prendre chaque jour un bain qui lui coûte trois ou quatre sous.
Voilà un élément de santé qui est, dès à présent, introduit dans les habitudes de la vie américaine; je ne doute pas qu'avant peu d'années la France ne comprenne la leçon et ne suive l'exemple que lui donnent les États- Unis.
Il en est de même de la gymnastique. Je Tai vue à ses débuts. Je me souviens du temps où un réfugié espagnol, le colonel Amoros, est venu établir en France la gynmastique. On le regardait comme un utopiste qui poursuivait une chimère renouvelée des Grecs. Aujourd'hui la gymnastique, Texercice réfléchi, calculé du corps humain, est un des éléments de la santé publique. Voilà donc des lois physiques qui font partie de Téducation.
Pour les lois intellectuelles, il en est de même.
Dans l'antiquité , au lieu d'étudier les lois physiques, on essayait d'expliquer la nature par des suppositions imaginaires. On raisonnait à peu près comme les Chinois, quand ils voient une éclipse. Vous savez que les Chinois sont convaincus que c'est un dragon qui dévore le soleil, et alors, à grand renfort de tam-tams et de trompettes, ils font un bruit infernal jusqu'à ce qu'ils aient effrayé
le dragon et Taient forcé à lâcher sa proie. Vous concevez qu'au bout d'un laps de temps plus ou moins long, ils sont toujours sûrs de réussir; quand Téclipse est passée, le soleil finit toujours par sortir de la gueule du dragon.
Il en était de même durant le moyen âge. On n'observait pas, on inventait. Les uns cherchaient le mouvement perpétuel, les autres couraient après la pierre philosophai. Il ne naissait pas un enfant de bonne famille sans qu'on lui tirât son horoscope pour savoir s'il était né sous l'influence de Mars, de Vénus ou de Mercure, et ^il serait heureux ou malheureux dans la vie.
Ceci me rappelle l'histoire d'un voleur conduit devant un juge anglais, et qui lui disait : «i Milord, que voulezvous que j'y fasse? mon étoile m'avait dit que je serais voleur; croyez- vous aux étoiles, milord?
— Certainement, mon ami, répondit le juge qui était un homme d'esprit; mais vous ne me parlez là que de la moitié de votre horoscope ; il a encore annoncé que vous seriez pendu, et vous serez pendu fatalement. »
Aujourd'hui, tout est changé : on étudie la nature en elle-même ; on la consulte, au lieu de lui imposer des lois, et on est arrivé à reconnaître que c'est la seule façon de la dominer.
Faites violence à la nature, elle vous tue ; obéissez-lui, elle est votre esclave.
Vous n'empêcherez pas le feu de brûler, la vapeur de se dilater, ni la foudre de tomber du ciel ; mais, en respectant les propriétés naturelles du feu, de la vapeur, de l'électricité, vous en faites des serviteurs dociles. Le feu fera pour vous de la cuisine, de la chimie, ce qui est encore une espèce de cuisine ; la vapeur sera le premier des mécaniciens, et l'électricité, le plus rapide des courriers.
Cet empire de l'homme sur la nature, cette conquête des forces physiques, voilà le résultat de l'observation substituée à Timagination ! Voilà ce qui explique comment, de nos jours, on a fait plus de découvertes que dans tous les siècles passés.
Ainsi, pour ne parler que de ce que j'ai vu depuis mon enfance, j'ai vu commencer les bateaux à vapeur sur la Seine; j'ai vu, il n'y a pa^ longtemps pour moi, commencer les chemins de fer, quoique très-probablement ces enfants, qui m'écoutent, s'imaginent que le monde a été créé avec des chemins de fer tout faits pour venir à Versailles ; j'ai vu l'électricité joindre et relief les deux mondes ; j'ai vu naître la presse mécanique qui permet de multiplier les livres et de les donner à bon marché, et, presque en même temps, j'ai vu M. Didot inventer le papier mécanique, le papier sans fin, pour fournir aux presses mécaniques le nouvel aliment dont elles avaient besoin.
Ainsi partout éclatent les prodiges de l'invention, parce que partout on pratique la méthode qui est la méthode même de l'éducation, c'est-à-dire l'observation.
Mais j'ai souvent entendu dire qae s'il est vrai que la connaissance de la nature ait fait de grands progrès, que s'il n'est pas douteux que l'homme se soit emparé de la natiire et l'ail fait servira ses besoins, il n'en. est pas de même des lois morales.
On parle même de décadence, et on oppose les vertus du passé aux vices du présent.
J'ai de la mémoire : je me rappelle que, quand j'étais enfant, on disait déjà que je ne valais pas mon père, et que mon père ne valait pas mon aïeul ; aussi, de bonne heure, me suis-je méfié de cette dégénérescence universelle.
Je ne crois pas qu*oii vaille moins aujourd'hui qu*il y a cent ans, je croîs au contraire qu'on vaut mieux par cette raison que le travail est plus honoré qu'autrerois. Aujourd'hui chacun travaille, et le travail est essentiellement moralisateur. Je crois encore qu*on vaut mieux parce qu'on comprend mieux les lois morales.
Assurément, depuis que Jésus-Christ a apporté au monde cette grande parole : Aimez -vous les um les autres, on n'a pas fait de progrés, en ce sens qu'on n'a pas trouvé une nouvelle loi morale ; mais Jésus-Christ lui-même a comparé sa loi à une semence qui devient un grand arbre, et il est vrai do dire que l'arbre est plus grand qu'il y a dix-huit cents ans.
Ainsi, dans les trois derniers siècles, on croyait chose très-permise d'aller en Afrique voler de malheureux nègres et de les transporter en Amérique pour en faire des esclaves. Il y avait même des pays, comme le Brésil, où l'on s'imaginait qu'on faisait un grand bien à ces pauvres victimes, parce qu'on les baptisait; les sociétés qui allaient chercher ces malheureux pour en faire des esclaves s'appelaient quelquefois Sociétés des Missions. C'était bien mal comprendre la charité de l'Evangile. Aujourd'hui, nous avons vu un grand peuple se lever pour abolir cette infâme institution de l'esclavage. Dans toute TEurope, Jes cœurs ont battu pour Lincoln, ce bûcheron devenu président des Etats-Unis, et signant la liberté de quatre millions d'hommes. Certes, c'est là un progrés moral!
Je disais tout à l'heure que je croyais au progrès de la morale, parce qu'il me semblait que la loi morale était mieux comprise, grâce aux progrès de l'éducation. J'insiste sur ce point qu'on a peu remarqué. Les passions sont à peu près les mêmes dans tous les temps et dans tous les pays ; mais, pour agir, les passions s'adressent
7« DISCOURS POPULAIUES.
à rintelligence. C'est elle qui les arrête ou qui les sert. Quand Tesprit est éclairé, il modère la passion ; quand l'esprit est ignorant, il se fait Tesclave de nos faiblesses.
J'ai lu, je ne sais où, que dans le royaume de Perse, un malade alla consulter son médecin; ce dernier lui dit : « Vous avez une espèce de choléra, vous avez mangé des fruits verts. — Oui, dit l'autre. — C'est bien, je vais vous faire une ordonnance. Et il lui fit une ordoimance pour le mal d*yeux. — A quoi pensez-vous, dit le malade, vous me faites une ordonnance pour le mal d*yeux, quand c'est l'estomac qui me fait souffrir? — Insensé! dit le médecin, si tes yeux avaient été bons, ils t'auraient montré que les fruits que tu as mangés étaient verts, ce sont donc tes yeux qui sont malades, d On en peut dire autant de l'esprit qui est l'œil de notre âme. Plus un homme est instruit , mieux il voit l'enchainement des causes et des effets. Toute la sagesse humaine est dans cette observation. Il y a, dit-on, des pays d'Afrique où le nègre est toujours prêt à vendre sa maison au premier venu. 11 ne pense pas que le soir il aura besoin de se coucher, et le soir il revient en pleurant demander ce qu'il a donné le matin sans réfléchir. C'est un grand enfant qui ne peut calculer pour vingt-quatre heures.
De près ou de loin, Thistoire du nègre est la nôtre. L'homme intelligent calcule; il se dit : « Si je reste tard dans mon lit, si je perds ainsi une heure chaque jour, à la fin de l'année, j'aurai perdu trois cent soixante-cinq heures, c'est-à-dire trente-six jours et demi de dix heures, plus d'un douzième effectif de l'année, et si je continue, je perdrai un douzième de ma vie. » Quand on est jeune, on ne fait pas ce calcul, on se dit : « Je me lève tard aujourd'hui , demain je rattraperai le temps perdu ; » mais le temps perdu ne se rattrape jamais; le lendemain
on fait ce qu*on a fail la veille, et Fhabitude nous asservit et nous ruine.
J'ai essayé de vous montrer que Téducation tout entière avait pour objet le respect des lois naturelles et morales; mais, pour respecter ces lois, il faut les connaître. C'est pour cela qu'on vous donne des maîtres ; ils sont chargés de vous enseigner tout ce que Texpërience et la réflexion ont appris aux hommes depuis l'origine de la civilisation. Mais il ne suffit pas qu'on vous dise ce qui s'est fait, il vous faut jouer un rôle actif; il faut que vous recommenciez, en quelque façon, l'œuvre de vos pères; il faut que vous passiez, à votre tour par le chemin qu'ils ont frayé.
On ne peut transmettre la science comme un objet qui passe de main en main. Tout ce que les hommes ont trouvé depuis six mille ans, il faut que, par un effort de votre mémoire et de votre esprit, vous en preniez possession dans l'espace de cinq ou six ans. Voilà pourquoi il y a tant de choses à apprendre dans la jeunesse. C'est la richesse de la civilisation qui fait la longueur de l'éducation. Si nos perles ne savaient rien, notre éducation pourrait se faire en un jour. Le sauvage n'a pas besoin d'envoyer ses enfants à l'école, ils seront sauvages comme lui. Vous, au contraire, vous avez besoin de savoir ce que les grands mathématiciens, les grands chimistes, les grands physiciens, ont fait pour l'humanité, c'est-à-dire pour vous. 11 faut que la pensée des Euclide, des Newton, des Leibnitz, devienne la vôtre. La civilisation, avec toutes ses inventions, est comme une fontaine d'une richesse infînie; chacun peut y puiser, mais il faut que chacun y vienne en personne. On ne s'instruit pas par procuration.
Riche ou pauvre, Tédacation est donc nécessaire à chacun; mais, pour vous, mes enfants, elle se donne dans les conditions les plus heureuses. L'éducation que
VOUS recevez est, de toutes les éducations, la plus pratique, celle qui habitue le mieux l'esprit à la vérité *.
Je ne veux pas dire du mal des lycées, 4e ciel m'en préserve; mais dans ces établissements, ce qu'on étudie, par-dessus tout, c'est l'antiquité classique, ce sont les langues, c'est la littérature, c'est l'histoire. Une pareille étude est en soi fort recommandable, mais ni l'histoire, ni les langues, ni la littérature, ouvrage des hommes, n'ont cette certitude, celte vérité infaillible qui est le caractère des sciences exactes. Les hommes se trompent, la nature ne se trompe jamais.
Et en même temps, les études que vous faites sont celles dont vous aurez besoin à votre entrée dans le monde. Comme à la pension, on vous demandera d'être mathématiciens, physiciens, chimistes, dessinateurs, fiieu ne sera changé pour vous dans la vie.
Ce n'est pas tout, sans doute ; on n'est pas seulement un mécanicien, un commerçant, un' fabricant, on est homme avant tout, et il y a des lois morales que tout homme doit connaître et respecter. C'est de ce côté que l'éducation du lycée reprend l'avantage. Et, toutefois, je trouve que c'est un profit énorme pour la jeunesse de s'habituer de bonne heure à étudier des vérités immuables, des lois constantes. Cela donne au jugement une reclitude, et au caractère une fermeté que rien ne peut remplacer.
Mais ce n'est pas tout de connaître la science, il faut la pratiquer, et, comme disait le vieux Montaigne, il faut l'amener dans sa maison et l'y épouser, car si vous ne la pratiquez pas, elle est comme si elle n'existait pas.
Que diriez-vous si on vous donnait un catalogue du musée de Versailles, et qu'on ajoutât : « Allez vous asseoir
* I/institution Bertrand est une école professionnelle.
à Tombre dans un coin du parc, lisez cela, et vous connaîtrez le musée; » vous diriez : « Non, je ne connaîtrai qu'un catalogue. Pour connaître le musée, il faut que je voie les tableaux et que je les étudie. »
Eh bien! la plupart du temps, mes enfants, votre science est aussi superficielle, on vous la donne dans un livre, et vous dites : « Je sais mon livre par cœur, je puis le réciter d'un bout à l'autre. Je sais, par exemple que dix fois cent mille font un million ; » mais si on vous disait: c Qu'est-ce qu'un million? montrez-moi la place que tiendrait en plaine un million d'hommes, ou celle qu'occuperait un million d'épis de blé, i vous seriez tout étonnés de voir que vous n'en avez pas la moindre idée; le million, vous ne l'avez jamais vu.
Profitez de vos vacances pour vous donner à vousmême celte éducation, non pas de mots, mais de choses. Vous avez un père commerçant et vous avez étudié la tenue des livres. Priez votre père de vous confier la correspondance et la tenue des livres, je vous réponds que vous apprendrez ainsi une foule de choses que vous ne savez pas, ou que vous réfléchirez sur une foule de choses qu'on vous a enseignées, mais qui ne sont pas vivantes dans votre esprit.
Il y a autour de vous des fabriques, des usines, des expositions, et nous avons en ce moment la plus belle de toutes; visitez tout cela; le fond de l'éducation c'est de voir la vérité et de se l'approprier.
Ne craignez point d'entrer dans les plus petits détails ; que rien ne soit au-dessous de vous, et rien ne sera au-dessus. La plus grande découverte qu'on ait faite dans les sciences mathématiques, celle de Newton, est sortie d'une observation qu'un enfant peut faire tous les jours. Durant la peste de Londres, Newton s'était retiré à la campagne. En voyant tomber une pomme, il se demanda
pourquoi cette pomme tombait plutôt que de s'élever en l'air. Cette simple réflexion fut pour lui le point de départ de la plus grande invention des temps modernes.
Vous aussi, vous ferez peut-être des découvertes! Quand on demanda à Newton comment il avait trouvé le système des mondes, il répondit : (( En y pensant ! »
Celui qui pense par lui-même, au lieu de se contenter d'un livre, peut à un jour donné, faire quelque admirable découverte ; celui qui n'étudie pas les choses en elles-mêmes, celui-là connaîtra des livres et rien de plus. 11 faut que la vérité entre dans notre âme, sinon, comme le disait Horace Mann, un homme chargé de livres ressemble à un âne chargé de blé. Le blé est une excellente nourriture, mais à condition de le manger et de le digérer. Si on se contente de le porter sur son dos, à quoi ressemble-t-on? A un âne qui va au mouUn.
Il y a une étude pratique que je vous recommande particulièrement. Nous avons parlé des lois intellectuelles, parlons des lois morales. Vous allez rentrer dan» vos familles, l'occasion est toute prête pour pratiquer la loi morale.
On vous a parlé souvent d'actes héroïques, du soldat montant à l'assaut, du marin qui, lorsqu'il voit un navire battu par les flots, prêt à se briser sur les rochers, risque sa vie pour sauver des naufragés ; votre cœur a battu à ce récit, vous vous êtes promis d'être un héros, c'est fort bien. Demain vous serez dans votre famille; on ne vous parlera pas de monter à l'assaut, ni d'aller seul lutter contre la mer, mais on vous demandera de ne pas ronger vos ongles, ou d'aller vous coucher le soir, sans qu'il y ait de ces discussions qui durent quelquefois des heures entières, au grand amusement des étrangers. Commencez par être un héros dans les petites choses.
Avez-vous un frère plus jeune que \oub? Ëaseigiiez-iui ce que vous savez, aidez-le , aimez-le , et vous serez étonné de découvrir la première dés lois morales. Le vrai moyen d'être heureux, c*e$t de faire le bonheur d'autrui. Quand on s'aime soi-même par-dessus toutes choses, on a souvent dc« mécomptes; d'abord, on ne se trouve pas toujour» très-agréable, et les autres troublent souvent notre illusion; mais quand on s'occupe d'autrui, les occasions de bien faire et d'être heureux ne manquent jamais.
Voilà les conseils que je veux vous donner, j'ajoute que, heureusement pour vous, vous êtes nés à Tâge du monde le mieux choisi pour un homme qui doit faire lui-même son chemin.
Si, au lieu de vous parler aujourd'hui, j'avais eu à le faire il y a cent ans, il est probable que je vous aurais surtout recommandé d'être content de votre situation et de n'en pas sortir. La société était partagée en étages : le noble était officier de naissance; le bourgeois vivait de quelque charge ou de son petit revenu ; le paysan était toujours paysan; l'ouvrier toujours ouvrier, et à grand peine pouvait-il devenir maître. Il était sage alors de ne pas sortir de la condition où le sort vous enfermait en naissant.
Aujourd'hui, il en est autrement; l'ambition de s'élever par des moyens honnêtes, par le travail et Téconomie, n'est pas seulement légitime, elle est nécessaire. Il ne s'agit plus de dire : « Je ne sius pas ambitieux, je ne tiens pas à avancer, je veux resler où le sort m'a placé; I vous avez des gens derrière vous qui vous pousseront et vous écraseront. Il faut marcher par le travail, par l'industrie, par tous les efforts qu'un homme peut faire. Et quoi de plus beau que la situation d'enfants qui, comme vous, savent qu'ils ne peuvent avancer
qu'en travaillant ! Il y en a, sans doute, de beaucoup plus riches que vous, et vous vous dites : Ils ont un avantage. — Non ! c'est un désavantage, et, comme le dit uii Américain : « La science nourrit ses enfants avec une cuillère qui n'est jamais en argent. »
Rien n'est bon comme de sentir la nécessité du travail et de se mettre en marche de bonne heure. Vous aurez peut-être un état depuis dix ans, et votre fortune sera commencée, quand un de ces jeunes gens plus riche que vous en sera encore à se demander quel chemin il peut prendre.
Je ne terminerai pas cette allocution sans remercier vos pères et vos mères. Us ont compris ce que c'était que l'éducation, ils ont senti la nécessité de donner à leurs enfants une condition meilleure que celle qu'on se fait d'ordinaire, quand on en est réduit à ses propres forces; ils ont fait pour vous des sacrifices' et souvent des sacrifices connsidérables. Gela est bien, cela est beau.
Chaque fois que Dieu crée un enfant, il me semble que j'entends cette grande parole de la Genèse : « Que la lumière soit! » Cet enfant a besoin de lumière, il a besoin de connaître la vérité, besoin de faire son chemin dans le monde; mais il faut que la main d'un père, que la main d une mère prenne la sienne et le guide; si cette main manque, l'enfant est souvent perdu.
Heureux le père, heureuse la mère qui comprend si bien son devoir! Si quelqu'un nous disait que, dans douze heures, la destinée de tous ces enfants sera arrêtée, que les uns seront heureux, les autres malheureux, les uns vertueux, les autres vicieux pour le reste de leur vie, quelle attention nous porterions tous à un pareil arrêt! Il n'en est pas moins certain que douze heures ou douze ans ne font rien à l'affaire. Avant douze ans cette question sera résolue; celui qui a été sage et bon jusqu'à
DE L'ËDUGATIOM. 85
sa quinzième année le sera probablement toute sa vie. L'enfance est le moment décisif ; il est beau pour un père et pour une mère de le comprendre et de se refuser tout à soi-même pour donner une bonne, éducation à ses enfants.
. Quant à vous, mes amis, je ne vous quitterai pas sans vous donner un dernier conseil. La vie va s'ouvrir, ou plutôt elle est déjà commencée pour vous; c'est à présent même qu'il faut vous habituer à bien user du temps, à régler votre vie.
Je me souviens d'avoir lu un jour dans un journal américain l'annonce suivante, qui m'a frappé, dont j'ai essayé de faire mou profit, et dont vous pouvez faire le vôtre :
« Perdu deux heures en or, ayant chacune soixante minutes en diamants. On n'offre pas de récompense à qui les rapportera, car on ne les retrouvera jamais.»
Ecrivez cette maxime, mettez-la chez vous, et quand vous êtes tentés de ne rien faire, dites-vous que l'heure que vous allez perdre ne reviendra jamais.
Et que peut-on faire pendant une heure? Des choses énormes ! Je vais vous en citer un exemple :
Il existe aujourd'hui en Amérique un homme qui s'appelle Elihu Burrit. A quinze ans il était simple forgeron. 11 avait reçu une éducation incomplète, mais cependant aussi bonne que peuvent la donner les écoles d'Amérique ; il savait lire , écrire , compter, même un peu dessiner. 11 était vigoureux, et aussi intelligent qu'énergique. En forgeant il eut une idée singulière, c'était d'apprendre le latin. 11 n'avait pas le temps d'étudier au logis. Le matin il fallait être de bonne heure à la forge; le soir il était trop fatigué. Savez-vous quel moment il choisit pour apprendre le latin? Comme forgeron il mettait le fer au feu et il fallait que le fer
s*échauffât. C'est pendant cet intervalle qu'il apprit le latin. Puis il s'aperçut qu'il avait le temps d'étudier autre chose, et en une année il apprit le grec, forgeant le fer quand il était chaucl, et lisant Homère quand le fer était froid.
En toute chose il n'y a que le premier pas qui coûte. Quand Elihu Burrit sut le latin et le grec, il se dit : « Tous les matins je lis la Bible en anglais , pourquoi ne la lirais-je pas dans l'original? Je vais apprendre Thébrcu, je vais aller en Orient, en Syrie, là où on parlé des langues voisines de l'hébreu, je me ferai matelot pour vivre, et j'apprendrai l'hébreu et l'arabe. » — U en était là, quand il rencontra son pasteur et lui fit part de son projet. Le pasteur lui dit : « Pourquoi t'embarquer? 11 y a à l'université des grammaires arabes, hébraïques. Sans sortir de chez toi tu peux apprendre tout ce que tu voudras. » Burrit suivit ce conseil; ce forgeron polyglotte en est aujourd'hui à sa quarante-cinquième langue.
Ceci , me direz - vous , ne se voit que dans l'autre monde. Non, mes enfants, j'ai un confrère à l'Académie, je puis dire son nom sans le trahir, c'est M. Julien, professeur au Collège de France. Il m'a raconté bien des fois qu'il était élève au petit séminaire d'Orléans, et qu'étant en vacances, n'ayant pas de famille et rien à faire, il avait appris l'anglais avec un dictionnaire et un livre qu'il avait trouvé par hasard. L'année suivante il avait appris l'allemand de la même façon, et aujourd'hui il sait parfaitement quinze ou vingt langues. Il n'y a rien qu'on ne puisse faire, pourvu qu'on sache profiter de ce temps qui passe si vite en apparence.
Enfin, et ceci est ma conclusion, songez qu'il ne vous est pas permis de rester immobiles. Tout homme est un soldat en marche. Toute la question est de savoir si vous monterez ou si vous descendrez. Si vous êtes d'honnêtes
gens, économes, laborieux^ intelligents, il est certain que vous vous élèverez sur le chemin de l'honneur et de la fortune. Si vous dissipez votre temps, votre argent, voire santé, vous descendrez, et il y aura dans vingt ans un abîme entre celui qui aura toujours monté et celui qui aura toujours descendu. Tout homme est né malfaiteur ou bienfaiteur de soi-même et de ses semblables; il faut choisir, et je n'ai pas besoin de vous dire : Choisissez! Votre choix est fait. Marchez donc, et tout en ^combattant, songez à ce que vous devez de reconnaissance aux parents, aux maîtres qui vous ont ouvert les yeux à la vérité. N'oubliez jamais que vos véritables bienfaiteurs sont ceux qui vous ont donné l'éducation et qui vous ont montré le chemin de Thonneur et de la vertu.
Discours prononcé à Yersailies, le 9 aoûl 1868, à la distribution des prix de Tinstitution Bertrand.
Mes chers enfants,
Je crois être votre interprète et celui de vos parents en commençant par remercier Thonorable M. Lefaivre et de sa présence et des excellents conseils qu'il vous a donnés. Je ne doute pas que vous ne sentiez tout ce qu'il y a de flatteur pour vous dans la présence, à celte solennité, d'un des premiers magistrats de la ville; vous profiterez, j'en suis sûr, des bonnes paroles qu'il vous a adressées. En même temps, vous y verrez pour votre maître, M. Bertrand, la juste récompense d'une vie courageusement employée à vous instruire, à vous élever, à vous améliorer.
M. Bertrand a reçu aujourd'hui la plus belle récompense qu'il ait encore obtenue de six années d'efforts et de travail. En votre nom donc, et au nom de vos familles, je remercie M. Lefaivre.
Quant à M. Bertrand, il a parlé de moi en des termes tels, que je me vois aussi forcé de le remercier. H m'a dit qu'on était très -heureux de m'entendre ; là-dessus je n'ai qu'une chose à répondre: Si vous êtes heureux de m'en-
L'EMPLOI DKS VACANCES. 89
tendre, je suis plus heureux encore de pouvoir causer avec vous, et je me sens Infiniment honoré de votre affection.
Pour M. Bertrand personnellement, nous avons un compte à régler ensemble. L'année dernière, j'ai cherché comment je pourrais le critiquer. Depuis sa fondation, l'institution Bertrand avait présenté quarante-deux élèves aux diverses écoles, il y en avait quaranle-deux de reçus. J'ai dit : Attendons Tannée prochaine, mon tour viendra. Cette année il a présenté quatre nouveaux candidats, ils ont été reçus tous les quatre. Ajournons encore à l'année prochaine. Me voici encore forcé de lui faire des compliments cette année.
Et maintenant, suivant notre usage, permettez-moi de m'asseoir et causons ensemble.
J'ai cherché un sujet de discours, un beau sujet, et j'avoue que je n'ai pas songé aux parents; c'est à vous, mes enfants, que j'ai pensé. Je me suis dit : On fait toujours des discours pour les grandes personnes, on n'en fait jamais pour ces pauvres enfants qui sont fort impatients et qui se demandent : Quand donc ce monsieur aura-t-il fini, et quand pourrons-nous recevoir nos prix?
Eh bien, c'est pour vous que je fais un discours, et j'ai choisi un sujet admirable : l'emploi des vacances. Qu'est-ce qu'on peut faire pendant les vacances? J'ai grand peur (jp'il n'y ait parmi vous quelques esprils malins qui m'arrêtent et me disent :
— Monsieur, si vous voulez parler de choses sérieuses, c'est très-bien, nous vous écouterons suivant l'usage,mais pour les vacances, nous n'avons que faire de vos conseils ; on est en vacances, c'est pour s'amuser.
— Qu'est-ce que cela veut dire, s'amuser ?
— S'amuser, répondront quelques téméraires, c'est ne rien faire.
— Vraiment? Essayez, vous verrez qu'il est beaucoup plus difficile qu'on ne croit de passer gaiement ses vacances quand on ne connaît pas le grand art de s'amuser.
Je ne sais pas comment sont les enfants d'aujourd'hui, mais je sais comment ils étaient de mon temps.
Lorsqu'on partait en vacances, le premier jour tout allait bien. Quand on avait des prix, on les montrait à ses amis, à ses parents ; quand on n'en avait pas, on évitait la société, on avait un goût particulier pour les petits coins. Le lendemain, on se levait de bonne heure, on s'était promis de se lever tard, mais l'habitude l'emportait. Quand on avait un jardin, on allait voir dans le jardin s'il y avait encore des prunes aux. pruniers, des abricols aux abricotiers. Au bout d'une heure, le jardinier effrayé disait : Mon Dieu! est-ce que les vacances ne finiront pas bientôt? Quand on n'avait pas de jardin, et qu'on était dans un appartement, on avait bientét un discussion politique avec le chat ou avec le chien, on cassait toujours quelque chose, et la cuisinière disait : Mon Dieu! est-ce que les vacances ne vont pas bientôt finir? Vers le milieu de la journée, on ôtait son képi, sa ceinture, on bâillait et on disait: Comme je m'amuse ! c'est incroyable comme je m'amuse ! La mère donnait un bon conseil : a Mon ami, si tu t'occupais, si lu prenais un livre ! — Oh ! non, maman, je suis en vacances, je veux m'amuser, » Et le soir, le père et la mère s'écriaient : « Ça ne peut pas continuer de la sorte ; ces vacances durent trop longtemps! »
Évidemment, dans ce temps-là, les enfants ne savaient pas s'amuser. Le savenl-ils mieux aujourd'hui? j'en doute; et voilà ce qui fait l'importance de mes paroles. Écoutez-moi, je vous monlrorai comment il faut s'y prendre pour ne jamais s'ennuyer.
On suppose toujours que le plaisir est une chose simple : pas du tout, c*est une chose double , ce n*est pas une cause, c'est un effet. Pourquoi est-il agréable de manger? parce qu'on a faim; de boire? parce qu'on a soif; de dormir? parce qu'on a sommeil. Pourquoi est-il agréable de s'amuser? parce qu'on a travaillé. Manger sans faim, boire sans soif, se coucher sans avoir sommeil, c'est un supplice. Vouloir s'amuser sans avoir travaillé, c'est poursuivre la même chimère, et s'exposer au même ennui. Qui veut s'amuser doit travailler. Une loi de nature unit la peine et le plaisir d'une chaîne indissoluble; on ne peut les séparer.
Mais comment travailler en vacances, et travailler de façon non-seulement à s'amuser après le travail, mais de façon à ce que le travail lui-même soit un plaisir? Voilà le secret que je veux vous révéler.
D'abord je vous laisse toute liberté de jeux et de promenades; courez, jouez, sautez : tout cela, c'est de l'hygiène excellente, les vacances sont faites pour réparer le temps perdu ; mais on ne saute pas douze heures par jour; il y a donc dans la journée un grand nombre de moments qu'il faut employer, c'est l'emploi de ^ ces moments que je veux vous enseigner.
Je voudrais que vous apprissiez par vous-mêmes trois choses qui, en France, sont très-peu connues : il y en a même une des trois qui, on peut le dire, est presque ignorée. Ces trois choses c'est lire, écrire et parler.
Monsieur, direz-vous, nous savons lire. — J'entends bien que quand on vous mettra dans la main un livre, vous le Hrez sans épeler ; mais ce que j'appelle hre, c'est prendre l'habitude d'employer à une lecture utile une heure au moins par jour.
Combien y a-t-il de gens qui savent hre? Je Tignore,
mais j*ai remarqué que lorsque je monte dans un wagon avec d*âutres voyageurs, nous avons tous un journal en main. Mais nous ne sommes pas loin, qu*il y en a déjà deux ou trois qui dorment, et leurs compagnons ne sont pas longs à les imiter.
Est-ce le fait du journal ou de la lecture? je ne sais, mais évidemment un lepteur vigoureux ne dormirait pas.
Pour faire un solide lecteur, c*est à votre âge qu'il faut commencer. C'est une habitude qu'il faut prendre; il faut chaque jour nourrir son esprit comme on nourrit son corps. Et c'est une bonne nourriture qu'il faut lui donner.
Grâce à Dieu, les bons livres ne sont pas rares. Choi^ sissez ceux qui vous plaisent. Vous avez fait de la science toute l'année, profilez de vos vacances pour lire un peu de littérature, cela fortifiera voire esprit, et, tout en vous amusant, vous fera beaucoup de bien.
On vous parlait tout à l'heure de ces Grecs, et de ces Romains que vous n'avez pas le temps d'étudier ; faites connaissance avec eux ; hsez dans une bonne traduction quelques-uns des chefs-d'œuvre que nous a laissés l'anti* quité : vous y prendrez plus de plaisir que vous ne sau* riez croire. Vous serez tout étonné/ par exemple, de voir que les poèmes d'Homère sont aussi faciles à Ure en français que le Télémaque, et beaucoup plus amusants. Si le vieil Homère vous fait peur, prenez Robinson Crusoé qui est un excellent livre de morale ; si vous avez le goût des arts, vous avez un recueil précieux dont l'auteur nous appartient, le Magasin pittoresque. Lisez le Magasin piU toresqtie, non point légèrement, ni pour en regarder les images, mais pour vous approprier tout ce qu'il contient de curieux, d'utile et de sage.
Les livres coûtent cher, dira-t-on. — Non, c'est une
petite dépense; les meilleurs, ceux qu'on lit et relit, sont presque tous à bon marché. D'ailleurs, si vous habitez Versailles, c'est une dépense insensible. Nous avons ici une bibliothèque populaire ; on ne demande pas l'âge de ceux qui s'inscrivent pour avoir des livres ; au contraire, plus ils sont jeunes et mieux on les accueille. Avec l'argent que vous dépenseriez inutilement un jour de fête, vous pouvez, pendant toutes les vacances, avoir chez vous tous les livres que vous voudrez.
Lisez donc, lisez de bons livres, une heure le matin, et j'ajouterai, si vous êtes sages, une heure lé soir. Voici le premier point de mon sermon.
Le second point, c'est d'apprendre à écrire, et ici je prends le mot dans les deux sens. J'entends parla tracer des caractères et consigner sa pensée sur le papier.
On voit quelquefois un cahier barbouillé de façon à croire que le chat a trempé ses pattes dans l'encre et qu'il a couru sur le papier. Est-ce là ce qu*on appelle de l'écriture? Je n'appelle pas davantage savoir écrire le système inventé par Arlequin. Quand il écrivait une lettre. Arlequin, dit-on, n'y mettait ni points, ni virgules, ni accents; mais, en honnête homme, il ajoutait tout cela à la fin de la lettre, en disant à son correspondant: « Vous les placerez où il convient. » Il y a encore aujourd'hui beaucoup de gens qui écrivent dans le système d'Arlequin, mais qui n'ont pas comme lui la conscience de mettre à la fm de leurs lettres les points et les virgules.
N'est-ce pas une impolitesse véritable que d'adresser à quelqu'un une lettre illisible? Gomment! quand vous vous présentez chez vos parents et vos amis, vous tenez à honneur d'avoir une bonne tenue, et quand vous vous faîtes représenter auprès d'eux par une lettre, qui est le dépositaire de votre pensée , vous croyez que la plus extrême négligence vous est permise? Non, il y a là, je le
y4 DISCOURS POPULAIRES
répète, un véritable manque de politesse. Je reçois sou. vent des lettres des États-Unis ; je vous assure que là-bas il n'y a personne qui n'écrive nettement. Ne ferons-nous pas en France ce qu'on fait en Amérique?
Parions maintenant de l'utilité d'écrire pour se rendre compte de ses actions et de ses pensées.
Chez les Anglais, chez les Américains, chez les Allemands et dans beaucoup de cantons suisses, chacun écrit le soir, sur un petit carnet, ce qu'il a fait pendant le jour; rien n'est plus commun que de trouver dans les familles quelques-uns de ces registres qui ont un siècle de date. Gela est excellent. Non-seulement il faut écrire ce que vous faites, mais il faut résumer ce que vous avez lu, car sans cela, ce qu'on a lu passe dans l'esprit sans laisser de trace ; et souvent même, l'effet du livre est le contraire de ce qu'attendait l'auteur.
Je suppose que vous avez lu la fable du Loup et r Agneau, Vous connaissez ces vers:
La raison du plus fort est toujours la meilleure, Nous l'allons montrer tout à l'heure.
Si vous écrivez votre jugement sur cette morale singulière, vous vous direz : « Comment, la raison du plus fort est toujours la meilleure? C'est le loup qui a raison et l'agneau qui a tort? Point du totit. » Vous vous apercevrez alors qu'il y a là une ironie du poète, et qu'en vous disant que le plus fort n'a raison que parce qu'il est le plus fort, il a voulu vous faire haïr l'injustice et la violence.
De même, si vous lisez la fable du Renard et le Cor* beau, vous verrez sans peine que le corbeau est un sot ; mais le renard qu'est-il autre chose qu'un misérable menteur? et vous ne serez pas fâchés de flétrir le renard. C'est ainsi que vous vous formerez le jugement et
le caractère ; c'est là un service que personne ne peut vous rendre. En ce point essentiel tout dépend de vous. Un maîlre peut vous dire certaines choses, les inscrire sur un tableau, vous les enseigner en un mot ; il n'y a que vous qui puissiezles apprendre, c'est-à-dire les prendre et Yous les assimiler.
Il faut réfléchir de bonne heure; c'est la réflexion qui fait rhomme.
Quand vous montez à un arbre pour y cueillir un fruit, vous calculez très-bien vos mouvements et le degré d'efforts dont vous avez besoin ; il n'est pas plus difficile de se rendre compte des choses et des livres, et de se former de bonne heure un esprit exacl. Or l'exactitude de l'esprit es^ peut-être ce qu'il y a de plus utile pour la conduite de la vie. Le bon sens est le roi du monde. Mais qui peut donner du bon sens? La réflexion. Et quelle est la meilleure manière de réfléchir? C'est d'écrire ses pensées tous les jours.
Mon troisième point, c'est que vous avez besoin d'apprendre à parler.
Peut-être y a-t-il ici plus d'une mère qui dira tout bas : « C'est une étude inutile, mon fils ne parle que trop! i» La réponse est aisée : nous autres grammairiens, nous distinguons. Parler pour ne rien dire, cela s'appelle bavarder ; c'est en effet une qualité commune, et de peu de prix. Mais parler à propos et pour dire quelque chose, c'est un talent particulier, et un talent qui s'acquiert. A l'exception de quelques personnes très-heureusement douées, il est rare, en général, qu'on sache parler. Pour ma part, il m'a fallu de longues années pour arrive^ à parler comme tout le monde. Il semble que ce soit la chose la plus simple, mais quand on en vient à l'essai, les plus confiants en eux-mêmes sont quelquefois les plus embarrassés.
00 DISCOURS POPULAIUËS.
A ce sujet, permeltez-moi de vous raconter une anecdote qui vous intéressera, car je Tai lue dans un livre qui vous louche de près, VHistoire des Rues de Versailles de H. Le Roi.
A la naissance du duc de Bourgogne, Louis XIV voulut bien recevoir les marguilliers de la paroisse de Versailles. Les marguilliers qui ne s'étaient jamais vus à pareille fête, furent très -embarrassés, car ils ne savaient point parler. Cependant, il y en avait un parmi eux qui était un homme d'esprit. On l'introduisit avec ses confrères, et voici ce qu'il imagina de faire. Une fois en présence du roi, le marguillier en chef fit un signe à ses confrères, et tous entonnèrent à l'unisson le Domine salvum foc regem. Les assistants se mordirent les lèvres pour garder leur sérieux, et Louis XÎV lui-même, avec sa grande perruque, rit ce jour-là comme un simple mortel, l'histoire est obligée de le constater.
Cinquante ans plus lard, à la naissance du fils aîné de Louis XV, on introduisit encore les marguilliers du temps, qui tenaient beaucoup à complimenter le roi. On les plaça sur son passage, mais quand Louis XV parut, chacun d'eux mit sa main sur son cœur, ouvrit la bouche et ne souffla mot. De son côté, le roi, qui était fort jeune, et qui ne sut jamais parler, les regarda et passa sans rien dire. En pareille circonstance, dans un voyage en Normandie, Henri IV s'était tiré plus adroitement d'aiïaire, en disant : « Ce n'est rien, les Normands sont sujets à manquer de parole. »
C'est donc chose très-utile que de savoir parler. Mais comment apprendre cet art amusant? Voici ma recette : les mères et méine les pères qui restent le soir à la maison rendront un vrai service à leur fils en le faisant lire à haute voix. C'est un bon exercice, et c'est Hine première préparation pour être sûr de soi-même. Faites
lire à vos enfants des comédies, comme les Plaideurs^ de Racine ; des tragédies, comme Athalicy comme Esther, comme Polyeucie^ comme Cinna, Laissez Fenfant donner à chaque personnage le ton convenable, encouragezle, vous verrez que la lecture le charmera, et, si je ne me trompe, vous-mêmes vous y prendrez quelque plaisir. Tout le monde s'instruira en s'amusant..
Après cela, essayez un beau jour de demander à voire fils de vous raconter ce qu'il a vu, ce qu'il a lu. Ainsi ce soir demandez à ces enfants : Qu'est-ce que M. Laboulaye vous a dit? Il est probable qu'il y en aura beaucoup qui ne sauront rien vous répondre, sinon : Il nous a dit qu'il fallait apprendre à lire, à écrire et à parler. Insistez, tâchez d'obtenir d'eux qu'ils vous rendent un compte plus complet de cette causerie, vous les forcerez ainsi à réfléchir; l'esprit entrera en action, la parole suivra la pensée ; quand on sait bien ce qu'on dira, peu importe comment on le dise. Petit à petit, l'habitude et le goût viendront, on saura parler, et ce n'est pas un médiocre avantage.
Voilà donc mes premiers conseils. Pendant les vacances, apprenez à lire, à écrire et à parler.
J'ai encore quelques avis à vous donner.
Puisqu'on vacances vous avez le choix des plaisirs, choisisses^ des plaisirs utiles. Si vous allez à la fête de Saint-Gloud, vous pouvez certainement vous amuser à jouer du mirliton. C'est un plaisir permis qui n'a d'autre défaut que de fatiguer tous ceux qui vous approchent. Hais, que vous en restera-t-il? Rien que le souvenir d'avoir ennuyé vos voisins. Évidemment, il y a des amusements qui laissent des traces plus agréables. Le dessin, par exemple, qui charme celui qui s'occupe, et qui ne gène personne.
Aimez-vous le dessin? Profitez des vacances pour des-
98 DISCOURS PornuinES
siner, el suivez votre goût. Â la pension, vous dessinez d'après le modèle, et vous faites surtout du dessin induslriel, usez de vos loisirs pour aller plus loin. Tâchez de e^of) prendre ce que c'est que le dessin. Le dessin c'est un langage qui parle aux yeux, et les anciens appelaient les yeux les fenêtres de Tâme. Aussi le dessin est-il la langue universelle. Je voyais, en venant ici, des soldats algériens qui, probablement, ne comprennent pas le français. Si vous leur dessiniez leur caserne, ils la reconnaîtraient sans doute, quoique peut-être ils ne sachent pas ce que veut dire le mot caserne. Le dessin est donc un langage plus étendu que la parole.
Quand en vous donne un modèle, vous tâchez de le co pier fidèlement, mais ce modèle est lui-même un dessin, ce n'est pas la chose elle-même, ce n'en est que la traduction; je voudrais vous voir dessiner d'après nature; essayez de dessiner un papillon, un oiseau; tâchez de mettre une table sur ses quatre pieds, ce qui n'est pas aussi facile que peut-être vous le pensez; cherchez à vous rendre compte des lumières et des ombres naturelles; demandez-vous pourquoi les arbres placés de chaque côté de l'avenue de Paris ont l'air de se rejoindre quand on les regarde de la grande place ; copiez, traduisez la nature; elle vous livrera le secret de l'art. Désormais, quand on vous montrera un dessin, ce n'est plus le dessin, c'est la chose même que vous verrez.
Passons à d'autres plaisirs. 11 y en a parmi vous qui ont le goût de l'iiistoire. A ceux qui habitent Versailles, je dirai qu'on peut apprendre l'histoire à Versailles de la façon la plus commode et k plus amusante en allant au musée. Mais il faut pour cela avoir un livre, c'est V Histoire de France illtistreCy par M. Charlon. Là, vous avez tous les monuments de la France, et vous pouvez, en vous rendant au musée, voir si les peintres ont
reproduit fidèlement les édifices, les armes, les costumes. Petit à petit, en employant chaque jour de vacan* ces, vous apprendrez Thistoire de France par les yeux non moins que par l'esprit, et vous la saurez si bien que jamais rien ne vous Tarrachera de la mémoii^e.
Aimez-vous Tbistoire naturelle, les plantes, les fleurs? 11 y a dans Versailles beaucoup de beaux jardins appartenant à des botanistes distingués. On vous en ouvrira volontiers les portes. Tâchez d'avoir un petit manuel de botanique bien simple ; consultez-le en même temps que vous aurez les plantes sous les yeux, de manière à ne pas apprendre en courant, maisd'une façon régulière. Demandez-vous d'où vient chacune de ces plantes et à quoi elle sert. On ne se doute pas de ce qu'on peut apprendre par soi-même. Une boutique de fruitière ne dit rien à celui qui passe devant elle sans curiosité ; pour moi, je ne puis voir tous ces fruits, rassemblés de tous les points de la terre, sans être saisi d'admiration pour le travail et les conquêtes de l'homme. Ce sont les Romains qui nous ont apporté de l'Asie les cerises, les prunes, les abricots. La pêche nous vient de la Perse, la figue et le raisin de ritalie ; tous nos légumes nous sont venus de l'étranger. Je crois que si on cherchait ce que produisait la Gaule primitive, on ne trouverait que des chênes et des glands.
Les plantes ont une vie individuelle, étudiez-la. Voyez quel est le mode de leur développement, comment elles arrivent à produire leurs fleurs, leurs fruits. Quand vous aurez vu cela par vous-même , vous aurez les premières notions de l'histoire naturelle. A faire pousser un haricot dans un pot, on en apprend davantage qu'à lire dans un livre la théorie des cotylédons.
11 y a encore une autre manière de s'amuser, que je vous recommande tout particulièrement.
Vous avez presque tous des parents qui ont un état. Dne chose excellente à faire pendant les vacances^ c'est d'apprendre Tétat de son père, d'étudier les conditions du travail. Votre père est-il commerçant! Voyez comment on achète, comment on vend , rendez-vous compte de la façon dont on gagne une pièce d'argent, apprenez vousmêmes quelle peine il faut se donner pour cela. Si votre père exerce une industrie, si vous pouvez vous servir d'un outil, ceci est meilleur encore; c'est une grande chose que de savoir se servir d'une lime, d'un rabot, c'est souvent la garantie de l'existence et de l'indépendance de l'homme. Dans le dernier siècle, après la publication des ouvrages de Jean-Jacques Rousseau, il y eut un temps où ce fut une mode de savoir un métier. Il y avait des personnes fort riches, des grands seigneurs qui savaient tourner, faire de la menuiserie, etc. Je n'ai pas besoin de vous citer d'autre exemple que celui de Louis XVI, qui était un très-habile serrurier.
Quand l'émigration est venue, il y a beaucoup de nobles et de riches qui ont dû à cette connaissance d'un métier de ne pas mourir de faim à l'étranger; un membre d'une des meilleures familles de France a refait sa fortune en Angleterre, parce qu'il était un habile relieur.
— Nous ne serons jamais exilés, direz- vous. — Hélas! on n'en sait jamais rien. Hais quoi qu'il en $oit, vous qui vous destinez à l'industrie, que vous fassiez de la chimie, de la physique, de la mécanique, de l'architecture, vous aurez toujours à vous servir de vos mains. Et si vous avez des ouvriers à conduire, si vous voulez qu'ils vous respectent, montrez-leur, avant lout, que voiis savez tenir un outil, et que vous êtes du métier.
Deviendrez-vous de savants physiciens, d'habiles chimistes? L'adresse des mains sera pour vous d'une utilité
L'EMPLOI DES VACANCES. iOl
sans pareille. S*il vous vi^nt une idée nouvelle, si vous imaginez une combinaison, une invention nouvelle, comment la réaliser? quel avantage pour vous, si vous êtes non-seulement un bon dessinateur, mais un ouvrier adroit? Que d'inventions ont échoué parce que l'inventeur n'a pu lui-même traduire sa pensée dans les faits en fabriquant l'appareil dont il avait besoin? Que de découvertes sont dues, au contraire, à Thabileté du pra- , ticien ! Nous avons perdu l'année dernière un de nos collègues de l'Institut, M. Foucaut, physicien des plus distingués; c'est lui qui a fait cette magnifique démonstration du mouvement de la terre par les oscillations du pendule. M. Foucaut était son propre mécanicien; c'est lui qui fabriquait tous ses instruments, et avec une perfection telle, qu'on s'est demandé si ce n'était pas en grande partie à celte habileté, comme constructeur, qu'il a dû les résultats supérieurs auxquels il est arrivé comme savant.
Voilà donc encore un moyen d'employer le temps de vos vacances, et de l'employer agréablement.
Mais tous les conseils que je viens de vous donner vous sont personnels et n'intéressent que vous-mêmes. Or, l'homme Ti'est pas fait pour vivre seul, comme Robinson Crusoé; il est nécessairement un être sociable, et la première société c'est la famille. 11 faut donc vivre pour la famille. Je vous étonnerais peut-être si je vous disais qu'il n'y a pas de bonheur possible, si l'on n'a pas de devoirs à remplir. Rien pourtant n'est plus vrai. Par une loi diviue, l'homme est incapable d'être heureux seul ; son bonheur est attaché au bonheur d'autrui. Vous pouvez faire le bonheur de votre père, de votre mère, mais faire votre bonheur vous-même, à vous seul, cela vous est impossible; Dieu a voulu qu'il y eût entre les hommes échange de biens moraux comme de biens matériels.
Point de plaisir sans peine « point de bonheur sans devoir rempli; voilà deux vérités qu'il faut mettre à profit durant vos vacances, pour vous amuser et pour être heureux.
Par exemple, peut-être avez-vous une sœur; je ne sais comment les choses se passent aujourd'hui entre frère et sœur, mais de mon temps, où nous étions moins parfaits qu'aujourd'hui, il arrivait parfois qu'on se réfugiait' au salon dans un coin avec un livre. La sœur arrivait : « Mon frère, qu'est-ce que tu lis là? — Laisse-moi tranquille, je ne te parle pas. » La sœur n'était pas contente, et on n'è* prouvait pas soi-même une grande satisfaction.
Bfais qu'arriverait-il si on renversait les rôles : si an S€ disait : Ma sœur ne sait pas lire, je vais le lui montrer; elle ne sait pas lire à haute voix , nous lirons ensemble; ma sœur ne sait pas dessiner, je vais lui apprendre à dessiner? Il en résulterait deux choses : c'est qu'on ap* prendrait beaucoup soi-même, car il est incroyable combien on apprend quand on enseigne aux autres; c'est là-dessus qu'est fondé l'enseignement mutuel. Hais,-de plus, on serait joyeux du bonheur d'autrui et content de soi-même, ce qui est la première condition pour vivre heureux à tout âge. •
On est quelquefois très-aimable avec sa mère, on l'embrasse très-tendrement; j'ai vu cela souvent, mais je me dis toujours : — à toute fable il y a une morale, — Tout enfant qui embrasse si tendrement sa mère a quelque chose à lui demander. Que demande-t-on ordinairement à sa mère? Quelque chose qui n'est pas très-raisonnable. On sait que le père, qui est sévère, s'y refuserait ; mais la mère est si bonne ! on la décide souvent à des faiblesses qui sont quelquefois de véritables fautes.
Je voudrais qu'ici encore les rôles fussent renversés, car s'il est doux de voir une mère qui s'occupe de son
enfant, je crois qu'il y a encore quelque chose de plus touchant; c'est un fils qui s'occupe de sa mère, non pas une fois par hasard, et pour en tirer quelque chose, mais à tous les instants, avec ce respect et cet amour qui se traduit dans les moindres petits soins.
Quant au père, il est trop souvent sacrifié ; il travaille au dehors tout le jour, le soir il rentre fatigué, il sait que de sa peine il fait vivre toute la famille, il croit qu'on l'aime, cela lui suffit.
Cela ne devinait pas suffire à un bon fils. Il faut nonseulement respecter son père , mais causer avec lui, et devenir son confident et son ami. Votre père a sur vous un grand avantage ; il a vécu, il a vu une foule de choses que vous ne connaissez pas, il peut vous enseigiter ce qu'on n'enseigne pas à l'école, et vous apprendre à vivre. U peut vous confier les traditions de la famille, traditions d'honneur, de travail, de probité, que vous serez chargés de continuer après lui.
Ainsi, moi qui vous parle, tout enfant j'aimais les vieillards. J'avais un grand-père qui était plein de bonté pour moi; c'était mon bonheur de causer avec lui, et quand il me disait qu'il avait vu M. de Voltaire et le philosophe de Genève, c'est ainsi qu'on appelait Jean-Jacques Rousseau au dix-huitième siècle; quand il me parlait du roi de Prusse, c'est-à-dire de Frédéric II, je l'écoutais avec une attention religieuse. Tous ces grands personnages, contemporains de mon aïeul, étaient vivants pour moi.
Aujourd'hui, le dix-huitième siècle est mort pour tout le monde, mais pour moi, il m'est familier; il me semble que j'y ai vécu, j'en ai gardé la tradition, et j'affirmerais presque que j'ai connu le roi Louis XV.
C'est un grand avantage que d'étendre ainsi sa vie dans le passé; on peut apprendre dans les livres les
choses d'autrefois, mais les livres ne disent pas tout, et ils sont froids. Si un vieillard vous disait : Tai vu Napoléon à son retour de Wagram, cela produirait sur vous un tout autre effet que toutes les histoires de Tempereur.
J'en reviens à mon sujet. Durant ces vacances, causez beaucoup avec votre père», c'est votre ami le plus sûr et le plus dévoué ; assimilez-vous son expérience de la vie, vos vacances seront bien employées.
Si vous suivez mes conseils, vous apprendrez en même temps une grande chose dont je ne vous ai pas encore parlé, c'est que la vie tout entière n'est qu'un long travail et une longue éducation. Entre vous, je suppose que vous vous dites quelquefois :j( Encore uji an, deux ans d'études, et mon éducation sera Onie. » Non, mes enfants, l'éducation ne fmit jamais. Ce que vous faites tranquillement aujourd'hui , -sans préoccupation , sans souci d'aucune sorte, il faudra le faire toujours, toujours lire, toujours écrire, toujours parler, toujours travailler; seulement, plus tard, vous n'aurez plus auprès de vous un père et une mère pour vous soutenir, et la position sera bien plus difficile.
Vous vous dites: « On me fait de la morale, on me répète sans cesse qu'il faut être bon, aimable avec tout le monde, cela m'ennuie; » plus tard on ne vous le dira plus, vous pourrez être maussades tout à votre aise, 'mais vous verrez à côté de vous d'anciens camarades qui seront bien reçus partout, tandis qu'on s'éloignera de vous, et vous direz : « C'est singulier, tout le monde les accueille, et moi on me tourne le dos. » Si vous aviez écouté vos parents et vos maîtres, si vous aviez profité de leurs leçons et de leurs conseils, il en serait autrement; maintenant, c'est la vie qui vous donnera sa rude éducation et qui vous apprendra sans pitié qu'on ne viole pas
L'EMPLOI DES yAG.\KGES. 105
impunément la loi morale qui nous dit d'aimer nos frères. Dure leçon, et qu'il vous faudra payer chèrement !
Profitez donc de votre jeunesse et de vos vacances ; apprenez quand tout vous est aisé, quand chacun vous sourit. Que l'expérience de vos maîtres, que les avis de votre père vous rendent facile et doux le chemin de la vie.
Je ne veux pas prolonger cette causerie, je comprends votre impatience, mais je dirai seulement que si vous essayez de suivre mes leçons, vous verrez bientôt que votre vieil ami, j'ose prendre ce litre, ne vous a pas trompés. Vos vacances se passeront agréablement, ej peut-être plus vite que vous ne voudriez. Et alors, quand vous rentrerez à la pension, vous ne la verrez plus du même œil, mais sous un jour plus favorable. Vous aurez mieux compris ce que sont les choses de la vie, vous aurez reconnu que vos grands bienfaiteurs sont là, dans cette école : ce sont les maîtres qui vous instruisent pour les futurs combats de la vie. Vous sentirez aussi quel est icotre bonheur. Combien, en effet, de pauvres enfants, non-seulement sont sans éducation, mais sans moyens de vivre ! tandis que vous, la vie vous est facile; grâce à votre père, vous ne manquez de rien, on vous . donne ce qu'il y a de plus précieux, l'éducation. Vous êtes dans la ville la plus saine et la plus belle du monde ; vous voyez les premiers magistrats de la ville témoigner de rinf érêt qu'ils prennent à vos succès ; les ministres de . la religion sont là qui vous entourent de leur affection ; rien ne vous manque, mais aussi cette heureuse situation vous impose des devoirs tout particuliers. Vous appartenez à une armée civile, mais enfin à une armée, vous êtes de la pension Bertrand, de cette pension qui a présenté à la bataille quarante-six élèves qui tous ont triomphé* Cette victoire, il faut la soutenir, il faut travailler éner-
lOG DISCOURS POPULAIRES.
giquement pour vous, pour votre père, pour votre famille, pour cette ville même de Versailles; en un mot, comme de braves soldats, il vous faut soutenir Thonneur du drapeau. (Applaudissements vifs et prolongés.)
Discours prononcé à Versailles, le 7 août 1869, pour la distribution des prix de l'institution Bertrand.
Mesdames, Messieurs,
M. Bertrand vient de me remercier de ce qu'il appelle, avec trop de bienveillance, le patronage que je donne à son école; il a grand tort. On ne remercie pas les gens quand on leur procure un plaisir; ce sont eux qui sont lés obligés. Pour un vieil ermite comme moi, que peut-ii y avoir de plus charmant que d'être entouré par ces figures riantes et de voir tant de mères de famille qui veulent bien m' écouter un moment avec intérêt?
Venir ici , je le répète , c'est pour moi un très-grand plaisir. Le jour de la distribution des prix de l'institution Bertrand est une fête pour beaucoup d'entre vous, mais c'est aussi une fête pour moi. Je suis heureux de pouvoir témoigner publiquement de toute ma sympathie pour l'éducation de la jeunesse; cette éducation est le grand problème de la société et de la politique. Aussi je suis très^reconnaissant envers tous ceux qui veulent bien s'associer à celte fêle de famille. Il y a dans cette enceinte dos savants illustres qui sont heureux de voir couronner
108 DlbGOUUS POPULAIRES.
des enfants, il y a d'anciens adversaires politiques ^ qui viennent vous prouver, par leur présence, que sur ce terrain de l'éducation on s'unit et on se donne la main. (Applaudissements , )
Il y a enfin des membres du conseil municipal, et il y en a beaucoup. Si Versailles m'a adopté, il a fait mieux encore en adoptant l'institution. Bertrand. Je remercie ces messieurs, et comme je ne peux les nommer tous, je leur demande la permission de les remercier en la personne d'un homme qu'entoure ici la considération et le respect universel. Cette personne que nous aimons tous, je n'ai pas besoin de la nommer, c'est le maire de notre ville, c'est l'honorable M. Ploix. (Vifs applaudisse^ ments.)
Quant à H. Bertrand, qui me met chaque année un discours sur le dos (on rit), je ne le remercie pas, au contraire, j'ai l'œil sur lui; j'attends toujours que les enfants qu'il prépare aux écoles pubhques aient un échec afin de triompher à mon aise. Il me faut avouer que celte année encore je suis battu. M. Bertrand a présenté trois élèves à Ghâlons, deux pour le brevet d'instituteur, un pour l'École normale primaire; ils ont fait exprès de se -faire recevoir. (Rires et applaudissements.)
Il est évident que H. Bertrand a plus que du bonheur. Quand on réussit toujours, cela ne s'appelle plus un heureux hasard, cela se nomme du zèle, du dévouement et de la capacité ! Du reste^ comment en serait-il autrement? N'est-il pas la preuve vivante de ce que peut faire Téducation?N'est-il pas le fils d'un homme que nous entourons tous de notre respect à Versailles? J'ai été heureux d'apprendre que M. Bertrand père venait d'être nommé
i M. Ilély d'Oissel etM.de Caze.
officier d'académie. (Applaudissements.) Je ne suis pas grand partisan des décorations; j*ai sur ce point des idées américaines qui choqueraient peut-être beaucoup de gens; mais assurément si une décoration est bien placée, c'est sur la poitrine d'un homme qui, depuis quarante ans, se dévoue à l'éducation de nos enfants. (Nouveaux applaudissements.)
Et maintenant, Mesdames et Messieurs, permettez-moi de vous rappeler qu'ici vous n'êtes que spectateurs; la fête n'est pas pour vous, elle est pour ces enfants. Ce $ont eux qui ont été à la peine, ce sont eux qui ont le droit d'être à l'honneur. Permettez-moi donc de causer avec eux. Je ne vous défends pas d'écouter, bien au contraire; mais enfin ce n'est pas pour vous que je parle, c'est pour mes petits amis. Je leur demande la penuis* sien de m' asseoir suivant mon habitude et de causer avec eux. (Applaudissements.)
Mes chers enfants,
J'ai choisi un sujet très-sérieux; je veux vous apprendre ce que c'est que la science de la vie ; je veux vous enseigner l'art de vivre.
Je crains que, sur cet énoncé, une mère ne s'écrie: « Mon Dieu, que M. Laboulaye va donc être ennuyeux ! Est-ce sur ce Ion qu'on parle à des enfants? »
Je veux vous faire ma confession; je ne crois pas aux enfants. Les hommes, dit-on quelquefois, sont de grands enfants, soit, mais les enfants sont de petits hommes ; ils savent parfaitement ce qu'ils veulent. Ce qu'ils ne savent pas, ce qu'ils ne peuvent pas savoir, c'est ce qu'on apprend avec le temps, ce sont les connaissances qu'on vient chercher à l'école ; mais quant à la volonté elle est déjà chez eux très-ferme. Entre un enfant et sa mère
qui luttent à qui fera céder l'autre, en générai je parierais pour Tenfant. (On rit.)
Oui, mes chers enfants, vous savez très-bien ce que vous voulez ; chez vous la malice... Bon Dieu, qu'est-ce que je dis là? — l'esprit voulais-je dire, — n'attend pas le nombre des années. (Nouveaux rires.) Vous me comprenez parfaitement, et je ne vous étonnerai pas quand je vous dirai que c'est en ce moment que se décide votre carrière et tout votre avenir. A votre âge on est comme un métal en fusion, on reçoit toutes les empreintes; plus tard, quand le fer est refroidi, il ne cède plus, il casse. C'est donc maintenant que vous allez arrêter, sans le savoir, votre destinée bonoe ou mauvaise; si vieux que • je sois, et justement parce que je suis vieux, je puis vous l'affirmer, c'est l'école qui décide de la vie. J'ai vu mes camarades de classe tourner à peu près comme nous le devinions au collège ; tel faisait des petits bateaux de papier et est devenu marin, tel qui ne pensait qu'à voir courir des chevaux est devenu un brillant officier; il y en a qui criaient beaucoup qui sont devenus avocats. (071 rit,) Je crois même qu'il y a parmi eux deux avocats généraux. Quant à moi, qui passais mon temps à lire ou à barbouiller du papier, on m'avait prédit que je ferais un jour des comédies et des romans, je suis devenu professeur de législation, on ne s'était pas trompé de beaucoup. (Nouveaux rires,)
Eh bien, chers enfants, s'il en est ainsi, si c'est maintenant que votre avenir se décide, il est bon de savoir quelle est la manière de conduire sa vie, et comment on peut y réussir, car enfin nous ne sommes pas tous sûrs de faire fortune, mais il est certain que tous nous vivons et que tous nous avons intérêt à conduire notre vie du mieux que nous pourrons.
Pour ne pas vous fatiguer d'une morale inutile, j'ai
réuni toute la science de la vie en cinq points. Tout s'y ramène à Téconomie. Pour vivre le mieux possible, il faut ménager son temps, son argent, son corps, son esprit et son cœur.
Voilà mon sermon, il est en cinq points, mais il n'en sera pas plus long pour cela.
D'abord , qu'est-ce que le temps? Les Anglais disent : Le temps, c'est de Vargent, Je le crois bien, ils font tout payer; mais cette définition n'ost pas juste; il y en a une meilleure : Le temps, çest V étoffe dont la vie est faite, ou, pour mieux dire encore : Le temps, cest la vie. J)e façon que quand vous dites : « Ce n'est rien, je ne perds qu'un quart d'heure, » c'est un quart d'heure de votre vie que vous dissipez, un quart d'heure que vous ne retrouverez jamais.
Le premier devoir de l'homme qui veut vivre et bien vivre, c'est donc d'être ménager de son temps. Une seconde, dit-on, c'est peu de chose, mais avec les secondes on fait les minutes, avec les minutes les heures, et avec les heures les jours. Souvent j'entends dire : m Pourquoi me mettrais-je à travailler?, dans un quart d'heure on dînera. » Ce n'est donc rien qu'un quart d'heure qui ne doit jamais revenir? Mais si tous les jours vous lisiez durant un quart d'heure, à la fin de l'année cela ferait dix jours de lecture. Jugez vous-même de tout ce qu'on peut lire en dix jours.
A ce propos laissez-moi vous conter une anecdote. Cn des plus grands magistrats de l'ancienne France, le chancelier d'Aguesseau, avait épousé une femme qui avait toutes les vertus, mais comme il n'y a pas de lumière sans ombre, au milieu de toutes ses vertus la chanceliëre avait un petit défaut, elle était toujours en retard. Elle appartenait à cette race de gens malheureux qui sont venus au monde un quart d'heure
trop tard, et qui courent toute leur vie après ce maudit quart d'heure sans pouvoir jamais le rattraper. Le chancelier avait fait des observations; elles n'avaient pas eu de succès. En désespoir de cause, il fit mettre dans la salle à manger un pupitre, une plume, de Tencre et du papier blanc, et pendant les dix minutes ou le quart d'heure que tout autre eût perdu avant le déjeuner et le dîner, le chancelier écrivait. Il faisait un livre.
Si j'avais été à sa place, j'aurais fait un traité sur la patience. (On rit.) Le chancelier , qui était meilleur chrétien , écrivait des méditations chrétiennes qu'on lit encore aujourd'hui.
Voilà certes un bon exemple. Nous pouvons imiter un d'Aguesseau et nous montrer, comme lui, économes et avares de notre temps. N'eussiez-vous que cinq minutes, employez-les. Sur toutes choses ne remettez jamais au lendemain ce que vous avez à faire ; c'est le grand malheur de la vie. On dit toujours : « Demain, je ferai ceci ou cela. » Eton ne fait rien. Avec les Hvres qu'on a dû écrire le lendemain, on remplirait toutes les bibliothèques de Versailles, mais ce lendemain n'arrive jamais ; c'est le quart d'heure de madame d'Aguesseau, ce quart d'heure qui nous fuit toujours et qu'on n'atteint jamais.
Voilà donc mon premier point. Le temps, c'est la vie, il ne faut pas le gaspiller.
En second lieu il faut économiser son argent.
Vous me direz: «Nous n'avons pas d'argent. » C'est justement pour cela que je vous prêche l'économie. Si vous étiez comme le Juif errant, je n'insisterais pas; je me suis amusé à faire ce calcul que si le Juif errant, toutes les minutes tirait 10 sous de sa poche, cela lui faisait 30 francs par heure, 300 francs par journée de dix heures 9,000 francs par mois, et par an 108,000 fr.
de rente. (On rit.) Il n^avait donc pas besoin d'économie; mais aucun de vous n'est le Juif errant. Une fois dépensé l'argent ne revient pas dans vos poches , et cet argent a coûté cher à vos parents. Commencez donc à économiser pour eux. Ménagez vos habits, vos livres, votre papier; rien n'est indifférent. J'ai connu un savant illustre, H. Letronne, qui n'a jamais acheté une main de papier; il écrivait tous ses livres sur le papier blanc des lettres et des billets qu'on lui adressait. On peut connaître la date de ses ouvrages par celle des lettres qu'il a reçues.
Parmi vous il n'en est guère qui, de temps à autre, n'ait un peu d'argent. Voici la Saint-Louis qui approche, on vous donnera bien quelques sous, et naturellement vous ne les porterez pas à la caisse d'épargne. C'est là qu'il faut prendre la première leçon d'économie. Franklin, qui était un sage, mais qui, avant de devenir un sage, avait commencé par avoir tous les défauts d'un enfant, raconte qu'un jour dans son enfance, on lui avait donné quelque argent pour s'amuser. La première chose qu'il vit fut un sifflet; la première chose qu'il fit fut de donner tout son argent pour avoir ce jouet.
Le voilà donc qui se met à sifQer, heureux de faire du bruit, non moins heureux de fatiguer les autres avec son . sifflet. Vers le milieu de la journée il eut faim ; ses frères et ses sœurs, qui avaient gardé leur argent, achetèrent du gâteau; Franklin sifflait toujours, mais moins fort. Plus tard il eut soif; ses frères et ses sœurs, qui n'étaient pas moins altérés, employèrent le reste de leur argent à acheter des rafraîchissements. Franklin sifflait toujours, mais du fond d'un gosier sec. La leçon lui profita ; ce fut la seule dépense qu'il se soit jamais reprochée. Plus tard, quand il fut devenu le grand citoyen que vous savez, il regarda d'un œil indifférent
iU DISCOURS POPULAIRES.
les honneurs, les grandeurs, tous les hochets de la vanité qui font courir la foule. A toutes les tentations de la vie, il répondait par son adage : Cest trop cher pour un sifflet.
C'est donc une bonne chose que d'économiser, mais pourquoi est-ce une bonne chose? Ce n*est pas seulement parce que de cette façon on a toujours de Targenl dans sa poche. En soi il est excellent d'avoir toujours de l'argent dans sa poche, c'est la seule manière d'être toujours maître de soi-même et jamais l'esclave d' autrui. En ce point je suis de l'avis de ce prédicateur protestant que son troupeau oubliait de payer, et qui un jour, au moment de prêcher, dit à un de ceux qui se préparaient à l'entendre : « Prêtez-moi donc un dollar. » Il mit le dollar dans sa poche, monta en chaire et prêcha admirablement. Le service fini, il rendit le dollar à son prêteur. « Qu'aviez-vous besoin de m'emprunter cet argent ? lui dit ce dernier ; vous n'en avez rien fait. — C'est ce qui vous trompe, répondit le pasteur. Je lui dois toute mon éloquence. Que voulez-vous que dise ou que fasse un homme qui n'a pas le sou dans sa poche? » On comprit l'apologue, et à partir de ce moment, les paroissiens ne laissèrent plus leur pasteur dans le besoin.
Mais ce qui fait l'excfellence de l'économie, c'est qu'au fond, c'est la domination que nous prenons sur nousmême. Il faut que de bonne heure on apprenne à se refuser quelque chose, à garder son argent pour une dépense utile. Si vous ne commencez pas tout jeune à résister à ces premiers désirs qui sont violents comme des passions, plus tard vous ne le pourrez plus. Celui qui ne se force pas à être économe dans son enfance ne le sera jamais. Or, on voit des gens qui sont économes et ne font pas fortune, mais ce qu'on ne voit jamais, ce
sont des gens qui ne le sont pas et qui s*enrichissent. Ce n est pas la seule raison d'aimer réconomie. La raison chrétienne, c'est que Téconomie est le seul moyen d'avoir de l'argent pour obliger les autres. Les prodigues sont charmants dans les premiers moments, mais le jour où on a besoin d'eux, on ne trouve personne, tandis que ceux qui paraissent difficiles, ei qui comptent, on les trouve quand on en a besoin. Et puisque je suis en train de vous conter des histoires, laissezmoi vous en dire une qui est arrivée à une de mes parentes.
Autrefois, dans mon enfance, il n'y avait pas d'allumettes chimiques, on se.se servait de briquets phosphoriques. C'étaient de petites bouteilles dans lesquelles on trempait une allumette. En général, l'allumette ne partait pas parce que le briquet était mauvais, ou bien quand le briquet était bon, c'était l'allumette qui était mauvaise. On se tirait d'affaire avec des allumettes soufrées par les deux bouts, qu'on enflammait au feu de la cheminée. Et chez les gens économes, quand l'un des bouts de l'allumette avait servi, on l'éteignait, et on gardait l'autre bout pour une autre occasion.
Un jour que ma parente, qui était dame de charité, faisait avec une de ses amies une quête pour les pauvres de l'arrondissement, on lui indiqua une personne fort riche et qui était, disait-on, fort généreuse. En montant l'escalier ces dames entendirent une querelle. C'était le monsieur prétendu charitable qui menaçait sa cuisinière de la renvoyer. Le crime de la cuisinière, c'était d'avoir jeté au feu une allumette qui n'avait servi que par un bout. « Vous me ruinez, vous perdez ma maison, c'est un désordre affreux, » criait notre avare. Notez que la perte d'un bout d'allumette, cela pouvait représenter un centième de centime. Les dames, fort effrayées, n'osaient
plus monter; elle s*y décidèrent cependant. Quand elles eurent exposé Tobjel de leur visite, ce monsieur aligna gracieusement devant elles vingt pièces de cinq francs, c'était alors une grosse somme, et voyant rélonnement de ces dames, il leur dit : « Vous avez entendu ma querelle avec ma cuisinière, mesdames, et vous m'avez blâmé sans doute. Rappelez-vous que si je n'avais pas économisé mes bouts d'allumettes, je n'aurais pas aujourd'hui cent francs pour vos pauvres. » Et la leçon ne fut pas perdue.
Vous voyez combien il y a de raisons pour économiser son argent.
Passons au troisième point.. Il faut ménager notre corps. « Quoi, direz-vous, on veut nous empêcher de nous amuser? » Oh! non, je vous permets toute espèce de plaisir. Jouez à la balle, courez, sautez, grimpez aux arbres, sauf la question du pantalon à traiter avec votre mère. Je ne m'oppose à aucune espèce d'exercice. A votre âge c'est de première nécessité. Il y a plus, je vous demande de ne jamais renoncer ù ces plaisirs de votre enfance, car à ces exercices est attaché le premier bien de l'homme, celui ^lu moins qui est la condition de tous les autres, la santé.
C'est une chose étrange qu'en France on s'occupe autant de la santé des chevaux, des bœufs, des vaches, je n'irai pas plus loin, et qu'on s'occupe si peu de la santé des hommes. En est-il un seul d'entre vous qui sache comment il respire, et comment il digère? Et cependant ce sont là des connaissances nécessaires pour ne pas compromettre sa vie par des imprudences ou des excès. Aussi je voudrais que notre excellent docteur Bérigny fit un cours d'hygiène à l'Institution Bertrand, et qu'il vous apprît comment votre corps est fait, et ce dont il a besoin. Quand vous êtes malades, ne comptez pas sur
VOUS pour vous guérir, il n*y a de bons remèdes que ceux qui sont ordonnés par le médecin. Hais quand vous vous portez bien, un peu d'attention et quelques soins suffisent pour vous maintenir en bonne santé. Rien de plus compliqué que la maladie ; rien de plus simple que rhygiène. On peut la réduire à quatre préceptes ; se nourrir bien, respirer un air pur, se plonger dans l'eau et prendre de l'exercice. Tout cela n'est ni compliqué, ni difficile ; mais la plupart du temps, ces^ conditions si simples, nous négligeons de les remplir, nous compromettons notre santé. Peu importent les motifs qui nous font agir, la nature est sourde et ne reçoit pas d'excuses, elle veut qu on obéisse à ses lois. Qu'un pauvre n'ait pas de quoi manger, ou qu'un savant oublie de dîner, par amour de la science, la peine est la même, c'est le corps qui la paye.
Oublier l'heure du dîner, direz-vous, cela n'est pas possible? — A votre âge, non. Mais il y a plus d'un travailleur -et plus d'un savant à qui cela est arrivé. Newton, par exemple. On conte qu'un Jour, à l'heure du dîner, un de ses amis vient le voir ; Newton le prie d'attendre; il oublie tout ensemble le dîner et le visiteur. L'ami s'impatiente, il avait faim ; il voit sur la table un plat d'argent, couvert d'une cloche, il la lève et trouve un poulet accommodé. 11 entame la volaille, commence par une aile, et finit par ne rien laisser dans le plat. Ar ce moment, Newton arrive, découvre le plat d'argent, son ami préparait déjà des excuses. — « Mon cher, dit Newton en riant, il faut pardonner à un pauvre savant ses distractions, j'avais oublié que j'avais dîné. » Fort bien; mais l'estomac a de la mémoire; il se venge quand on le néglige ou qu'on le force, et c'est ainsi qu'on détruit sa santé.
Rappelez-vous toujours celte maxime : votre santé est
dans vos mains. Et avant tout et surtout, il vous faut de Tair pur. Nous ne sommes pas nés pour êlre enfermés, nous sommes comme les bougies, il nous faut de Tair pour brûler. Les Napolitains ont un proverbe que je voudrais voir gravé en lettres d'or dans toutes nos écoles : Là où le soleil neutre pas entre le médecin. Eh bien, tâchez que le soleil entre et non le médecin. Je n'insiste pas davantage. Ce n'est pas à votre âge qu'on a grand besoin de recommandations de ce genre ; souvenez-vous seulement que Thygiéne est la science de la santé, qu'il n'y a pas de connaissance plus essentielle, et qu'une éducation dont Thygiéne ne fait pas partie est une éducation incomplète. Avisez donc à vous instruire sur ce point.
Ce que vous avez à faire pour votre corps, vous avez à le faire aussi pour votre esprit. Notre, esprit ressemble tout à fait à notre estomac. 11 a faim, il veut manger, et il faut qu'il digère. Quand noire esprit a faim, cela s'appelle Tennui, c'est une maladie qu'il est toujours aisé de guérir. Vous vous ennuyez, c'est que votre esprit demande à travailler : lisez, dessinez, faites de la musique, vous ne vous ennuierez plus.
Seulement, la chose essentielle, c'est de bien nourrir cet esprit; en ce point, si jeune qu'on soit, on peut réfléchir et prendre de bonne heure son parti de ne faire que des lectures utiles, de ne lire que ces bonis livres que vos maîtres vous recommandent. « Ah ! me direzvous, ils sont si sérieux les livres que nous recommandent nos maîtres 1 » C'est exactement comme si vous disiez : « On nous recommande de manger du bœuf, du mouton, nous aimerions mieux manger des gâteaux.» Il y a des livres qui ressemblent parfaitement à ces gâteaux ; ils sont aussi difficiles à digérer et aussi fades : ce sont ces romans-feuilletons, si vides et si lourds,
et les chansons, et les romances à la mode. Gardez* vous de celte nourriture exécrable; lisez de bons livres de voyages, Rohinson Crusoë, la collection du Magasin pittoresque^ et si la lecture ne vous prend pas tout votre temps, dessinez d'après de bons modèles, d'après la bosse, d'après nature si faire se peut, en un mot, arrivez à comprendre que c'est à vous qu'il appartient de nourrir votre esprit. Je ne vous demande pas de préparer vos études de l'année prochaine. M. Bertrand vous le demandera peut-être, non pas moi. J'aime qu'on jouisse de ses vacances, et que l'esprit ait de temps en temps la bride sur le cou. Il est bon de savoir une foule de choses en dehors de Télat qu'on doit exercer.
Il y a un raisonnement qu'on fait souvent, c'est celuici : voilà un garçon qui aime les fleurs, qui a du goût pour la botanique, il sera mécanicien ou serrurier, à quoi cela peut-il servir? Je dirai, moi,' laissez-le étudier les fleurs. Examinez ces grands balcons en fer forgé de nos vieux hôtels de Versailles, pensez-vous qu'il ait été indifférent pour les ouvriers qui ont ainsi travaillé le fer d'avoir l'œil habitué à voir et à connaître la nature ? L'homme qui aime les fleurs, les plantes, sera un meilleur dessinateur, un meilleur serrurier, un meilleur architecte. Notre esprit, je le répète, est comme notre estomac, il aime la variété ; une nourriture toujours la même le fatigue et Tépuise rapidement.
Mais il faut le nourrir ; il faut mettre de l'huile dans la lampe, ou sinon elle s'éteint avec une extrême rapidité. Vous voyez des gens dont on disait dans leur jeunesse qu'ils avaient beaucoup d'esprit, et qui, arrivés à l'âge mûr, sont des hommes tout à fait nuls. C'est que leur esprit est mort d'inanition. 11 faut donc travailler, cultiver son esprit, lire, dessiner, observer ; on peut faire cela à tout âge. La nature met tout à notre disposi-
120 DISCOURS POPUUIRES.
tion, seulement il faut se donner la peine de regarder.
Vient enfin Téconomie du cœur. Comment faut-il ménager son propre cœur?
D'abord il faut avoir une volonté droite. On n est un homme que par la volonté. Si on n'a pas une volonté juste et honnête, tout ce qu'on fait tourne mal; les connaissances de Tesprit sont un danger de pliis.
Et comment avoir une volonté droite? Cela est aisé. Toute la morale est renfermée dans cette maxime : « Ne c faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu*on a vous fit. » A quoi le christianisme a ajouté comme une perfection : « Faites à autrui ce que vous voulez qu'on « vous fasse. » Â tout âge on comprend cette doctrine : Aimez-vous qu'on vous donne un coup de poing, qu'on vous dise des injures, qu'on vous prenne ce qui vous appartient? — Non. — Aimez-vous au contraire qu'on soit aimable avec vous, qu'on vous donne un livre, une gravure? — Oui : eh bien, le moyen de se faire des amis, le voici : rendez service aux gens ou faites-vous rendre service par eux, dés ce moment vous ne leur serez plus étranger.
Voilà le premier principe, une volonté droite. Le second principe, c'est d'aimer à propos. Nous allons souvent chercher très-loin un bonheur qui est sous notre main; ici je ne recommande pas l'économie, faites-y bien attention ; il y a des gens qui sont tellement ménagers de leur cœur qu'ils n'aiment qu'eux-mêmes, de ces gens, comme disait Chamfort, qui mettraient le feu à la maison de leur voisin pour se faire cuire un œuf à la coque. Non, je ne vous recommande pas celte horrible économie. Dans ma jeunesse on représentait dans une comédie un monsieur qui craignait tellement que l'émotion n'altérât sa précieuse santé, qu'il avait dans la main un petit thermomètre qu'il consultait sans cesse. S'nni-
ina't-il, même pour une bonne action, il s'arrêtait aussi* tôt, car le thermomètre montait, et le cœur de notre égoïste battait un peu trop vile. Je ne vous recommande pas davantage cette économie ridicule. Ce que je désire au contraire, c'est que vous ne soyez pas économes mal à propos.
Nous sommes trop souvent économes quand il ne faudrait pas Tètre, et alors qu'il nous faudrait dépenser tout notre cœur nous n'en faisons rien. Nous avons notre père et notre mère; il nous semble si naturel que notre père et notre mère nous aiment, que nous ne nous donnons pas la peine de les payer de retour. Certainement nous les aimons beaucoup, surtout quand nous avons quelque chose à leur demander, mais les aimer pour eux-mêmes, en nous gênant, en leur faisant un petit sacrifice, c'est plus rare. Vous ne me croyez pas? Je vais vous donner un thermomètre pour juger du degré de votre affection. Un vieux philosophe comme moi a rexpérience des choses humaines. Les enfants s'imaginent que le monde a commencé avec eux, et que personne ne peut lire dans le fond de leur âme, mais à mon âge on y lit à livre ouvert. Vous allez recevoir vos prix, ce soir vous lirez les beaux volumes qui vous auront été donnés autour de la table de la famille; mais quand viendra l'heure du sommeil et que la mère dira : a Mon enfant, il faut aller se coucher, » l'un fermera docilement son livre, et moi je dirai : Voilà un enfant qui aime sa mère et sait lui obéir ; un autre répondra : « Laisse-moi finir ma page, je n'ai pas envie de dormir, c'est si intéressant ! » Celte réponse ne m'effraye pas trop; je dirai seulement: Voilà un enfant passionné et qu'il faut surveiller; mais en voici un troisième qui se récrie: tt Laisse-moi donc tranquille, » qui met son coude sur la table, et qui donne des coups de poings. Je dis, alors,
in DISCOORS POPULAIRES.
il y a ici deux coupables, si même il n'y en a pas trois ; il y a Tenfant qui n'est pas bon pour sa mère, il y a la mère qui a gâté son enfant, et enfin il y a le père qui n'a pas donné à Tenfant une leçon de resplect qui est dans mes théories d'éducation. Je n'admets pas qu'un père se laisse manquer par son enfant.
Ainsi dès ce soir vous pouvez vous demander : « Est-ce que j'aime mon père comme je le dois? » Mais dans Tinsouciance des enfants il y a une part qui n'est pas de leur faute. On ne leur fait pas assez connaître toutes les bontés qu'on a pour eux. Je voudrais que le père mît ses enfants dans le secret de tous les sacrifices qu'il fait pour eux. Pourquoi ne leur ferait-il pas voir combien il faut qu'il travaille de jours et de semaines pour leur acheter leurs habits et leurs livres , pour acquitter le prix de la pension? Les enfants ne sont pas ingrats; mais souvent ils ignorent tout ce qu'on fait pour eux, et le plus souvent ils n'en savent pas le prix. Mieux instruits, ils seraient plus reconnaissants; la reconnaissance deviendrait chez eux quelque chose de vivant et d'actif. Quand on a perdu sa mère, on la regrette toujours; le malheur c'est qu'on n'ait pas compris combien on devait l'aimer a!ors qu'elle était vivante. C'est là qu'il faut mettre son affection, c'est danc la famille, il faut bien se le persuader, qu'elle doit être placée en premier lieu.
Maintenant il faut avoir des amis ; mais il y a une espèce d'amis qu'il faut éviter. Ce sont ceux qui se moquent de tout le monde. Rien de plus fâcheux que la société de ces jeunes sceptiques qui ne croient à rien et tournent tout en ridicule ; non-seulement ces enfants n'arrivent à rien, mais ils découragent et perdent les autres. La première condition pour valoir quelque chose, c'est de prendre la vie au sérieux. Il faut prendre au sérieux sa
famille, son travail, jusqu'à ses plaisirs. C'est de cette façon qu'on arrive au but qu'on s'est proposé.
Enfin, comme qualité morale, je vous recommandela gaieté. En France elle a disparu, la gaieté ; nous sommes devenus un peuple lugubre et ennuyé. Ennuyé et ennuyeux sont deux mots qui se touchent de très-près. Dans mon enfance, j'ai vu des gens qui avaient traversé la RévolutioiT; les uns avaient été en prison, les autres avaient échappé à grand'peine à l'échafaud, ceux-là avalent passé par les grandes guerres de l'Empire; tous avaient été ruinés. Eh bien, ils étaient presque tous trèsgais. La vieille politesse française n'admettait pas qu'on ennuyât ses voisins de ses souffrances. Les femmes ellesmêmes, les femmes surtout, ne parlaient jamais de leur santé en public. Aujourd'hui chacun semble prendre plaisir à étaler ses misères. On est heureux d'attrister'ses voisins. Ce n'est pas ainsi que faisaient nos aïeux, ce n'est pas ainsi qu'il faut faire. Gardons noire souffrance pour nous et faisons bonne mine aux autres. C'est autant de gagné sur les tristesses de la vie.
Je. ne parle pas de ceux qui viennent vous dire naïvement : Je nC ennuie. Les enfants surtout abusent de cette confidence. La réponse est aisée : Mon enfant, vous êtes parfaitement libre de vous ennuyer, mais n'ennuyer pas les autres ; travaillez et faites bonne contenance, vous dissiperez facilement votre ennui. Songez que la gaieté, c'est r épanouissement du cœur. H faut être gai par respect pour les autres, et un peu par respect pour soimême.
Après la famille, il faut aimer sa patrie. — Oui, je dis cela à des enfants, il faut commencer de bonne heure. Aujourd'hui, quand vous travaillez, vous faites votre premier acte de citoyen; tout citoyen doit se rendre utile à son pays, l'ignorance est un danger public. La
pairie, vous lui devez tout, celte école, cette belle ville, où tout instruit vos yeux. A Versailles, vous avez de beaux exemples : la statue du général Hoche et celle de l'abbé de l'Ëpée. Le dévouement à la liberté, le dévouement à l'humanité. Mais nous n'avons que deux statues, ce n'est pas assez pour une grande ville comme la nôtre; il nous faut des grands hommes, tâchez de nous en fournir. Parmi vous, qui sait s'il n'y a pas un grand inventeur, un grand artiste ; je ne veux pas dire un grand général, les statues de généraux, il y en a beaucoup. (Applaudissements») Ce qu'il nous faut, ce sont de grands citoyens.
Me voici au bout de mes cinq points, et je m'aperçois que j'en ai oublié un sixième, c'est qu'il ne faut pas abuser de la patience d'autrui. Mais du temps ou de Targerït des autres on en dispose toujours trop aisément. Je me hâte donc de fniir.
Ce que je vous dis aujourd'hui, mes chers enfants, je ne Fai pas cherché dans les livres, je l'ai appris par l'expérience de la vie. Je me suis souvent reproché d'avoir perdu mon temps et mon argent, je regrette de n'avoir pas assez ménagé ma santé de manière à en avoir un peu dans l'âge mûr, je crains de n'avoir pas assez aimé ceux qui m'entouraient. Voilà ce que je me reproche; mais je n'ai jamais regretté d'avoir économisé mon temps ni mon argent, ni d'avoir bien usé de mon esprit et de mon cœur; et si Ton m'offrait de recommencer la vie, je dirais volontiers comme Franklin, que j'accepterais une seconde édition pourvu qu'elle fût revue et corrigée, mais non pas considérablement augmentée. Ceci est un rêve ; je ne peux pas revivre, mais vous, qui entrez dans la vie, vous pouvez profiter de mes conseils, éviter les écueils où ceux de ma génération sont tombés. Ceux qui viendront après vous profiteront à leur tour de votre
LA SCIENCE DE LA YIEf. 123
expérience pour être plus heureux et aller plus loin que vous. C'est ainsi que chaque génération, en travaillant pour elle-même, travaille pour celle qui la suit. La civilisation est une armée en marche, il faut tenir votre rang dans cette grande armée du travail et de la paix. Vous êtes du régiment de Versailles; dans le régiment de Versailles il faut qu'on distingue le bataillon Bertrand. 11 faut qu'il y ait toujours inscrit sur son drapeau ces trois mots: Travail, honneur et patrie. Ce drapeau, vous le tiendrez glorieusement. Déjà vos devanciers sont eii- Irés dans la vie; il faut suivre leur exemple et travailler comme eux. La fortune, on la trouve quelquefois, quelquefois aussi elle vous échappe; les honneurs, on croit les tenir et ils s'envolent. Mais le vrai bien d'un homme, ce que rien ne peut lui ravir, c'est sa probité. Faites qu'en vous voyant chacun de vos compatriotes se dise : « Voilà un honnête homme, un bon citoyen! » C'est là la vraie gloire et la vraie grandeur. Tout le reste n'est que vanité. (Longs applaudissements,)
Discours prononcé à la salle de la Redoute le 24 janvier 1869^
Mesdames, Messieurs,
Quand j'étais en rhétorique, il y a de cela quarante ans, notre professeur, homme d'esprit, homme d'érudition, nous enseignait comment Démosthène et Cicéron s'y prenaient pour charmer les Grecs et séduire les Romains. La seule chose qu'il ne nous enseignait pas, c'est comment un Français pouvait parler à ses compatriotes et à ses amis. Je me souviens qu'il y avait un art trèsingénieux au moyen duquel on pouvait toujours avoir un discours prêt à servir avec la certitude de plaire à ses auditeurs. Malheureusement j'ai oublié ma rhétorique. Je me rappelle cependant qu'on coupait le discours en morceaux, et que le premier morceau, qui s^appelait l'exorde, avait deux conditions : la première, c'est qu'il fallait que l'orateur se fît petit, agréable et modeste, et la seconde, c'est qu'il déclarât aux Athéniens ou aux Romains, qui, à ce qu'il parait, étaient de très-granda personnages, qu'ils faisaient trembler leur malheureux orateur. La première condition, je crois la remplir. Monsieur le président^ vient de me la rendre
* M . le prince de Broglie.
plus difficile; car, véritablement, il m'a un peu accablé ; mais pour être modeste, je n'ai qu'à me reporter à quinze jours en arrière ; j'ai entendu ce jour-là un des maîtres de la parole; j'ai admiré M. Jules FavreS et j'ai compris toute la différence , qui sépare un artiste d'un manœuvre. Quant à trembler devant vous, me voilà bien embarrassé, messieurs ; je suis forcé de vous dire que le sentiment que vous m'inspirez est tout autre que la peur ; c'est la confiance, c'est la reconnaissance d'une bienveillance qui ne m'a jamais manqué, c'est le bonheur de me trouver avec vous, de jouir en commun d'une liberté nouvelle, et de pouvoir vous dire : « Enfin, les barrières sont tombées, les honnêtes gens peuvent se réunir et causer ensemble du bonheur de la patrie ! » Je sais qu'il y a ici des dames et que je devrais peut-être trembler devant les dames, mais , tout au contraire, ce sont elles qui me rassurent; je voudrais qu'il y en eût davantage pour nous entendre. N'avezpas remarqué que les réputations se font toujours par les femmes? Or, nous avons une très-mauvaise réputation, si mauvaise que nous avons effarouché jusqu'à la pudeur d'un propriétaire de bals masqués*. On a craint les écarts de la parole, il me semble qu'il y a des écarts plus à craindre que ceux-là. Eh bien, que ces dames nous entendent, qu'elles rétablissent notre réputation, qu'elles sachent que nous sommes d'honnêtes gens, des pères de famille qui tâchons uniquement de répandre l'instruction et le bien-être. On peut nous railler, cela ne fait pas de mal en France, nous serons les premiers à rire de ce qu'on dira de nous; on peut nous dire des injures, il
* De V Influence des mœurs sut la littérature. Brochure in-18.
* Le directeur de la saUe Valentino, où s'était tenue la réunion dans laquelle a parlé M. Jules Favre, avait refuse de louer la salle pour y faire d'autres conférences.
128 DÏSCOUUS POPULAIRES.
paraît qu'il y a des gens à Paris qui vivent de ce métierlà, mais nous ne haïssons personne, ou plutôt nous n'avons que deux ennemis, l'ignorance et la misère, ces éternels tyrans de Thumanité qui ont engendré tous les autres.
Je ne puis donc pas vous faire un exorde à la grecque, mais permettez-moi de vous remercier du concours que vous m'apportez aujourd'hui et de vous montrer ici une application nouvelle et excellente du droit de réunion. Avant cette loi, que pouvais-je faire pour le quartier où j'ai l'honneur d'enseigner depuis longtemps? La bourse d'un professeur n'est pas très-bien garnie, et quand on en tire une pièce d'or, il y a un vide que la ménagère aperçoit tout de suite; mais, grâce à vous, je puis maintenant me montrer généreux. Vous apportez un peu d'argent, pas grand'chose, moi j'apporte ma parole, c'est encore moins, mais, mis ensemble, tout cela fait une somme, non pas une aumône vulgaire, je n'aime pas l'aumône ; la pauvreté n'€st pas une mauvaise nourrice, quoiqu'elle vende quelquefois son lait un peu cher; mais à côté des pauvres qui peuvent travailler, il y a ceux que j'appelle les naufragés de la vie : les vieillards, les veuves avec de petits enfants, les orphelins. Est-ce que le devoir de la société n'est pas de les se* courir? est-ce que toutes les théories du monde peuvent prouver que le premier devoir n'est pas de leur venir en aide? Eh bien , grâce au droit de réunion, nous pouvons faire cela ; vous entendrez peut-être un discours médiocre, — j'ai tort de dire peut-être, —mais vous aurez donné un bon exemple, mais vous aurez fait une bonne action, et nos pauvres vous béniront*.
*■ La recette était destinée aux pauvres du Y* arrondissement. Elle a produit cinq cents francs.
J*ai choisi pour sujet de cette réunion le Progrès, C'est un des mots dont on se sert le plus aujourd'hui, mais quand on demande à son voisin de définir le progrès, on t)btient en général cette réponse : « Le Progrès... c'est bien facile, le progrès,., c'est clair comme le jour, c'est le progrès. » Cependant on parle du progrès des lumières, du progrès de la civilisation, du progrès du luxe,^ je ne sais ce qui n'est pas en progrès; les jupes de nos feranjes, par exemple, sont en progrès, leurs cheveux sont en progrès; il n'y a pas jusqu'aux impôts qui... mais je ne veux pas parler politique.
Cherchons donc ce que c'est que le progrès, el pour cela voyons comment celte idée est entrée dans le monde par qui elle y est entrée, et quelle peut en être la portée. Notre siècle est justement fier des découvertes de la science, des inventions de l'industrie. La vapeur et l'électricité ont renouvelé la face de la terre. 11 y a dans une pièce de Shakspeare un petit génie qui se croit fort habile parce qu'il dit qu'en quarante minutes il mettra une ceinture à la terre ; si ce pauvre' petit génie revenait au monde, il s'apercevrait qu'il est fort arriéré; il ne faut pas deux minutes à l'électricité pour en faire plus que lui. Le progrès a dépassé jusqu'aux fées d'autrefois.
Ces découvertes, ces inventions sont admirables ; je suis de ceux qui ne peuvent entrer dans une forge, dans une filature, sans être étonné de ce que l'esprit de l'homme a pu inventer de procédés aussi ingénieux qu'utiles. Quand je vois, par exemple, cet énorme marteau qui tombe et retombe en deux temps inégaux, comme le pas de Vulcain le boiteux, ces laminoirs où le fer s'étire en rubans ; ou quand je vois dans les filatores une main d'acier, plus agile qu'un doigt de femme, saisir et rattacher le fil qui se rompt, je suis étonné, confondu, frappé d'admiration; mais ce n'ett pas la ma-
chiiie que j'admire, c'est l'esprit humain qui enfante ces merveilles ; c'est lui que je vois toujours présent et dans la forge, et dans le laminoir, et dans le métier. Sur uit mot, ce marteau énorme va briser une masse de fer ou bien il s'arrêtera tremblant devant une feuille de papier. Et qu'est-ce que ce marleau? Une pensée réalisée; c'est la volonté de l'homme, qui a dit à la nature : « J'ai sui^i tes lois, j'ai surpris tes secrets, maintenant tu m'obéiras! »
Mais il n'y a pas seulement des découvertes dans le monde de la nature, dans le monde physique ; il y a aussi des découvertes dans le monde de l'âme, dans le monde moral, et de même que noire fortune publique, la fortune de la France s'enricliit de toutes les inventions de l'industrie, la conscience publique s'enrichit de toutes les idées nouvelles qui paraissent dans le monde et qui donnent un caractère plus précis aux devoirs que nous , avons à remplir. Rarement on se ro^id compte de ce phénomène si remarquable dans l'histoire. Et cependant il y a un jour, une heure, un moment pour les grandes idées morales qui paraissent dans le monde, comme il y un jour, une heure, un moment pour les découvertes qui renouvellent l'industrie. Je vous en donnerai quelques exemples :
Au seizième siècle, quand la Réforme parut, la devise universelle de l'Europe était : Une foi, une loi, un roi ; il n'y avait pas de place pour une religion nouvelle, à moins qu'elle ne chassât l'ancienne. Alors éclata celte guerre formidable, cette lutte religieuse qui ensanglanta l'Europe ; personne ne comprenait que.deux Églises, que trois Églises pussent exister à côté Tune de l'autre ; l'idée qui devait donner la paix au monde n'avait pas encore paru, la découverte n'était pas faite. Sous le règne de Louis XlV,^vous voyez Bossuet, dans ses discussions avec les protestants, les forcer d'avouer qu'eux aussi sont in-
LE PROCHES. i5i
tolérants ; eux aussi ne peuvent admettre qu*on tolère le déisme, rathéisme, le philosophisme. Eh bien, au milieu de ces discussions, des gens dédaignés, des gens que par mépris on appelait et qu'on appelle encore les trembleurs, les quakers, comme disent les Anglais, présentaient à Charles H, en 1675, leur Apologie de la religion chrétienne telle qu'elle est enseignée par la Bible,
Au milieu de l'explosion de toutes ces haines, alors que les peuples s*entr*égorgeaient, un de ces hommes dédaignés, Robert Barclay, un pauvre quaker, déclare hautement que la conscience est un domaine que Dieu s'est réservé, qu'il n'y a pas de puissance au monde qui puisse usurper sur le domaine de Dieu, que toutes les guerres religieuses, toutes les persécutions, sont inspirées par l'esprit de Caïn, le premier meurtrier et le premier fratricide, et que, pourvu qu'un homme respecte la loi citiie, cet homme a droit à Tégalité dans toute société.
Voilà donc un peuple aujourd'hui encore fort peu considérable comme Eglise qui, le premier, a cet honneur d'apporter dans le monde, non pas l'idée de la tolérance^ que défendront Voltaire et Montesquieu, mais, ce qui est bien plus, l'idée de la liberté religieuse.
On autre exemple : croyez-vous que lorsque l'Espagne, l'Angleterre et la France allaient ravager l'Afrique pour y enlever des noirs et les transporter dans les colonies, au seizième et au dix-septième siècle, croyez-vous que cette conduite inspirât l'horreur qu'elle inspire aujourd'hui? Non, sans doute ; nos pères n'étaient pas plus mauvais que nous, mais leur conscience était faussée de ce côté ; ils croyaient en toute sécurité que, sans faire de mal, on pouvait enlever ces noirs, ces païens idolâtres, et les livrer aux bienfaits de l'esclavage, qui devait, disait-on, les christianiser. D'où est venue la protestation? Elle esl partie du fond de l'Amérique ; cette fois encore c'est un quaker
qui le premier a fait entendre la voix de rhumanité.
En passant, je signale les quakers comme les hommes qui, malgré le dédain dans lequel on les a tenus si longtemps, ont vu le plus clairement dans Tavenir. Non-seulement ils ont demandé la liberté religieuse pour ,tous, et la liberté civile pour les noirs, mais ce qui vous étonnera peut-être, messieurs, c'est que depuis longtemps ils ont demandé l'égalité civile des hommes et des femmes, disant qu'il fallait accorder l'égalité des droits, et que la différence des sexes suffirait pour établir la différence des devoirs. Ils ont demfindé plus encore et je vous les signale comme des rêveurs incorrigibles : ils ont demandé il y a plus de deux siècles qu'on en finît avec la guerre comme étant un assassinat.
Cette parole d'un quaker, partie de l'Amérique, ré. pétée en Angleterre, y fut sans doute saisie par Montesquieu, et, pour la première fois, en 1748, parut dans un livre français une protestation contre la traite des noirs. Ce livre, c'est l'Esprit des lois. Cette protestation est faite comme savait le faire Montesquieu, avec une ironie sanglante, mise au service de la justice et de la vérité. Il est évident, dit-il, qu'on ne peut trouver mauvais qu'on mette les nègres en esclavage. D'abord, il nous faut du sucre, nous en avons besoin, il est donc très-juste d'asservir les Africains pour nous en procurer ; en outre, ces gens ont la peau noire, on ne peut imaginer qu'il y ait une âme sous une peau noire ; de plus, ils ont le nez écrasé, si écrasé, qu'on ne peut avoir pitié d'un peuple semblable; d'ailleurs, réfléchissons-y : si nous les traitions comme des hommes, que serions-nous donc, nous qui les mettons en esclavage? Nous ne serions même pas des chrétiens, et, ajoute-t-il, si, comme certaines gens le prétendent, les nègres étaient des hommes, est-ce que les princes, qui font tant de conventions inutiles , n'auraient pas fait
depuis longtemps une association en faveur de la miséricorde et delapilié?
Voilà donc encore une idée qui a sa date; je vous en citerai une troisième : celle-là est plus saisissante, parce que nous assistons à sa naissance, je veux parler de Tabolition de la peine de mort. C'est une question qui aujourd'hui agite beaucoup les esprits, et pourtant jusqu'à Beccaria, en plein dix-huitième siècle, on ne s'en est guère occupé, par une raison toute simple. Dans le coupable on ne voyait que le crime et l'expiation, et sur ce lerrain du crime et de l'expiation, il n'y a rien à dire contre la peine de mort ; j'avoue que je ne comprends pas qu'on puisse refuser à la société le droit de se délivrer des hommes qui lui font la guerre ; je suis de l'avis de ce chancelier qui disait à son souverain, à propos d'un assassin qui avait tué six personnes et qu'on avait gracié après son premier crime : « Sire, ce n'est pas lui qui est le vrai coupable, il n'a fait qu'une seule victime; en lui faisant grâce, c'est vous qui avez tué les cinq autres. »
Mais aujourd'hui une idée nouvelle est entrée dans le droit criminel, c'est l'idée de rèpenlir; nos pères n'avaient vu que l'expiation, aujourd'hui nous voyons le repentir et nous disons : c Quel que soit le crime d'un homme, peut-on lui refuser de racheter sa faute par ses regrets, par sa conduite? s 11 y a là une idée profondément tendre, profondément juste, profondément chrétienne; eh bien, cette idée -là , un jour sans doute elle triomphera. Elle gagne tous les jours du terrain, vous la verrez en quelque façon arriver à pleine floraison, et très-probablement il y aura étonnement dans les générations futures, surprises que leurs devanciers, que leurs pères aient eu si longtemps la barbarie de tuer inutilement leurs semblables.
i54 mSCOUKS POPULAIUKS.
11 y a là encore une transformation^ un éclaircissement, dirai-je, de la conscience humaine.
Voilà donc des exemples d'idées nouvelles entrant dans le monde. Il en est de même de 1 idée de progrès ; je puis vous donner la date de sa naissance, j'ai assisté a son baptême.
Dans V Esprit des lois^ publié par Montesquieu en 1748, un des plus vastes recueils de la science humaine, un des livres qui font le plus d'honneur à la France, il n'est pas encore question du progrès. Montesquieu trouve tout naturel de comparer pèle-méle les Athéniens, les Spartiates, les Vénitiens, les Français, les peuples de Tantiquité et les peuples modernes. Gela se passe en 1748. Tout à coup, en 1750, à la Sorbonne, un jeune prieur de Sorbonne, nous dirions aujourd'hui un séminariste, Turgot, à l'âge de vingt-trois ans, prononce un discours sur les progrès successifs de Tesprit humain.
Là est le point de partage. Ce jour-là l'idée de progrès est entrée dans le monde, elle va combattre contre une idée tout opposée qu'elle y rencontre et que peu à peu elle doit chasser.
Quelle est l'idée qui régnait dans le monde au moment où l'idée du progrès s'y présente? C'est l'idée d'une déchéance universelle. Chez tous les peuples qui ont eu une certaine civilisation, on voit dans leurs annales mythologiques l'idée d'une époque de bonheur, d'un âge d'or, d'une ère de prospérité où tous les hommes sont innocents et les femmes aussi, où les ruisseaux de lait et de miel coulent partout, où l'homme vit sans rien faire, ce que l'on semble considérer comme le suprême bonheur. Peu à peu l'espèce devient méchante, la guerre arrive, on s'enlr'égorge ; alors commence une décadence, elle ne s'arrête pas, et, en général, le poêle qui chante le bonheur des anciens temps maudit le pré-
sent comme étant le dernier degré de la déchéance ; sa seule consolation est toujours celle d'Horace : Nous valons moins que nos pères, nos pères valaient moins que leurs aïeux, nos misérables neveux vaudront encore moins que nous.
Cet âge d'or, vous le trouvez partout. Dans l'Inde, les quatre âges du monde sont figurés par un taureau qui, placé sur ses quatre pieds dans la première époque, à la seconde a perdu un pied, ce qui prouve que la justice est boiteuse ; à la troisième en a perdu deux, et à la quatrième, époque où nous sommes, ne tient plus que sur un pied et encore je ne sais pas comment il y tient. Les lois de la justice ont disparu et, par une fiction qui ne manque pas d'une certaine grandeur, il ne reste plus de place que pour la charité et la pitié. Chez les Perses nous trouvons un paradis primitif; chez les Grecs et les Romains, partout enfin, nous voyons cette idée de décadence universelle. Quand le christianisme a paru, cette religion d'espérance et de foi, il semble qu'elle aurait dû introduire l'idée du progrès dans le monde, mais les premiers chrétiens rencontrèrent ici-bas le martyre et les persécutions; en outre, ils pensaient que le monde allait finir, il leur était donc difficile de croire au progrès de l'espèce humaine. Dans les convulsions qui emportèrent l'empire romain , nous trouvons la même idée de désespoir ; les barbares portent partout la misère et la ruine. Quand ils sont devenus les maîtres, la propriété est tellement menacée, la vie tellement peu sûre, que nous voyons dans une foule d'actes du temps cette formule de donation aux églises : u La fin du monde approchant comme Tindiquent des signes très-certains, je donne mon bien à telle ou telle église; » il en est ainsi à peu près jusque vers Tan 1000; c'est en l'an iOOO qu'avec le monde devaient finir les maux de l'huma-
nîtê. Il n'y avait pas là de place pour Tidèe du progrès. Après celle date, rhumanité reprend courage, ii y a un réveil de la liltérature et des arts, nous avons la floraison du douzième et du treizième siècle encore attestée par ces magnifiques cathédrales qui s'élèvent sur notre sol. On voit le passé d'un œil plus favorable, mais on ne se rassure pas sur le présent, et comme on se méfie trèsfort des princes et des seigneurs, — nos bons aïeux ne sont pas du tout confianls de ce côté; il faut dire qu'ils étaient payés pour cela, je me trompe, ils payaient pour cela, — la première chose qu'ils font, c'est toujours de demander à leurs seigneurs le maintien des coutumes du bon vieux temps. Ainsi la société, même à une époque relativement heureuse, regarde toujours vers le passé.
Vient la Renaissance, il y a un réveil de la pensée humaine, mais qu'est-ce qu'on admire? C'est la Grèce, c'est Rome, c'est toujours le passé. Par une illusion bizarre, par un mirage singulier, l'esprit qui s'émancipe s'imagine qu'il est d'autant plus Hbre qu'il s'attache davantage à l'antiquité. La Réforme arrive en même temps que la Renaissance, c'est une rupture complète avec la tradition; il semble que la raison va proclamer son empire et que l'esprit humain affranchi verra s'ouvrir devant lui un avenir incléfîni. Non, la Réforme a les yeux tournés vers le passé; ce qu'elle veut, c'est restaurer la primitive Église, c'est revenir au deuxième ou troisième siècle, comme si jamais l'homme pouvait revenir à son passé, comme si jamais Teau d'une rivière pouvait couler deux fois à la même place, comme si «Heraclite n'avait pas déclaré, longtemps avant notre ère, que l'homme ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve. Il n'importe; c'est toujours au passé qu'on prête des vertus qu'il n'a pas, c'est toujours dans le passé
LE PKOGRÈS. 137
qu'on place le bien-être suprême, Tidèal du bonheur humain.
Vient le dix-huitième siècle. Là nous trouvons l'amour du passé sQus une forme nouvelle; c'est Rousseau qui célèbre la nature, et la nature, pour lui, c'est l'âge d'or où l'homme vivait avant d'entrer en société, c'est-à-dire une époque où l'homme, pour nous, n'existe pas encore, car il nous est impossible de comprendre l'homme en dehors de la société, si par ce mot de société nous supposons ce qu'entendait Rousseau lui-même, la première union et la première famille. Il suppose l'homme vivant seul dans les bois et se le représente, non point tel qu'il est dans cet état sauvage, c'est-à-dire écrasé par la nature, couchant sous les arbres, soumis aux intempéries des saisons, en butte à la fièvre et aux bêtes de proie; non^ la nature selon Rousseau, protège l'homme primitif, elle le défend des animaux féroces, et le jour où il entre en société, il dégénère. « Le premier homme, dit-il, qui a planté un grain de blé dans le sillon a fondé la civilisation et perdu le genre humain. » Avec une théorie pareille, on tourne le dos au progrès. Rousseau cependant a connu la perfectibilité de l'espèce humaine , mais il la considère comme le plus grand des fléaux. Ce qui équivaut à dire que pour l'homme la perfectibilité, c'est le droit de se perdre; aussi remarque-t-il ingénieusement que l'homme est le seul être qui devienne imbécile, car, dit-il, il revient ainsi à sa première nature. La brute qui ne peut se perfectionner, reste ce qu'elle est ; l'homme a le privilège curieux de pouvoir devenir ce que Je viens de vous dire.
Les autres philosophes du dix-huitième siècle veulent établir le règne de la raison, mais ils sont convaincus que ' l'homme, par la seule force de sa raison, saisit la pleine vérité, comme nos yeux voient le soleil. Là encore il n'y
n pas de place pour l'idée du progrès: C'est toujours la même vérité, le même droit, la même législation qui doit servir à tous les hommes. C'est ainsi qu'au début de l'Assemblée constituante on proclame ces fameuses déclarations des droits de l'homme et du citoyen qui doivent convenir à tous les peuples de l'univers. Les constituants ne s'aperçoivent pas qu'ils sont le jouet d'une illusion. Ces droits primitifs absolus sont si peu absolus, que quand deux hommes se mettent à discuter sur un de ces droits, ils ne s'entendent plus. Tant qu'il s'agit du principe, tout le monde est d'accord ; mais, dès qu'on formule sa pensée, on se querelle ; c'est à peu près Thistoire de ces deux critiques du dernier siècle qui venaient d'entendre une lecture littéraire. « C'est égal, disait l'un, en France il n'y a qu'un poète dramatique qui soit grand, admirable toujours. — Vous avez raison, disait l'autre, il n'y en a qu'un qui soit un maître, les autres ne sont rien. — Nous sommes d'accord, reprend le premier, c'est Corneille. — Pas du tout, reprend le second, c'est Racine. » Il en est ainsi de ces fameux droits naturels, mais notez qu'avec cette idée de droits absolus on déifie en quelque façon la raison et l'on bannit le progrès qui en est l'âme , on émousse Tinstrument principal que nous apportons pour dominer le monde et nous perfectionner nous-mêmes.
Comment une idée qui nous parait si étrange a-t-elle pu rester aussi longtemps dans le monde? Sur quelle vérité repose-t-elle? Sur une vérité d'observation toute simple. L'homme s'est pris pour mesure de la civilisalion et de Thumanité. Or, quand l'homme se regardeluimême et qu'il est arrivé à un certain âge, il lui semble que dans le passé tout était plus beau, tout était plus vivant, tout était meilleur, et je le comprends : ses sens étaient plus jeunes, ses impressions étaient plus vives.
Ainsi je ne sais pas s'il y a ici des hommes démon âge, mais il est évident que je leur ferais dire à tous, comme je le pense moi-même, qu'iln'y a jamais eu de tragédien comme Talma, de comédienne comme mademoiselle Mars, de cantatrice comme la Malibran, et s'il y a ici des dames qui aient le malheur d'être mes contemporaines, elles avoueront, sans se faire prier, que de notre temps les hommes étaient plus polis , les jeunes gens plus aimables, qu'ils dansaient davantage, et que les miroirs n'étaient pas jaunes et ridés comme ils le sont aujourd'hui.
C'est cette idée qui, transportée dans l'histoire, a donné ce fameux âge d'or placé à l'enfance du monde. On vivait là-dessus, comme sur une vérité démontrée, de même que pendant des siècles on a cru que le soleil tournait autour de la terre. Il a fallu qu'un homme, voyant que ses sens le trompaient, que ce qu'il sentait lui-même ne pouvait être la vérité, eût l'idée de faire une autre hypothèse et reconnût que c'était la terre qui tournait autour du soleil.
11 en a été de même pour la théorie du progrès ; c'est la gloire de Turgot d'avoir, autant que je puis le croire, donné le premier une forme nette à cette idée. Je ne dirai pas qu'il en est l'inventeur, les* idées ont une gestation obscure, elles circulent longtemps dans le monde à Tétat latent, elles frappent quelques bons esprits. C'est ainsi que toutes les fois qu'on fait une invention, il se trouve toujours qu'on n'a rien inventé. D'autres, avant vous, avaient touché le même point, entrevu la même vérilé. Mais le véritable père d'une idée, c'est celui qui l'adopte, l'élève, la présente au public, la dote et la marie. Or, cet homme-là c'est Turgot.
Sans doute on voit que Descartes avait écrit sur un bout de papier qu'on avait grand tort d'avoir un si grand respect pour l'antiquité, car, à tout prendre, l'antiquité
liO DISCOURS POPULAlhES.
est Tenfaiice du monde, c'est nous qui sommes les anciens. Celle pensée, on la retrouve dans Pascal, qui peutêtre ne connaissait pas ce qu'avait écrit Descartes ; lui aussi a été frappé de cette vérité, que l'esprit humain progresse, ce qui cependant contrariait singulièrement son système; mais il n'a attaché à cette pensée qu'une importance médiocre. 11 a écrit une belle page sur ce sujet, mais il n'a pas vu le parti qu'on pouvait tirer de cette idée. Leibnitz, dans son optimism(^, reprenant une idée d'Aristote, croyait que le monde était toujours en progrès, et non-seulement le monde moral, mais le monde matériel. Pour lui, toutes les monades qui constituent la nature s'élèvent par un progrés infini et très-libre vers le Dieu suprême, qui les attire par son amour. A cette objection qu'on pouvait lui faire : * Comment la terre n'estelle point un paradis depuis le temps que toutes ces monades s'élèvent ainsi vers Dieu?» il répondait par sa théorie de l'infini; il y a des myriades d'êtres qui arrivent^ successivement à la vie et, par conséquent, nous resterons toujours fort loin du paradis.
Telles étaient les théories qui menaient vers l'idée de progrès. On trouve aussi cette idée souvent exprimée sous une autre forme, la* forme de la vie avec ses différentes phases, l'enfance, la jeunesse, Fâge mûr, la vieillesse, appliquées à ces individus collectifs qui s'appellent les peuples. 11 y a là aussi une certaine notion de progrès mêlée toujours à cette idée que l'homme est la mesure de toutes choses.
Turgot, au contraire, prend un autre point d'appui. Il ne faut pas, du reste, juger seulement Turgot par le discours qu'il prononça à vingt-trois ans, il faut le juger par l'œuvre qu'il voulut faire, œuvre qui devait être la consolation d'une vieillesse qui lui a manqué. Sa théorie se trouve dans sa Vie, écrite par Condorcet. L'idée do
Turgot est celle-ci : L'individu est né libre et raisonnable. Tar le bon usage de sa liberté et de sa raison, il se perfectionne, il s'améliore. Il n'est pas douteux que le jeune homme a plus d'intelligence, de volonté, d'activité que l'enfant, que l'homme mûr peut faire ce que ne peut pas faire le jeune homme. Puis l'individu vieillit, il s'éteint, mais ce qu'il a fait ne périt pas, la vérité qu'il a découverte n'entre pas dans la tombe avec lui, l'industrie qu'il a fondée lui survit. Il y a donc un héritage de vérités, un héritage d'améliorations physiques, intellecluelles, morales, qui est le patrimoine commun de l'humanité. Chaque génération se trouve plus riche et plus instruite que la génération qui l'a précédée. La mère qui soigne aujourd'hui son enfant n'y met pas plus de tendresse que n'en mettaient les mères il y a six mille ans ; mais la mère aujourd'hui est plus intelligente, elle sait mieux quelles sont les conditions d'hygiène pour ce petit être qu'elle nourrit, elle sait mieux comment elle lui formera le cœur et l'esprit, elle sait aussi qu'elle l'élève pour une société où la propriété n'est pas menacée, où la vie n'est pas en danger. Il y a des conditions de bien-être qui n'existaient pas autrefois, toute une richesse, tout un patrimoine pour lesquels nous n'avons qu'indifférence, habitués que nous sommes à notre civilisation, mais qui frapperait singulièrement un Indien d'Amérique si Ton pouvait l'enlever de ses bois et le transporter en Europe. Ces améliorations, quelles sont-elles? Il y a d'abord des améliorations matérielles. Il semble tout naturel de trouver partout de grandes rues pavées, des chemins de fer ; mais qui a fait cela? Des hommes qui sont venus ayant nous et d'autres qui sont nos contemporains. Voilà un héritage que nous laisserons à nos enfants. Peut-être ne nous en auront-ils pas grande reconnaissance parce que nous leur laisserons la carte à payer. Mais ceci
n*est qu*un détail, il n'en est pas moins vrai qu'aujourd'hui, dans le monde matériel, nous travaillons avec toutes les forces des générations qui nous ont précédés. Il ne s'est pas fait une découverte sur la pesanteur, sur la chaleur, sur la vapeur, découvertes anciennes ou modernes, qui ne nous appartiennent par droit de succession.
Et par exemple, il nous semble tout simple d'avoir des livres, mais il a fallu des siècles avant d'inventer un alphabet, avant d'imaginer qu'on pouvait représenter des sons par des signes'. Les premiers hommes ont écrit avec des hiéroglyphes, ou, comme les Chinois, avec des peintures. Quand on voulait dire une maison, on peignait une maison. Un jour est venu où un homme plus intelligent, plus capable que les autres, a fait cette révolution, et aujourd'hui l'enfant qui apprend son syllabaire ne se doute pas qu'il hérite d'une richesse énorme dans ce petit livre qui le fait pleurer peut-être. Les chiffres, combien de temps est-on resté sans. avoir de chiffres ! Ces signes si commodes dont nous ne pourrions plus nous passer, c'est une invention récente ; il en est de même de mille autres choses. C'est ainsi que les progrès matériels incessants profitent à toutes les générations, à une condition, c'est qu'elles soient assez sensées pour vivre en paix, car les grands destructeurs de tous les progrès matériels, ce sont les guerres, ce sont les révolutions.
Quant au progrès intellectuel, ce progrès est trèsgrand et se développe aussi d'âge en âge. Quand vous voyez annoncer sur les murs une nouvelle méthode de lecture simplifiée, une nouvelle méthode d'écriture en vingt-quatre leçons, vous ne voyez pas dans ceux qui mettent ces affiches-là des bienfaiteurs du genre humain; cependant si un homme pouvait trouver moyen d'abréger le temps de la lecture, il rendrait presque le
LE PUOGKËS. 143
même eervice que celui qui a inventé Talphabet. Toute méthode simplifiée, tous nouveaux moyens d'instruction, tout procédé qui peut servir à élever Tesprit de l'homme est une richesse de la génération présente et des générations futures. Aujourd'hui, par exemple, je ne veux pas prendre mes exemples plus loin, qu'csl-ce que nous essayons de faire ici? Nous essayons de fonder le droit de réunion, de naturaliser en France ces lectures publiques qui sont en d'autres pays un moyen incessant d'éveiller l'esprit. Sans doute une lecture publique est en soi peu de chose. Il ne faut pas croire qu'en suivant les lectures publiques vous deviendrez des savants, mais on ne sort jamais d'une réunion pareille sans avoir envie d'étudier les questions dont on y a parlé, î>ans le désir d'acheter des livres où elles sont traitées ; les pays où il y a le plus de lectures publiques s mt aussi chutL où Ton vend le plus de livres et où on lit davantage. Nous essayons donc de faire entrer dans les mœurs celte institution qui a effrayé tant de gens et qui me paraît, quant à moi, si innocente. Nos enfants en hériteront, ils diront : « Que nos pères étaient sots, ils avaient peur du droit de réunion! — Ingrats, leur dirons-nous, si nous n'avions pas commencé, si nous ne nous étions pas exposés aux railleries, aux attaques, nous ne vous aurions pas laissé cet héritage. » Us feront comme tous les enfants, ils jouiront de la fortune que nous leur aurons amassée et ils seront parfaitement ingrats.
Quant au progrès moral, c'est une des choses qu'on comprend le moins ; on suppose trop que la morale a été parfaite le premier jour du monde. Oui, le germe en est placé dans le cœur de l'homme comme le germe de toutes les vérités ; mais on ne peut améliorer cette morale qu'en travaillant sur soi-même ; les exeniples que je vous ai présentés en commençant le prouvent. Il y a un
effort constant de l'homme sur son propre cœur qui profite non-seulement il sa génération, mais aux générations qui viendront après lui.
Un exemple : il n'y a pas cent ans, sous le règne de Louis XVI, qui est certainement le roi le plus bienfaisant qu'ait jamais eu la France, à THôtel-Dieu de Paris, on plaçait deux malades dans un même lit, l'un à la tête, l'autre au pied, et quand l'un mourait dans la journée, l'autre restait auprès du cadavre. Gela se passait il y a moins d'un siècle et ne choquait personne ; aujourd'hui nous en sommes révolté . A qui doit-on l'amélioration qui s'est accomplie? A des médecins, à des hommes qui ont protesté, qui ont fait ressortir ce qu'il y avait de cruel dans un état de choses que l'on considérait comme indifférent, alors qu'on se glorifiait de son humanité.
Ce n'était pas seulement le progrès moral, intellectuel, matériel que voyait Turgot, il voyait aussi le progrès politique; il croyait qu'à mesure que l'esprit s'élève, on arrive à une intelligence plus juste des conditions du gouvernement. De même que dans la morale il voyait un progrès perpétuel et disait naïvement que les gens corrompus de son temps auraient été dans le siècle précédent des capucins, ce qui était peu flatteur pour les capucins, de même, pour la politique, il espérait que la liberté, l'égalité, la fraternité — ce sont des économistes qui ont mis ces mots en honneur — seraient un jour le bien commun de tous. C'est lui, ne l'oubliez pas, qui, comme ministre, demandait et établissait la liberté commerciale, la liberté du commerce des grains ; c'est lui qui demandait qu'on affranchit la terre de la servitude qui pesait sur elle ; c'est lui qui voulait qu'une meilleure éducation apprit à tous les hommes leurs droits et leurs devoirs ; c'est lui enfin qui demandait que, par des réformes intelligentes, on pût améliorer la con-
dilion du pauvre, en faire un travailleur actif et indépendant.
Voilà la grande pensée qui a soutenu Turgot durant toute son existence. Si jamais homme a été animé de Tamour de Thumanilé, si jamais ministre a vu clair , dans Tavenir et a été capable de faire les réformes qui auraient évité la Révolution, cet homme c'est Turgot. Il avait trouvé dans Louis XVI le soutien dont un honnête homme a toujours besoin quand il est aux affaires. Malheureusement la faiblesse du roi l'abandonna au moment même où il venait d'émanciper l'industrie. Eh bien! telle est notre ingratitude, que nous, qui vivons de la pensée de Turgot, nous n'avons jamais rien fait pour lui. Il y a peu de temps, un journal proposa d'élever une statue à Turgot. Je crois qu'il y eut douze souscripteurs. Si Turgot avait fait comme les Normands ses ancêtres, s'il avait eu un grand cheval et un grand sabre, s'il avait foulé aux pieds les populations, massacré les mères et les enfants, il y a longtemps qu'il aurait des statues aux quatre coins de la France. Mais, c'est un progrès que nous avons à faire, il nous faut apprendre à régler nos admirations ; il faut qu'un jour nous élevions un Panthéon oii nous ferons une place sans doute aux. hommes qui meurent pour leur pays; ceux-là méritent le respect et l'admiration de tous ; mais nous ferons une place et une grande place aussi à ceux qui se sont dévoués pour l'humanité, qui n'ont tué personne et qui non-seulement ont fait vivre les générations présentes, mais ont préparé le bien-être des générations à venir.
Turgot mourut à cinquante-quatre ans, laissant deux disciples, deux apôtres, qui se partagèrent le manteau du maître. L'un d'eux était Dupont de Nemours qui, dans sa Vie de Turgot, a montré toutes les améliorations économiques et sociales que voulait accomplir ce génie bien-
146 DISCOURS POl'ULAIRfS.
faisant; l'autre était Condorcet, qui reçut, lui, en partage Théritage philosophique et essaya de donner un corps à la pensée de Turgot.
Condorcet est une des figures les plus étranges du dix-huitième siècle et en même temps une des plus sympathiques. Sous un extérîeur froid et sous des cheveux blanchis avant l'âge, il cachait une âme de feu; d'Alembert, qui le connaissait bieti, rappelait un volcan couvert de neige. Condorcet, Tami de Turgot, était un de ces hommes qu'il n*est pas facile de faire plier. Membre de TAcadémie des sciences, on le chargea de faire Téloge du duc de la VrilUère, il refusa de louer un homme qui avait passé sa vie à signer des lettres de cachet. M. de Maurepas, le premier ministre, insista ; Condorcet refusa une seconde fois, au risque de se perdre. 11 était aussi ferme avec ses amis qu'avec ses ennemis, et en cela il avait plus de mérite. Un jour que Voltaire lui avait envoyé, pour la faire insérer dans je ne sais quel journal, une lettre où, dans un moment de mauvaise humeur, il mettait Montesquieu au-dessous de d'Aguesseau, Condorcet refusa cet étrange message, et Voltaire, qui avait toujours du bon sens quand il n'était plus en colère, le remercia.
Condorcet apporta dans la Révolution ses idées d'amélioration universelle, et, parmi ces idées, une de celles qu'il poursuivit avec le plus d'ardeur, c'est Tégalilé des droits politiques pour les femmes. Il a écrit là-dessus ce qu'on a dit de plus sensé, de plus raisonnable et, je crois, de plus éloquent. Il était l'ami des Girondins. Chargé par eux de faire une constitution, quand les Girondins tombèrent, il fut enveloppé dans leur poursuite. Malgré toute sa passion et toute son ardeur, c'était un homme si innocent qu'on avait voulu l'épargner; mais il eut le malheur de déplaire à un capucin du dix huitième siècle^
LE PROGRÈS. i47
et, ce qu'il y a de plus triste à dire, à un capucin défroqué. Chabot le dénonça; Condorcet fut voué à la proscription, c'est-à-dire à la mort. Il chercha un asile à Paris et se cacha chez une dame Yerney, dont le nom mérite d'être conservé à la postérité. Sans espoir, attendant la mort, il songea^ un instant à faire un mémoire justificatif de sa vie ; mais il écarta celte pensée ; il avait souffert pour la liberté, il laissait ses ouvrages derrière lui, il se dit que la postérité se chargerait de lui rendre justice. Mais il y avait une œuvre qu'il avait juré d'accomplir, c'était le livre que devait faire Turgot, le livre que la mort l'avait empêché de laisser à la postérité, et qui l'aurait placé peut-être au-dessus de Montesquieu. Condorcet voulut remplir le dernier vœu de son maître. Proscrit, il ne pensait qu'à une chose, c'est à tracer le tableau des progrès de l'esprit humain. 11 n'avait pas de livres, sa vie était menacée, il écrivit d'une main fiévreuse cette Esquisse qui est un ouvrage fort peu lu aujourd'hui, et qui cependant est très-digne d'attention, car c'e«t là qu'on retrouve, mêlée à la pensée de Condorcet, la pensée de Turgot.
Après avoir montré comment Tespèce humaine s'est élevée peu à peu, Condorcet, arrivé au dernier chapitre, étudie les progrès futurs de l'esprit humain. Avec une sérénité philosophique, ce proscrit raconte ce qu'il faudrait faire pour que l'espèce humaine jouît d'une meilleure condition. Et voici ce qu'en 1793 écrivait cet homme aujourd'hui trop oublié. Ce qui le frappait, c'était Tabsence de liberté et d'égalité dans le monde. La liberté, il comptait sur son prochain triomphe; l'égalité, il cherchait comment elle pourrait s'établir. Il voyait que ce qui en France surtout sépare les hommes, c'est ce qu'il appelle l'inégalité de richesse, l'inégalité de condition, l'inégalité d'instruction. L'inégalité de richesse
148 DIStOURS POPULAIHES.
lui semblait un phénomène naturel, mais un phénomène qu*on pouvait resserrer en d'étroites limites. U se plaignait avec raison que ce fût la loi qui favorisât Tinégalilé : droit d*aînesse, substitutions, monopoles, agiotage, autant d'inventions humaines qui empêchaient le travail de réussir, qui faisaient une condition plus dure aux hommes qui voulaient s*élever. Au contraire, dans un pays où ces lois d'inégalité n'existeraient pas, où le travail serait plus facile, la propriété plus accessible, il se ferait un certain nivellement dans les richesses. On arriverait à éviter l'extrême opulence et l'extrême pauvreté.
Ce qu'il appelle l'inégalité de condition, c'est ce que nous appellerions l'inégalité du point de départ. Aujourd'hui, ce qui frappe les yeux, c'est que Thomnie qui n'a que ses bras a grand'peine à s'élever, même quand il est instruit, même quand il a bonne volonté ; si la maladie l'atteint, elle le mine; si la mort le frappe, il laisse une veuve sans ressource et des orphelins abandonnés à la pitié publique. Ces problèmes que nous croyons avoir inventés et qui nous occupent aujourd'hui occupaient déjà Condorcet ; le remède qu'il a trouvé est celui qu'on préconise aujourd'hui, c'est l'assurance sur la vie, ce sont des établissements de crédit. Mais ce qui surtout inquiétait le philosophe, c'était rinégalité d'instruction. Il sentait que là est le grand problème de la démocratie, le problème qui a été résolu ou du moins qui est près d'être résolu en Amérique. Il voyait que tant qu'il y aura des hommes incapables de reconnaître si on leur dit ou non la vérité, il y aura dans le monde des dupes et des intrigants. Il cherchait s'il était possible de donner à tout un peuple une éducation suffisante pour mettre chacun en état de connaître ces vérités premières, vérités morales, vérités politiques, qui font que chaque homme est maître
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de sa destinée. 11 disait : « Il y a trois espèces de charlatans, ceux qui veulent nous enrichir, ceux qui veulent nous guérir et ceux qui veulent nous sauver. Les preniiers nous prennent noire argent, les seconds notre santé et les troisièmes notre liberté. »
Peut-on élever toute une nation? Condorcet le croyait; l'exemple des Etats-Unis montre, en effet, qu'un peuple qui s'occupe sérieusement de Téducation, et j'entends par là un peuple qui fait une révolution dans son budget, qui met le budget de la guerre à l'instruction publique et le budget de l'instruction publique à la guerre, l'exemple de rAmérique, dis-je, est là pour prouver qu'avec de pareils sacrifices, en y associant toute une société, on peut résoudre ce problème, faire qu'il n'y ait plus ni trompés, ni trompeurs, ni trompettes, et que cliacun puisse se dire égal et citoyen.
Au moment où Condorcet terminait ces pages, la loi des suspects de 1794 lui parvint. Il y avait huit mois qu'il était caché chez madame Yerney. Cette loi Un apprit que quiconque cachait un proscrit était voué à la mort. 11 voulut sortir, madame Verney Tarrôta. « Je suis hors la loi, » lui dit Condorcet. « Et moi, lui dit madame Verney, je ne suis pas hors de l'humanité. »
Dans ce combat de générosité, Condorcet s'échappa; vêtu d'une carmagnole, coiffé d'un mauvais bonnet, il courut chez un ami qui habitait la campagne. L'ami n'y était pas. Condorcet se cacha dans les carrières, puis au matin, mourant de faim, il entra à Clamart dans une auberge; il demanda une omelette de six œufs. L'hôtesse regarda cet homme avec sa barbe longue, sa figure fatiguée, ses habits déchirés; elle lui demanda qui la payerait. Condorcet lira son portefeuille pour montrer qu'il avait des assignats. C'était un portefeuille qui n'était pas crlui d'un pavsan. L'hôtesse le dénonça;
on l'arrêta. 11 était si misérable, si épuisé, qu'un vigneron en eut pitié et prêta un cheval sur lequel on le jeta comme un sac. C'est dans cet équipage qu*on le mena à Bourg-la-Reine. On l'y enferma dans la salle de la mairie, le lendemain on le trouva mort. Cabanis et Loménie de Brienne, l'ancien ministre, avaient partagé avec lui un poison qui devait servir à Loménie de Brienne et à Condorcet.
Ainsi mourut à cinquante ans un homme qui n'avait jamais eu que des intentions droites, qui n'avait jamais pensé qu'à une chose, améliorer la condition de la France. Hais il avait cherché la mort. Il aurait pu échapper à la persécution en s' associant aux vainqueurs ; il avait refusé. Chez madame Yerney où il s'était caché, il avait fait des vers qu'on pourrait mettre en inscription sous son buste, le jour où l'on édifiera ce panthéon dont je parlais tout à l'heure.
Ils m'ont dit : Choisis d'être oppresseur ou victime ; J'embrassai le malheur et leur laissai le crime.
Après Condorcet, deux écrivains, dont le nom est resté cher à la France, ont relevé et repris l'idée du progrès. C'est madame de Staël et Benjamin Constant, tous deux imbus des mêmes idées que Condorcet, tous deux convaincus aussi que le progrès ne peut se faire que par la liberté, tous deux, vous le savez, vivant dans un temps qui, en fait de progrès, ne connaissait que les progrès du canon. Tous deux, plutôt que d'abandonner leurs idées, acceptèrent l'exil et la proscription. C'est là que se conserva le feu sacré. C'est là que, sous l'Empire, vivaient ces doctrines de liberté qui devaient se réveiller en 1814 et consoler la France. Tant qu'il y aura en France des hommes qui aimeront la liberté, ceux-là ne prononceront jamais qu'avec respect le nom de madame de
Staël, véritable patriote, sincère amie du progrès. Si madame de Staël n'a pas laissé d'héritiers de son nom, elle a du moins laissé des héritiers de son esprit; celui qui nous préside aujourd'hui est le petit-fils de madame de Staël. 11 peut trouver dans la famille dont il porte le nom plus d'un écusson justement glorieux, il a le bonheur d'avoir prés de lui un père, grand caractère que la France entière honore et respecte; la France n'a pas oublié le jeune pair qui, en 1815, refusa de condamner le maréchal Ney, le patriote qui défendit constamment la liberté de la presse, le défenseur de la liberté des noirs qui n'a pas moins vaillamment combattu pour la liberté des blancs. Mais, quelque illustre que soit cette branche de son arbre généalogique, l'autre, où il n'y a qu'un nom, la tient en équilibre, car si jamais il y a eu un spectacle digne d'attention dansThistoire, c'est celui d'une femme, seule, abandoimée, n'ayant que sa plume, tenant en échec Napoléon et le faisant trembler.
Madame de Staël et Benjamin Constant étaient des amis de la liberté ; ainsi Tétaient Condorcel et Turgot, ainsi le seront toujours les amis du progrès, et pourquoi cela? C'est que, comme le disait tout à l'heure fort justement notre honorable président, le progrès n'est, sous un autre nom, que la liberté en action.
L'homme ne reçoit pas sa perfection du dehors, Findividu ne se perfectionne qu'au dedans ; toutes ses facultés physiques, intellectuelles, morales, se développent par son libre effort. Tirer de soi tout ce que Dieu y a mis de force et de puissance, c'est se perfectionner; le progrés de la société, c'est le progrès de l'individu. Comment une armée avancerait-elle si les soldats restaient en arrière? La société, qu'exprime ce mol? Une collection d'individus; c'est le progrès du citoyen qui fait le progrès du pays. C'est ce qui doit donner du
courage au plus humble d'entre nous, quand il défend une mérité, une liberté. 11 en est de la civilisation comme de ces grands wagons qui sont sur les chemins de fer : quand une locomotive ne les traîne pas, c'est un certain nombre d'hommes d'équipe qui les poussent ; c'est notre métier à chacun de nous ; remplissons courageusement ce rôle modeste. S'il y en a parmi nous qui sont des locomotives, tant mieux pour l'humanité ! En attendant, donnons notre coup d'épaule et laissons faire à Dieu.
Cette théorie du progrés rencontre encore quelques adversaires, et ces adversaires sont d'autant plus respectables qu'en général ils défendent un aspect de la vérité. Seulement ils ne s'aperçoivent pas qu'ici la vérité a trois faces ; ils n'en voient qu'une, celle du progrés matériel, et ils disent : « Ayez le progrès de la richesse, et vous aurez le progrès de la corruption ; c'est le luxe qui a perdu les empires, c'est le luxe qui perd les sociétés. » En disant cela, assurément ils n'ont pas tort : il y a des sociétés qui ont péri par le luxe, qui ont péri par la débauche, mais est-ce que la richesse c'est cela? Qu'est-ce que le luxe? Je serais très-embarrassé de vous le définir, j'en ai vu vingt ou trente*définitions, mais enfin, si je pouvais en essayer une, je dirais que c'est l'abus égoïste de la richesse. Ainsi, sans vouloir blesser personne, j'ai lu ce matin dans le journal qu'une charmante cantatrice, mademoiselle Patti, débutant à Saint-Pétersbourg, toute la jeune noblesse russe lui a jeté aux pieds des bouquets de camélias, et qu'on a calculé qu'à quatre francs la fleur, il y en avait pour vingt mille francs. Je ne suis pas un puritain; je ne blâme point l'hommage rendu à une grande artiste, surtout quand elle est aussi justement considérée que mademoiselle Patti. Dans ma jeunesse, j'aurais eu le même
LE PROGRÈS. ir»."
enthousiasme, mais il se serait produit par des bravos et je n'aurais pas jeté des camélias à profusion ; il est vrai que cela ra*eût été difficile. La culture des camélias a peut-être son importance en Russie; mais je crois qu'il y a dans ce pays une culture plus utile à faire. Quand il existe un peuple aussi misérable et aussi ignorant que le peuple russe, ne vaudrait-il pas mieux employer son argent à civiliser les pauvres mougiks qu'à jeter des camélias aux pieds d'une cantatrice, si admirable et si respectable qu'elle soit?
C'est par haine du luxe qu'on attaque la richesse, et c'est la même raison qui amène les attaques contre la propriété, attaques qui ne sont pas mieux fondées.
Ici, à cette tribune, on condamne, dit-on, la propriété * ; on prétend que les riches causent la misère du pauvre. Est-il vrai que la richesse soit la source de tous nos maux? Coux qui critiquent la propriété veulentils la supprimer? Autrefois, quand on attaquait la propriété, on disait aux gens : « Retirez-vous du monde, allez dans un monasiére, et nourrissez-vous d'eau et de pain noir jusqu'à la fin de vos jours. » Aujourd'hui on veut détruire, non la propriété, mais les propriétaires, ce qui est fort différent. On s'imagine que si Ton arrivait à supprimer les propriétaires, on ferait la fortune de tous les citoyens. C'est une très-grande illusion. Les véritables économistes veulent aussi le bien-être général, mais en respectant tous les droits. Ils veulent disséminer la richesse et la répandre, non pas en prenant à ceux qui possèdent, mais en créant de nouvelles richesses et en propageant l'instruction. Et comment peut-on répandre * l'instruction? Avec de l'argent. Comment trouve-t-on le movon de faciliter le crédit? Avec de raro:enl . Ce maudit
Dans les réunions publiques du samedi soir.
argent est chose nécessaire ; ceux qui veulent détruire la richesse ne s'aperçoivent pas que s'ils réussissaient, rhumanité retomberait dans la sauvagerie. La civilisation serait à recommencer.
A vrai dire, la richesse est bonne ou mauvaise suivant le bon ou le mauvais usage qu'on en fait; attaquer la richesse en elle-même, c'est donc une étrange erreur. Si demain on pouvait rendre tout le monde propriétaire, les choses assurément n'en iraient pas plus mal. Ce n'est donc pas la propriété qui est la cause de nos maux.
Quant au progrès intellectuel, on dit souvent : a Vous allez instruire le peuple, vous lui donnerez une demiinstruction, et vous le perdrez. » 11 semblerait que ne rien savoir donne le privilège de tout connaître et d'avoir toutes les vertus. Mais il y a longtemps que Mirabeau a dit : a Prenez garde ; vous qui voulez tenir le peuple dans l'ignorance, c'est vous qui êtes le plus menacés; ne voyez-vous pas avec quelle facilité d'une bête brute on fait une bête féroce ? »
L'instruction sans doute a ses défauts ; il est clair que si personne ne savait écrire, il n'y aurait pas de faussaires ; il est évident que le jour où tout le monde saura lire, il n'y aura pas un assassin qui ne soit un homme instruit. Mais qu'est-ce donc que l'homme s'il ne connaît pas la vérité? Est-ce qu'on suppose qu'il y a je ne sais quel instinct qui nous conduit d'autant plus sûrement que nous sommes aveugles ; car, enfin, s'instruire, qu'est-ce, sinon ouvrir les yeux et voir les choses comme elles sont? Voyez ce qu'on nous propose; on nous dit:(( Cre- * vez-vous les yeux, vous y verrez parfaitement clair. » Vraiment, c'est un conseil difficile à accepter.
Quant au progrès moral, on dit souvent : « J'aime mieux que mon fils soit un honnête homme qu'un savant. J'ai connu des gens très-instruits, ils ont mal tourné, i»
Quoi ! la conscience diminue-t-elle à mesure que la connaissance grandit? On s'imagine que, en consultant notre conscience, nous en recevons toujours une réponse infaillible. Sans doute notre conscience nous dit : m Fais ou ne fais pas ceci ; » mais cette conscience, si elle n*est pas éclairée, peut souvent nous conseiller des choses très-mauvaises. La conscience n'est pas la science. Les plus grands forfaits du monde ont été commis par de très-honnêtes gens qui ont écouté leur conscience ; la lumière leur manquait. Les guerres de religion ont été faites par des hommes qui étaient convaincus qu'au nom de la vérité ils avaient le droit de tuer leur prochain, et qu'ils accomplissaient la première loi de TÉvangile. Leur conscience était aveugle. On raconte que, lors du concile de Constance, quand Jean Huss était sur son bûcher, il vit une bonne femme qui apportait un fagot pour contribuer à brûler Thérétique : elle écoutait sa conscience. Jean Huss lui pardonna; élevant les yeux au ciel, il s'écria : sancta simplicitas! Cette femme pouvait être une sainte; mais, croyez-moi, s'il y a des saints ignorants, il n'y a jamais eu de sainte ignorance, et c'est l'ignorance qu'il faut chasser à tout prix.
Dans'cette énumération des gens qui ont défendu le progrès, il serait injuste de ne pas citer un homme qui a donné à cette doctrine une grande popularité. C'est Saint-Simon qui a dit : « L'âge d'or, qu'une aveugle croyance place au berceau du monde, n'est pas derrière nous, il est devant nous. » Mais Saint-Simon n'était pas l'inventeur de cette doctrine, et déjà elle avait fait son chemin lorsqu'il a écrit.
Depuis trente ans on peut dire que la doctrine du progrès a fait de tels pas en avant, qu'aujourd'hui nous n'avons plus qu'une erreur à combattre, c'est cette erreur qu'on vous signalait tout à l'heure et qui fait du progrès
une loi fatale. U semblerait que le progrès soit quelque chose comme un traiin de chemin de fer. Là, chacun, dans sa voiture, s'occupe à ce qui lui fait plaisir ; l'un joue, Tautre lit son journal, celui-ci ne fait rien, celui-là n'en pense pas davantage, et tout cela marche et avance, emporté vers le but commun. Il n'en est pas ainsi dans les choses de la vie : nous n'avons pas une force qui nous traîne, il n'y a de progrès que celui que nous faisons nous-mênies. Ce n'est pas la terre qui change, c'est nous.
Avant de finir, car je crains de vous fatiguer, je voudrais vous montrer comment cette notion du progrès a changé complètement la conception de la vie. Cette idée, aujourd'hui, mêlée à toutes nos actions, à toutes nos pensées, sans que nous en ayons conscience, donne un aspect nouveau à l'existence.
Avec la doctrine de la déchéance universelle, la vie a quelque chose de triste ; au contraire, avec la perspeclive du progrés, elle a quelque chose de riant et de consolant. Nous sommes d'autant plus heureux de vivre que nous sentons mieux que le progrès n'existe que par l'association, par la solidarité, qui nous unit les uns les autres. De là une différence très-sensible dans la* philosophie, dans la poésie, dans la religion même, dans la théologie, v€ux-je dire, depuis que cette conception est entrée dans les esprits. Pour vous en faire juges, je vous demande la permission de vous citer un des plus beaux fragments de Bossuet. Je n'envisage pas les choses au point de vue théologique, mais au point de vue moral.
Dans un sermon prêché à Meaux, le jour de Pâques, Bossuet veut nous dire ce que c'est que la vie, et voici le portrait qu'il en fait :
« La vie humaine est semblable à un chemin. Dans « l'issue est un précipice affreux. On nous en avertit dès
« les premiers pas, mais la loi est prononcée , il faut « avancer toujours. — Je voudrais retourner sur mes <f pas. — Marche, marche !
(( Un poids invincible, une force invincible nous en- « traîne, il faut sans cesse avancer vers le précipice.
« Mille traverses, mille peines... Encore si je pouvais « éviter ce précipice affreux ! Non, non, il faut marcher, « il faut courir.
« On se console pourtant, parce que de temps en « temps on rencontre des objets qui nous divertissent, « des eaux courantes, des fleurs qui passent, etc. On « voudrait arrêter : Marche, marche !
« Et cependant on voit tomber derrière soi tout ce (( qu'on avait passé : fracas effroyable, inévitable ruine !
« Ou se console parce qu'on emporte quelques fleurs « cueillies en passant, qu'on voit se faner entre ses « mains, du matin au soir; quelques fruits qu'on perd en d les goûtant.
« Toujours entraîné, lu approches du gouffre. Déjà « tout commence à s'effacer; les jardins moins fleuris, « les fleurs moins brillantes, leur couleur moins vive, « les prairies moins riantes, les eaux moins claires ; « tout se ternit, tout s'efface; Vomhre de la mort! on « commence à senlir rapproche du gouffre fatal.
« Mais il faut aller sur le bord. Encore un pas. Déjà « l'horreur trouble les sens, la tête tourne, les yeux « (s'égarent), il faut marcher. Retourner en arrière? « Plus de moyen, tout est tombé, tout est évanoui, tout « est effacé.
(( Ce chemin, c'est la vie; ce gouffre, c'est la mort. »
Certes, messieurs, je n'ai pas la prétention de lutter d'éloquence avec Bossuet, c'est là un des beaux morceaux de la langue française» mais je dirai qu'ici Bossuet
va trop loin ; sa doctrine est une doctrine de désespoir, et cependant la religion à laquelle il appartient a érigé en vertus la foi, Tespérance et l'amour, on n y trouve nulle part la peur. A suivre cette doctrine de Bossuet, il n'y aurait qu'un parti à prendre, c'est de fuir dans un cloître, c'est de maudire cette vie horrible où tout est désespoir, ou bien de s'étourdir en épicurien et de dire : « Tout doit finir avec nous, jouissons en attendant, et ne nous inquiélons pas de l'avenir. » Mais il me semble qu'aujourd'hui, sous l'empire de l'idée du progrès, la conception de la vie est toute différente; ce n'est plus un chemin qui mène à l'abime, c'est un chemin qui s'élève et qui mène au sommet d'une montagne, là où le soleil qui se couche ne fait que passer dans un autre hémisphère, où le couchant est une aurore.
Toute la vie prend un autre caractère quand on sait qu'à chaque pas, si on laisse derrière soi quelques jours écoulés, on avance dans le chemin de la vertu et de la vérité. Loin de maudire la vie, je la bénirais et je dirais : « Enfant, toi qui viens au monde entouré des caresses et de l'amour de ta mère, bénis le ciel qui t'a fait naître dans un siècle qui laisse derrière lui tant de temps écoulé ! tu y trouveras non-seulement une instruction meilleure, mais une société qui, mère elle-même, soutiendra tes premiers pas. Et toi, jeune homme, marche en avant sans crainte, tu rencontreras comme tous les jeunes gens ce double sentier que trouva Hercule et où voulaient l'entraîner, d'un côté, la Vertu, et de l'autre, la Volupté. Tu peux choisir entre les passions égoïstes qui te sépareront du reste des hommes et ce chemin de la verlu qui n'est autre chose que le chemin de l'amitié, de l'afTection et du dévouement. Marche, jeune homme; si humble que tu sois, tu peux être utile à la patrie, aux hommes qui ont besoin de sentir une main amie qui serre la leur et un
coeur qui batte à Tunisson. Et toi, homme fait, qui es en pleine possession de ta force et de ton esprit, n'y a-t-il pas des misères à secourir, d'instruction à répandre ? Tu es riche, heureux, tu as une réputation faite ; profite de cette réputation, use de cette richesse ; que ta main soit toujours ouverte, que ton cœur le soit aussi ! Il y a des libertés à défendre et des frères qui sont tout prêts à s'associer à toi ; c'est la patrie qui t'appelle, écoute la voix de la patrie ; c'est la vérïté qui t'implore, réponds à la voix de la vérité. Marche en avant, et ne t'inquiète pas de l'avenir. »
Et le vieillard, dira-t-on? Il est arrivé au bord de l'abime, nous voici à l'inévitable et triste fin de la comédie. Eh bien ! la vieillesse, — je puis peut-être en parler en connaissance de cause; je touche à l'âge où, comme le dit Bossuet, on sent déjà l'ombre de la mort ; je n'ai plus rien à craindre ni à espérer du monde ; on ne me rendra ni ma jeunesse évanouie ni les amis que j'ai perdus, ni tant de braves compagnons tombés le long du chemin. Et cependant j'ai le cœur remph d'espérance. Il ne se passe pas un jour où je ne puisse encore être utile. Si aujourd'hui j'ai éveillé en vous une passion noble, ravivé l'amour de la patrie et de la liberté, ai-je perdu ma journée? Qu'importe que je sois vieux, c'est un compte que j'ai à régler avec Dieu; en attendant, servons les hommes.
Et quand viendra le dernier moment, j'éprouverai ce que j'ai senti tant de fois dans ces belles nuits d'automne où le ciel est parsemé de mondes infinis. Non, la vie est partout, et il est impossible que Dieu, comme un ouvrier malhabile, laisse la raison de l'homme s'élever et se fortifier, pour la détruire au moment où elle arrive à toute sa grandeur. Non ! j'ai la confiance qu'il y a, par delà ce monde, un progrès infini de liberté, de vérité et
d'amour; non, je dirai, plein de foi : « Mon Dieu, Je m'abandonne à tes mains paternelles, tu ne m*as pas soutenu à travers tant d*orages, tu ne m*as pas donné la soif de la vérité, l'amour de la lumière, pour me tromper au moment suprême et me noyer au port, »
Discours prononcé au Conservatoire des arts et métiers de Paris, le 27 avril 1865, à la première séance générale de la Société Franklin.
Mesdames et Messieurs,
En tenant sa première séance publique, la Société Franklin* a pensé qu'il était convenable et juste de rendre hommage à riiomme sous le nom duquel elle s'est placée, à Benjamin Franklin, premier inventeur, premier fondateur des bibliothèques par souscription. La Société m'a fait l'honneur de me choisir pour remplir cette mission ; j*ai accepté sans fausse modestie et avec plaisir.
Il y a vingt ans que je m'occupe de l'Amérique et de l'histoire de sa première révolution, vingt ans que je vis avec Franklin et "Washington; je déclare que je n'ai jamais connu de patriotes plus désintéressés, de plus sincères amis de la liberté ; je les aime, et, comme tous les amoureux, j'ai besoin de parler de ce que j'aime (On rit), au risque d'ennuyer ceux qui m'écoutent. (Non! non! Parlez!)
Je ne compte pas cependant vous réciter toute la vie
* L'objet de la Société Franklin est d'encourager la fondation des bibliothèques populaires.
de Franklin ; ce serait une longue affaire, et, d'ailleurs, cette vie a été écrite par rhomme qui connaissait le mieux les défauts et aussi les qualités de Franklin, par Franklin lui-même. Dans ses charmants Mémoires, qui devraient être dans toutes les mains, il nous a raconté l'histoire de sa jeunesse, de sa vie privée Jusqu'à cinquante et un ans, et plus tard, dans une correspondance qui est beaucoup moins connue en France, mais qui n'est pas moins attachante que les Mémoires, il nous a donné Tétat de son âme, jour par jour, heure par heure. C'est là qu'on peut apprécier, dans toute sa simplicité et sa grandeur, cet homme dont on a dit avec raison qu'il n'avait jamais dit un mot qu'il ne fallait pas dire, mais qu'il avait toujours dit le mot qu'il fallait dire; qu'il n'avait jamais fait une action qu'il ne fallait pas faire, mais qu'il avait toujours fait l'action qu'il fallait faire. {Bravo! bravo!) En un mot, Franklin était un de ces hommes qui se demandent pourquoi on ferait de l'esprit le privilège des méchants. Il avait de l'esprit, il savait s'en servir, et il mettait à la disposition des honnêtes gens ce que le ciel lui avait donné. {Mouvement, — Trèsbien,}
Je ne vous parlerai donc que d'une petite partie de la vie de Franklin, des œuvres qu'il a fondées à Philadelphie, comme simple citoyen, avant d'être entré dans la vie politique, de ces œuvres, en un mot, qui sont à la portée de chacun, à la condition d'avoir l'intelligence, et surtout la ténacité de Franklin. Il était un de ces hommes dont on a pu dire avec justesse que si on les plantait sur une table de marbre ils y prendraient racine. {Mouvement.) Il mettait au service d'un esprit droit une volonté énergique et qui ne se décourageait jamais.
Mais ce n'est pas seulement des œuvres que je vou-
draisvous entretenir; je voudrais vous parler aussi de rhomme que nous ne connaissons que sur un portrait de convention, qui n'est pas tout à fait ressemblant, et surtout que nous ne connaissons que dans ses vieux jours; je voudrais vous faire voir Franklin dans sa jeunesse, dans sa vie privée, et vous faire comprendre comment il devint l'amour de TAmérique.
Hais pour cela, il faudrait faire reculer les années, nous transporter en Amérique, et y arriver vers Tannée i75i. Si nous étions aux Etat-Unis, ce ne serait pas chose difficile, c'est le pays des spirites; nous prierions un spirite de faire revenir Franklin. Mais ici, dans cette enceinte, où l'on ne croit qu'à ce qu'on voit, qu'à ce qu'on pèse... et encore! (On rit) comment faire?...
Cependant il me vient une idée ; il y a en nous quelque chose qui ne se pèse pas et qui défie le temps et l'espace, c'est la pensée. Dans Shakespeare il y a un petit génie qui dit qu'en quarante minutes il mettra une ceinture à la terre. Ce petit génie va moins vite que la pensée. Je vous propose de nous transporter en Amérique et de nous rajeunir de cent trente ans. Ce n'est pas une grande affaire. — Nous y voilà ! J'espère que vous n'êtes pas trop fatigués , et il me semble que vous êtes tous singulièrement rajeunis. (On rit,)
Permettez-moi de vous faire les honneurs de la ville de Philadelphie en 1731. C'est la plus grande cité de l'Amérique; elle a 10,000 habitants. Ce que vous voyez devant la ville, c'est le Communal, où Ton envoie le matin les vaches au pâturage , et la ville c'est celte espèce de grand'roule que vous apercevez toute bordée de jardins et de haies sèches. Au travers des pommiers et des pêchers, couverts de fruits, peut-être distinguezvous de petites maisons en briques, avec des fenêtres en
guillotine et trois marches pour y monter. C'est la ville de Philadelphie. Mais je puis être prophète à coup sur, et je vous annonce qu'en 1865, elle aura 600,000 habitants , preuve assez vive de la fécondité de la liberté ! (Bravo!)
Cherchons maintenant la maison de M. Franklin; il demeure auprès du marché. On nous l'indiquera facilement. — Nous y sommes. Entrons; la porte est ouverte. Nous voilà dans une des grandes imprimeries de la ville. Il y a deux presses, et Franklin a, auprès de lui, un apprenti. FrankHn est là qui travaille; il a son déjeuner à côté de lui, le repas est modeste. — Franklin n'est cerlainement pas millionnaire : — c'est une écuelle de terre avec du lait dedans et une cuiller d'étain. Ce n'est que plus tard, quand il sera riche , que Franklin se permettra d'avoir une tasse de porcelaine et une cuiller d'argent. Mais pour cela , il faudra que sa femme lui fasse violence, parce que c'est une dépense inutile et un capital improductif. {On rit.)
Il est occupé à composer. Nous pouvons regarder pardessus son épaule sans indiscrétion ; c'est la Gazette de Pensylvanie. Franklin fait une annonce. — C'est lui qui a inventé ou perfectionné l'annonce de journal. — Voyons ce qu'il fait connaître au public : « Il a élé oublié, il y a trois ou quatre jours, sur les bancs de Téglise, un livre de prières relié en maroquin rouge, doré sur tranches, et marqué D.F. (Déborah Franklin, — madame Franklin). Celui qui l'a trouvé est prié d'ouvrir le susdit Hvre au huitième commandement (Rire général), et, une fois qu'il l'aura lu, il est prié de remettre le livre à sa place. On ne fera pas d'autres recherches. » (Nouveaux rires.)
Laissons-le finir son annonce, et voyons à côté de lui quel est ce manuscrit. C'est VAlmanach du Bonhomme
Richard pourl75i. Qu'est-ce qu'il contient? lisons un peu :
« Il y a trois amis excellents : une vieille épouse, un vieux chien et de Targent comptant. (Rires,)
« Trois femmes peuvent garder un secret pourvu qu'il y en ait deux de mortes. » (Éclats de rires.)
Pardon ! J'ai fait erreur, j*ai mal lu : il y a trois personnes, et non pas trois femmes, Franklin appliquait son mot aux hommes comme aux femmes. (Nouveaux rires.)
Continuons :
« Tu te plains d'être trompé. Qui est-ce qui t'a trompé le plus souvent? — Réponse: Toi-même. »
Vous voyez que Franklin est un homme qui fait un peu de tout : il est journaliste, fabricant d'almanach, et même poète d'almanach à l'occasion. — Sa poésie, il faut le dire, ne s'élève pas beaucoup plus haut.— 11 est bien autre chose encore : graveur, fondeur en caractères, compositeur, fabricant d'encre d'imprimerie, pressier, prote, marchand de papier, et, au besoin, dans ses annonces, il se charge de vendre du café et du rhum; en un mot, rien ne l'effraye, il croit que la vie est faite pour travailler et que tout travail honnête mérite récompense.
C'est ainsi qu'à force de peine et d'économie , il est arrivé à se faire une honorable position.
Voilà, direz-vous, un personnage amusant; mais nous en connaissons beaucoup comme lui qui ont une volonté énergique, et qui veulent faire fortune. Cela n'a rien d'extraordinaire, et surtout rien qu'on puisse proposer à Tadmiration des hommes.
Non! mais nous n'avons encore vu que la moitié de Franklin. Nous avons vu Franklin voulant s'élever, mais nous ne l'avons pas encore vu voulant élever les autres
avec lui. Or, cette pensée ne Ta jamais quitté; il n*a jamais voulu s*instruire sans instruire les autres ; il n*a jamais, voulu s'enrichir sans enrichir les autres ; il n'a jamais voulu être libre sans que les autres le devinssent avec lui. (Bravo! bravo!)
A vingt ans, — nous reculons un peu ; — nous sommes en 1726, — Franklin est un ouvrier imprimeur n'ayant pas tous les jours de quoi déjeuner^ mais ayant déjà la volonté de s'instruire^ et alors il imagine de fonder un club. Ce club, il lui cherche un nom espagnol, il rappelle la Junte, Mais les habitants de Philadelphie, qui voient de quelles personnes cette honorable société se compose, et qui veulent la railler un peu, la surnomment le Club des tabliers de cuir, parce que ce sont des ouvriers ayant, selon l'usage, un grand tablier montant en cuir, qui se réunissent tous les vendredis soir pour causer entre eux et discuter différentes questions. Ces questions, nous les connaissons; nous savons de quoi s'occupent ces ouvriers imprimeurs, charpentiers, menuisiers, cordonniers, etc.
Avant tout, il y a une remarque à faire. Nous sommes en 1726. Si les choses se passaient en France, il ne serait question que des querelles des jésuites et des parlements; s'il y avait quelque part un protestant, il serait aux galères. (Mouvement.) Mais nous sommes à Pliiladelphie, et Franklin veut qu'on se présente à la junte la main sur la poitrine, en jurant que jamais on ne recherchera quelle est l'opinion, ni quelle est la rehgion d'aucun des membres de la junte... (Bravo! bravo !) ; qu'on n'y fera jamaisjallusion dans la discussion, et que même, pour éviter ce qu'il peut y avoir de choquant dans un ton trop affirmatif, il ne sera jamais permis de dire f affirme f je suis sûr, mais je suppose^ il me semble que, on pourrait croire ; en un mot, il introduit
la politesse pour introduire non-seulement le savoirvivre, mais la bonne entente et la bonne amitié entre ceux qu'il réunit. [Très-bien! très-bien!)
Il a dressé une série de questions, au nombre de vîngt-quatre, et ces questions, on les lit tous les vendredis, posément, de façon, dit Franklin, à pouvoir remplir et vider un verre de vin entre chacune d'elles.
Voici quelques-unes de ces questions :
« Avez-vous appris depuis huit jours quelque chose d'important en histoire, en littérature ou en politique?
<r Est-il venu dans la ville quelque étranger de distinction, que nous serions bien aises d'entendre?
a Y a-t-il dans la ville quelque personne qui ait fait fortune? pouvez-vous dire comment elle a réussi?
« Y a-t-il une personne qui se soit ruinée, pouvezvous dire comment et pourquoi? Est-ce par intempérance ou par mauvaise conduite?
« Y a-t-il quelque chose que nous puissions faire et qui puisse être utile à Fun de nous, au pays ou à l'humanité? ))
Voilà une ambition qui peut paraître un peu grande chez de pauvres ouvriers, habitants d une petite ville perdue dans le désert, mais cette ambition est bonne; il n'y a que ceux qui aiment les grandes choses qui font de bonnes choses, il est bien de les aimer de bonne heure* (Très-bien! très-bien!)
Voilà la première œuvre de Franklin ; cette fondation a fait sa joie pendant plus de cinquante ans. Il ne voulut jamais en faire une œuvre d'ambition personnelle, il ne voulut jamais qu'il y eût plus de douze personnes dans la junte ; mais il fut convenu que chacun de ses membres pourrait en fonder une autre à côté, et il se forma ainsi, dans la ville de Philadelphie et aux environs, de petites sociétés dont les membres se réunissaient pout^
causer et discuter ensemble. Ce fut un des grands moyens dont Franklin se servit pour populariser ses idées.
Une de ses premières idées fut, en 175i, à Tâge de vingt-cinq ans, de fonder une bibliothèque. Les livrais étaient très-rares alors en Amérique ; presque tous venaient d'Angleterre. On imprimait bien en Amérique des livres de prières et de théologie; — les théologiens se querellent partout (On rit,) ; on imprimait des alphabets, des almaiiachs, mais peu de livres sérieux ; ces livres, il fallait les tirer d'Europe. C'étaient de gros volumes in-folio, in-quarlo ; ils coûtaient fort cher.
Franklin, trop pauvre pour avoir une bibliothèque à lui, imagina d'en fonder une avec ses amis par voie de souscription.
« Je pensai, nous dit-il, que si j'annonçais comme venant de moi ce projet de faire une bibliothèque, on ne m'écouterait pas; je dis que c'était une réunion d'ajnis qui avait eu cette idée, ce qui me permettait d'en faire l'éloge et de déclarer que je la trouvais très-bonne. Depuis ce temps-là, je me suis toujours servi de ce procédé, il m'a toujours réussi. » (On rit.)
Franklin proposa donc une société par souscription. Chacun donnerait deux livres sterling d'argent colonial, c'est-à-dire à peu près 40 fr. pour acheter les livres de fond, et 10 shillings par an pour entretenir la bibliothèque.
La souscription réussit ; mais avoir des livres n'était pas facile : il fallait écrire en Angleterre. Là, on trouva un homme zélé et dévoué, qui est toujours resté l'ami de Franklin : Pierre Collinson, un de ces correspondants comme j'en souhaiterais à notre Société, et qui, lorsque la société de Philadelphie lui demandait vingt volumes, trouvait moyen de lui en envoyer trente sans augmentation de prix. Au besoin, il y ajoutait des instruments;
c'est aiiibi que les premiers appareils de physique, envoyés par lui eu Amérique, développèrent chez Franklin cet esprit d'observation auquel nous devons de si belles découvertes.
Une fois la bibliothèque installée, Franklin en fil le catalogue, et, comme il n'était pas riche, nous voyons par les procès- verbaux de la société que, pendant deux ans, il fut dispensé de payer sa cotisation de 10 shillings, en raison de ce qu'il avait imprimé ce catalogue et diverses autres pièces pour la société.
Celte bibliothèque, dont le développement fut lent à Torigine, est toujours restée une bibliothèque privée. Cinquante ans après sa fondation, il n'y avait encore que 6,000 volumes; au bout de soixante-quinze ans, il y en avait 14,000; aujourd'hui elle s'appelle la Bibliothèque de Philadelphie, et renferme 80,000 volumes. Mais c'est toujours la bibliothèque de Franklin et de ses amis; c'est le germe qui s'est développé, et vous voyez si nous avons eu raison de prendre pour patron un homme qui savait mettre en terre des germes d'une pareille fécondité. (Applaudissements . )
Après avoir doté sa ville d'adoption d'une bibliothèque, la seule qui existât alors, Franklin, dix ans plus tard, eut une aulfe idée : il n'y avait pas de collège à Philadelphie; il pensa qu'il fallait en établir un, ou, pour mieux dire, une université. Cette fois encore, il se cacha sous le nom de ces amis mystérieux qu'on ne voyait jamais, mais qui, en réalité, existaient, car dans toutes les juntes, il avait des adhérents qui épousaient ses idées, et dans toutes, il en trouva pour appuyer sa création d'un collège. A ce sujet, il était d'avis qu'on n'enseignât pas le lalin, et voici le raisonnement qu'il faisait :
« Autrefois, disait-il, on avait une coiffure telle quelle et on mettait son chapeau sur sa tète. Aujourd'hui on a
des perruques si belles qu'on n*ose plus mettre sa coiffure par-dessus et qu'on porte son chapeau sous le bras. C'est là le rôle du latin dans l'instruction : c'est le chapeau sous le bras. »
Je crois qu'il avait tort, et surtout qu'il aurait eu plus grand tort s'il avait habité la France, c'est-à-dire un pays de race latine, qui trouve à Rome les origines de son langage et les fondements de sa civilisation. {Trèsbien! très-bien!)
Quoi qu'il en soit, il ne réussit pas en ce point, mais son collège réussit; il eut un très-grand succès... avec le latin, et devint, en 1769, l'Université de Philadelphie. C'est ainsi que nous pouvons inscrire à Yavoir de Franklin la Bibliothèque et l'Université de Philadelphie,
Un bonheur ne vient jamais seul : quand on fait une bonne action, une autre bonne action s'ensuit bientôt.
Un jour, un de ses amis, le docteur Thomas Bond, vint le trouver et lui dit : a II n'y a pas d'hospice à Philadelphie, j'avais la pensée d'en établir un et j'en ai parlé à quelques personnes. On m'a demandé : « Franklin est-il dans l'affaire? en avez-vous parlé à Franklin? » — J'ai répondu : « Non, ce n'est pas sa partie. » — Mais tout le monde persiste à dire : « Il faut faire souscrire Franklin ; si Franklin souscrit, nous souscrirons ! »
Franklin s'occupa aussitôt de Thospice, et on recueillit de l'argent; mais comme on n'en obtenait pas autant qu'il était nécessaire, Franklin se dit qu'il fallait faire voter des fonds par l'assemblée de Pensylvanie (la chambre de ce temps-là). Les membres de l'Assemblée, qui étaient presque tous de la campagncj objectèrent, quand on leur fit cette proposition, que l'hospice servirait pour les habitants de la ville et non pas pour ceux de la province.
Franklin alla les voir les u::s après les autres, et leuf
dit : « Faisons une transaction : votez 50,000 francs à la condition que les habitants de Philadelphie donneront aussi 50,000 francs de leur côté ! »
Les membres de TAssemblée consentirent en se disant : € On ne trouvera pas 50,000 francs dans la ville de Philadelphie, votons ce qu'on nous demande, nous aurons Thonneur d'une bonne action, et cela ne nous coûtera rien ; notre vote sera nul. »
C'était compter sans Franklin! Franklin alla trouver les principaux habitants de la ville, et comme un Américain est un homme qui entend une bonne affaire aussi bien et mieux que personne, il leur fit aisément comprendre quel intérêt ils avaient à souscrire, puisqu'en donnant 200 fr., c'était comme s'ils en fournissaient 400. Il obtint ainsi 50,000 francs dans la ville, et les 50,000 francs votés par l'Assemblée profitèrent à la fondation qui est aujourd'hui le grand hospice de Philadelphie.
Certes, à l'âge de quarante ans, avoir donné à sa ville d'adoption une bibliothèque, une université, un hôpital, c'est déjà assez beau, quoique Féclat de la vie politique de Franklin ait un peu obscurci ces bonnes actions ; mais ce n'est pas tout. '
11 n'y avait pas de pompiers à Philadelphie. Franklin imagina de former une société dont les membres s'engageaient à avoir des seaux en cuir et de grands paniers pour enlever les objets mobiliers en cas d'incendie. Cette société avait des réunions, et ceux de ses membres qui n'y assistaient pas étaient condamnés à une amende dont le produit servait à acheter des échelles, des crochets et des pompes.
Voilà comment il organisa des pompiers.
Il réforma aussi la garde nocturne qui était très-mauvaise.
En un 'mot, il fit tout dans Philadelphie. Il avait tant d'esprit et il était toujours si prêt à répondre à tout, qu'il était difficile de lui résister.
Quand on le vit obtenir de Targent si facilement pour toutes choses, chacun s'adressa à lui. Un méthodiste, qui voulait faire construire une église, vint le trouver; Franklin avait déjà fait établir un temple, mais pour toutes les communions, une église où tout le monde pouvait prêcher ; c'est cette église qui servit plus tard à installer le collège.
C'est à ce méthodiste qu'il dit :
« Vous voulez avoir de l'argent? — Oui. — Il y a un moyen : allez d'abord chez tous les gens de qui vous êtes sûr, mettez leur nom sur une hste, présentez ensuite cette liste aux personnes douteuses ; en voyant les noms des premiers, ces personnes souscriront à leur tour; inscrivez encore les noms de ces donateurs, et allez enfin chez les gens dont vous pensez ne rien obtenir, vous réussirez encore auprès de quelques-uns. 11 y a toujours quelque bonne fortune sur laquelle on ne compte pas. »
Un jour un quaker alla trouver ce conseiller universel et lui dit: « Monsieur Fralnklin, je viens vous demander un avis. Je suis fort embarrassé. J'ai des tonneaux de bière dans ma cave ; mes voisins ont sans doute du goût pour cette bière, car mes tonneaux sont continuellement en perce. Comment faire pour empêcher mes voisins de prendre ma bière? — C'est bien simple, lui dilFranklin, mettez devant un bon tonneau de Malvoisie ! » (On rit)
C'est toute la réponse qu'il lui fît ce jour-là.
Voilà donc quelles furent les œuvres de Franklin.
Mais il ne faut pas s'y tromper, un homme ne fait pas du bien toute sa vie, si cet homme n'a pas une foi sincère, une croyance profonde. Celte croyance, ce sera
une religion positive ; cette croyance, ce sera Tlmmanité, la fraternité, la philosophie ; mais il faut une conviction énergique pour qu'un homme sacrifie son temps, sa paix, son argent, pour le service d*autrui.
Franklin avait, en effet, une foi profonde. Ce n*clait pas un croyant dans le sens habituel du mol ; mais si, dès sa jeunesse, les querelles des théologiens l'avaient dégoûté des religions établies, il n'en avait pas moins l'amour du Christ, car il mourut, ayant dans son lit un crucifix qu'il montrait volontiers en disant : « Voilà celui qui a appris aux hommes à s'aimer les uns les autres! u C'était un déiste, c'est-à-dire, suivant la définition spirituelle qu'on en a donnée à une autre époque, un chrétien qui ne croyait pas aux miracles, un homme qui avait pris pour lui toute la morale de TEvangile. Sa confiance en Dieu était très-grande ; il avait une foi profonde dans rimmortalitè de l'âme ; il était certain que Dieu devait, après cette vie, ménager à l'homme un plus long emploi de ses facultés en lui donnant une enveloppe nouvelle et un séjour nouveau.
Mais le caractère particulier de la foi de Franklin, c'est que, avec cette conviction profonde, il s'était demandé quel était le culte qu'il devait rendre à Dieu. Il trouvait très-bien qu'on priât Dieu, qu'il y eût des cérémonies et des offices; mais il disait: Cela n'est pas l'essentiel de la religion, et il citait l'Évangile, où le Christ dit qu'il reconnaîtra pour sien, non pas celui qui l'aura appelé Seigneur^ Seigneur, mais celui qui aura fait la volonté de Dieu.
Or, pour Franklin, faire la volonté de Dieu, c'était aimer les hommes ; la fraternité , l'amour des hommes, c'était sa religion et toute sa religion. Comme il l'a écrit dans une fort belle lettre adressée à Whitefield, quand il secourait un de ses semblables, il ne croyait pas obli-
ger un individu, mais acquitter une dette, car disait-il, en ma vie j'ai été continuellement soutenu par la protection de Dieu, et je ne puis témoigner à Dieu ma reconnaissance autrement qu'en aimant les hommes. (Applaudissements.) Et puis, j'ai été aidé par une foule de gens auxquels je ne puis pas rendre service; c'est une dette que j'ai contractée, cette dette il faut que je l'acquitte en d'autres mains.
C'était chez lui une idée tellement arrêtée, qu'il y a dans sa correspondance deux lettres écrites à quelque distance où cette même pensée se retrouve sous une forme originale.
Un Anglais, prisonnier en France pendant la guerre d'Amérique, lui écrivit pour lui demander sa protection, en lui disant qu'il désirait passer en. Amérique pour être employé dans un collège. Franklin lui répond: « Je ne peux pas vous conseiller d'aller en Amérique, je ne peux pas m'engagera vous faire obtenir l'emploi que vous demandez ; mais si vous voulez tirer sur moi une traite de cinq louis, je m'engage à y faire honneur. Le jour où vous serez en état de les rendre, vous les donnerez à un honnête homme dans le besoin, auquel vous ferez la même recommandation, et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'on rencontre un malhonnête homme qui mette pour toujours l'argent dans sa poche. (Rires,) C'est de celte façon qu'avec un peu d'argent on peut faire beaucoup de bien ; il faut que les services aillent à la ronde, car l'humanité est une famille et tous les hommes sont des frères. » (Bravo.)
C'était là sa pensée ; cet homme à qui on a fait la réputation d'économiser trop, parce qu'on a lu le Bonhomme Bichard, n'avait, au contraire, qu'un défaut, celui d'avoir la main trop facile, et il nous dit lui-même
que, sans sa bonne femme Dèborah, il n'aurait jamais pu mettre d'argent de côté.
Il nous raconte qu'un jour il écoutait le prédicateur Whilefîeld. Le célèbre méthodiste prêchait pour un orphelinat qu'il voulait fonder en Géorgie. Franklin avait peu de goût pour cet établissement, qu'il croyait mal placé, et ce jour-là, il était mal disposé pour l'orateur. « J'avais dans ma poche, dit Franklin, quelque monnaie de cuivre, quatre dollars en argent et cinq pistoles d'or. Voilà mon honime qui se met à parler... — Je lui donnerai mon cuivre, me disais-je. — Puis le voilà qui fait une telle peinture de ses orphelins, que je me dis : Bah ! je lui donnerai l'argent-. Et, enfin, il arrive dans sa péroraison à un tel tableau que, ma foi ! quand ce diable d'homme eut fini, cuivre, argent, or, tout passa dans ses mains. » (Bravo ! bravo !)
Tel était donc Franklin ; mais, en outre, il y a en lui un caractère qui me plaît beaucoup, car je crois que nous entrons dans un ordre de civilisation où il y aura une grande place pour les hommes comme Franklin.
Il y a cent ans, on parlait de nobles, de bourgeois ; on ne parlait pas beaucoup de paysans ni d'ouvriers. Aujourd'hui, on parle des paysans, des ouvriers, et on en parle surtout pour dire que les paysans sont des bourgeois comme les autres quand la terre est à eux, et que les ouvriers sont des hommes comme d'autres, capitalistes, quand ils ont le bon esprit d'économiser, artistes souvent, et que par conséquent, toutes ces distinctions. d'ouvriers, de bourgeois, de paysans, de nobles, doivent disparaître pour n'en laisser subsister qu'une : celle de l'homme qui sait quelque chose et qui travaille, et celle de l'homme qui ne sait rien et qui ne travaille pas. (Ap. plaudissements.)
Franklin a été le plus beau type de l'homme qui s'est
fait lui-même, suivant Texpression américaine, et quand il a grandi, quand il est devenu le représentant de son pays, le nninistre d'Amérique en France, il n'a jamais oulilié qu*il avait été ouvrier, il n'a jamais cessé d'aimer et de respecter le travail.
On discutait un jour devant lui philosophiquement, et on demandait : Qu'est-ce que l'homme. — Chacun proposait sa définition. Franklin en proposa une qui n'est pas plus mauvaise qu'une autre : « C'est, dit-il, un animal qui fait des outils. »
Il avait raison. Je ne prétends pas qu'il n'y ait que cela dans l'homme. Mais cherchez ce qu'est l'homme : la plus misérable créature s'il n'avait pas la pensée, cette pensée qui agit au bout des doigts. Grâce à la pensée, rhomme crée toutes les merveilles que vous admirez dans cette enceinte, il se défend contre la nature, il combat la faim et la misère, il élève sans cesse sa condition. On peut donc très-bien définir l'homme comme FrankUn le faisait : Un animal qui fait des outils.
Un autre jour, à Philadelphie, il y avait des discussions dans la ville. Vous savez ce que c'est que les coteries : on reçoit le dédain de ceux qui sont au-dessus et on le repasse à ceux qui sont au-dessous. {On rit,) On apporta à Franklin une liste de souscription pour un bal. « Vous aurez, lui dit-on, une société choisie, vous voyez qu'il y a une clause qui porte que les ouvriers ne seront pas reçus. » — « C'est fort heureux, répondit-il, que Dieu ne soit pas habitant de Philadelphie! — Pourquoi? — Parce que vous l'auriez exclu : n'est-ce pas le plus grand ouvrier de la création? »
Le coup porta, on effaça la clause et on reçut les ouvriers.
Jusqu'à la fin de sa vie, Franklin fut fidèle à celte pensée. Ainsi, au moment où il part d'Amérique pour
venir en France comme envoyé des Étals-Unis, il reçoit une lettre d'un de ses neveux, fabricant de savon, qui lui expose sa situation. Il lui répond : « Je suis enchanté que vous soyez fabricant de savon ; les Franklin ont été les premiers fabricants de savon de TAmérique ; nous avons notre cachet et nos armes. Surtout que votre savon soit de bonne qualité, parce qu'il ne faut jamais tromper l'acheteur. Expédiez-en à ma femme une bonne caisse qu'elle puisse mettre en montre, elle vous enverra de l'argent comptant! )>
11 dit tout cela naturellement, sans aucune espèce d'affectation. Sa noblesse à lui, c'est le travail, il n'oublie jamais sa noblesse.
Pendant la guerre, alors qu'il était à l'apogée de la gloire, et que TAmérique était, on peut le dire, à l'apogée de la misère, il reçoit un jour, à Paris, une lettre de sa fille Sarah, de sa chère Sally, comme il l'appelait, excellente personne, qui passait son temps à filer et à tricoter pour venir en aide à l'armée française et fournir des bas à nos soldats. Sally, si modeste qu'elle fût, eut cependant un jour la fantaisie d'être belle : le général Washington venait à Philadelphie, on lui donnait un bal ; toute la ville était engagée. Sally écrivit à son père pour lui demander des dentelles et des plumes. Franklin lui répond une lettre qui est un chef-d'œuvre d'esprit et de morale : « Vous me demandez des plumes et des fleurs, ma chère enfant ; c'est comme si vous m'aviez mis du sel dans mes fraises. Vous ne filez donc plus, vous ne tricotez donc plus, ma chère Sally? Avez-vous oublié que ce qu'il y a de plus coûteuxau monde, après le vice, c'est l'oisiveté. Vous dites que vous voulez être parée, parce que cela témoignera du goût de votre père. Mais le goût de votre père, c'est qu'au milieu de la misère universelle, vous ne soyez pas parée. Faites comme votre
père, portez vos manchettes jusqu'à ce qu'elles soient trouées, cela vous fera de la dentelle. (Rires.) Et quant aux plumes, si vous en voulez, vous en trouverez à la queue de tous les coqs d'Amérique. » (Nouveaux rires.)
Ainsi, vous le voyez, telle était sa pensée constante: ancien ouvrier, il était fier de son origine ; sa première condition était son titre d'honneur.
Et si vous me permettez une réflexion à laquelle je ne puis me soustraire, c'était aussi un ouvrier, celui dont nous venons d'apprendre la mort si étrange et si terrible. (Mouvement.) Celte main qui a signé l'affranchissement de plus de quatre millions d'hommes et de femmes, c'était la main d'un bûcheron. Voilà Lincoln entré dans l'histoire ; le voilà devenu un ancêtre. Quel est le prince qui ne voudrait pas avoir dans sa généalogie le nom de celui qui a commencé par être un fendeur d'échalas ! (Profonde émotion, — Triple salve debravos et d'applaudissements.)
Mais en rappelant de pareils noms, je ne voudrais pas qu'on pût croire qu'il y a chez moi intention de flatterie pour une classe de la société plutôt que pour une autre. J'ai toujours dit la vérité à tout le monde : c'est ma façon de servir mon pays. (Bravo 1 bravo!) Si Franklin, si M. Lincoln sont devenus de si grands serviteurs de leur patrie, ce n'est pas parce qu'ils sont nés ouvriers, c'est parce qu'ils se sont élevés^ suivant le beau sens du mot, c'est parce qu'ils ont agrandi leur âme, c'est parce qu'à force d'étude, de travail, d'économie, ils se sont donné un esprit éclairé, un cœur généreux, et qu'ils se sont mis à même de servir leurs concitoyens. (Applaudissements réitérés.) Ce que j'ai voulu dire seulement, c'est qu'aujourd'hui le hasard de la naissance n'est plus rien ; nous avons nos destinées dans nos mains, et dans une société qui met à notre disposition tant de moyens de
lA JEUNESSE DE FRANKLIN. 179
réussir, la palme est aux plus vertueux, aux plus laborieux, aux plus capables. (Vifs applaudissements,)
Et maintenant permettez-moi une dernière réflexion et un souvenir personnel.
Il y a vingt-cinq ans, j'étais fondeur en caractères, et je préparais un spécimen pour l'exposition. Je cherchais à imiter nos anciens, et à trouver une devise qui pût bien faire en tète de mon volume. Le hasard me fit rencontrer dans un vieux livre espagnol la devise que je cherchais : c'étaient les vingt-cinq lettres de l'alphabet rangées en cercle, avec cette inscription : « Vis bene conjunctis : leur force est dans leur bon assemblage. »
C'était une devise de fondeur et d'imprimeur, une devise qui me semble d'une profonde vérité. Faites un bon assemblage de letlre^, il en sortira un livre qui élèvera les âmes et servira l'humanité ; faites un mauvais assemblage, il en sortira fun livre qui perdra les âmes et sera un levain de révolution. Tout est donc dans le bon assemblage.
Eh bien, il me semble que Franklin, quand il travaillait devant sa casse, et qu'il assemblait ses lettres sur son composteur, a dû avoir souvent celte pensée ; il me semble même qu'il a dû aller plus loin, car si cette maxime est vraie des lettres, elle est encore plus vraie des hommes: C'est de leur bon assemblage que résulte leur force. Mettez de pauvres jeunes gens dans un cabaret avec des hommes dégradés, les voilà qui vont se perdre dans celte mauvaise société. Supposez, au contraire, qu'on les réunisse avec d'honnêtes gens, pour une bonne œuvre, pour un but généreux, pour se soutenir mutuellement, voilà que l'esprit de chacun gagne et grandit, que les cœurs s*élèvent. Un homme est un chiffre ; deux hommes placés à côté l'un de l'aulrç, valent dix fois datanlage; trois hommes en valent cent, quand ils ont mis
enseniblo leur esprit et leur bonne volonlé. (Bravo! bravo!)
Et pour prouver qu'on peut beaucoup faire en se réunissant, je ne finirai pas celle conversation sans citer un homme dont je trouve le nom parmi les fondateurs des bibliothèques populaires, un ouvrier quia eu la première idée de ces bibliothèques, qui a été un petit Franklin ; mais, petit Franklin comme petit poisson, chacun peut grandir. Je le remercierai publiquement et je crois que je serai Tinlerprète de tout Fauditoire; je remercierai M. Girard, lequel, avec deux autres ouvriers, dont je rcgrelte de ne pas savoir le nom, a eu le premier Fidée de fonder ces bibliolhèques qui aujourd'hui prospèrent et nous procurent en ce moment le bonheur de nous réunir et de parler ensemble d'une bonne œuvre et d'une bonne action. (Tom les regards se portent sur M. Girard , et on applaudit.)
Si Franklin était ici, il vous dirait : « Faites comme moi, marchez, et rappelez-vous mon histoire le jour où j'avais dans ma poche du cuivre, de l'argent et de For. » Il faut le reconnaître, en France nous ne sommes pas avares, mais nous n'avons pas encore l'habitude d'agir ensemble; généreux comme individus, nous faisons peu de chose comme membres d'une association. Il ne faut pas donner seulement son nom, il faut encore donner son argent, son concours, importuner ses voisins, tourmenter ses voisines et se persuader qu'on ne peut faire de bien qu'avec une certaine dépense; mais, pour toute dépense, il faut de Fargent.
Remarquez-le bien, cet argent que nous demandons ne ressemble pas à celui que Ton demande d'ordinaire. Nous ne demandons pas Fargent du riche pour obliger le pauvre, mais nous demandons que chacun donne dans la mesure de ses forces pour nous aider les uns les autres.
Nous en sommes à la philosophie de Franklin: il ne demandait pas qu'on vint à son secours; il déjeunait avec son pain et son lait, et il trouvait moyen d'avoir encore de l'argent pour acheter des livres. En joignant sa petite bourse aux petites bourses de ses compagnons, il y trouvait un trésor.
Voilà l'exemple qu'il nous faut suivre. Il faut nous réunir dans une sainte croisade ; nous avons une double servitude à abolir en France : celle de l'ignorance et celle de la misère. Nous ne pouvons les combattre que par l'instruction, nous ne pouvons avoir l'instruction que par l'association : Unissons-nous donc ! Que toutes les mains se tiennent, que tous les cœurs battent à l'unisson, marchons en avant pour la destruction de ces deux ennemis; marchons en avant en prenant pour devise la véritable devise de la fraternité : Aimons-nous, aidonsnous! {Bravos répétés et applaudissements prolongés.)
lô
Discours prononcé au Conservatoire des arts et métiers, le jeudi 7 juin 1866, à la séance générale de la Société Franklin.
Mesdames, Messieurs,
Dans la comédie des Plaideurs , Petit- Jean, changé en avocat, nous dit :
Ce que je sais le mieux, c'est mon commencement.
— Pour moi, j'ai toujours vu que ce qu'il y a de plus difficile à trouver, c'est un exorde. Heureusement M. Jules Simon vient de m'en donner un excellent, je m'en empare. 11 vous a dit avec raison qu'on ne s'occupait pas assez de nos gloires nationales. J'ai la bonne chance de vous en apporter une ce soir et de pouvoir me féliciter d'être en parfaite sympathie de sentiment avec mon illustre confrère.
En France, nous avons asseaj l'habitude de faire des éloges et, au besoin même, d'élever des statues. 11 n'est pas de petite ville, ayant eu le bonheur de perdre un colonel quelque part; (On rit,) qui ne demande au gouvernement de lui livrer un certain nombre de canons pour életer une statue à la mémoire de ce mort illustre.
L'Église fait le panégyrique des saints, et vous avez tous entendu, à TAcadémie française, ces éloges qui n'ont qu'un défaut, c'est qu'il faut dire du bien de l'un, parce qu'il est mort, et qu'il ne faut pas dire de mal de l'autre, parce qu'il est vivant. (Nouveaux rires.)
Pourquoi, nous aussi, n'aurions -nous pas nos éloges? pourquoi n'aurions-nous pas nos grands hommes? pourquoi ne célébrerions-nous pas ceux qui ont servi la grande cause de l'humanité?
Nous avons nos héros, qui n'ont tué personne, c'est vrai, mais qui ont fait vivre des mulliludes. {Applaudissements.) Nous avons nos saints qui ont aimé Dieu en aimant les hommes. Nous avons nos écrivains qui ont moins écouté leur gloire personnelle que le désir de servir le peuple. Ce sont là de véritables grands hommes. Et qui sait si, dans cette enceinte, il ne se rencontrera pas des jeunes gens qui diront : « Et moi aussi, je veux les imiter ! » C'est en célébrant les hommes de bien qu'on leur prépare des successeurs, et celui dont j'ai à vous parler ce soir, trop peu connu, et cependant bien digne de l'être, vous montrera ce que peut un honnête homme qui cherche la vérité et qui la fait triompher.
François Quesnay est connu par un nom solennel qui ]e défigure; on l'appelle le fondateur de l'école des physiocrates ; disons plus simplement que c'est lui qui a trouvé la loi du travail et de l'impôt. François Quesnay est né dans un petit village près de Monlfort-i'Amaury, en 1694, Tannée même où naquit Voltaire ; il est mort en i774<, l'année même où mourut J.-J. Rousseau. Ainsi, il a été le contemporain de ces deux hommes illustres, beaucoup moins célèbre qu'eux et cependant destiné, peutêtre, à durer plus longtemps dans l'histoire.
Il était fils d'un petit avocat de province. En ce tempslà, les avocats de province étaient des praticiens qui vi-
valent du mal d'autrui. « Le père de Quesnay, nous dit un biographe, n'avait pas les qualités de son état. Au lieu de plaider les procès, il les arrangeait. » Aussi le pauvre homme était-il dans un état de fortune des plus précaires.
Heureusement pour lui, il avait un petit bien, et ce bien, sa femme le faisait valoir. Elle suppléait à Tincapacité de son mari.
En femme sensée du dix-septième siècle, elle se dit que son fils ne serait pas avocat; les avocats mouraient de faim; qu'il fallait en faire un paysan, et que pour cela il fallait lui donner l'éducation d'un paysan, c'est-à-dire ne lui rien apprendre: — c'était la théorie du temps. {Rires,) En conséquence, on envoya l'enfant jouer et causer avec le jardinier; il n'apprit absolument rien.
Il avait onze ans, lorsqu'il lui tomba entre les mains un livre que vous avez peut-être vu; il s'appelle la Maison rustique, La première édition en a été faite au seizième siècle par un nommé Liébaut, gendre de Henri Estienne. C'est une œuvre naïve et charmante comme le Théâtre d'agriculture d'Olivier de Serres. Ce gros volume m'a beaucoup amusé dans mon enfance. Il y a notamment une chasse au loup, avec des figures, qui ra*a fait passer des moments pleins d'émotion. Quesnay voulut, lui aussi, faire connaissance avec ces images. N'osant pas demander à sa mère de lui apprendre à lire, il s'adressa au jardinier. Ce brave homme fut le maître de l'enfant, qui se mit alors à lire à droite et à gauche.
Au bout de quelque temps, il apprit qu'il y avait du latin, et il voulut savoir le latin; puis il apprit qu'il y avait du grec, et il voulut savoir le grec.
Il n'y avait pas dans ce temps-là de bibliothèques populaires, et à Montfort-l'Amaury il n'était pas facile de trouver des livres. Quesnay, qui avait peu d'argent, partait
le matin pour Paris ; ce n'était que dix lieues à faire ; il allait chercher les livres qui pouvaient l'intéresser ; il revenait à pied et en arrivant il avait déjà dévoré un ou deux volumes; son éducation se faisait sur la grande roule. (Rires.)
Lorsqu'il se fut donné une première inslruction, il voulut prendre un état. 11 avait envie de se faire chirurgien ; il consulta son père, qui lui répondit : « Le temple de la vertu est fondé sur quatre colonnes : honneur et récompense, honte et châtiment. » Avec ce noble adage il lui laissa toute liberté.
La chirurgie, à cette époque, était un métier vulgaire; on saignait et on reboutait des membres cassés; c'était à peu près tout l'art du chirurgien. Quesnay trouva un pauvre frater de campagne qui lui apprit ce qu'il savait, c'est-à-dire : rien. Quesnay voulut en savoir davantage. Son maître ne comprit rien à tant d'ambition.
Quesnay recommença alors ces voyages à Paris ; il se procura des livres, rédigea des cahiers et tâcha d'apprendre tout ce qu'on peut apprendre de médecine en lisant. Il montra un jour ses cahiers à son maître, qui était trop ignorant pour avoir sa lettre de maîtrise comme chirurgien. Le professeur examina ce travail, et lorsque l'élève fut parti, il mit le cahier sous son bras ; il alla le porter au chirurgien du roi, en lui disant : « Tenez, voilà ce que j'enseigne, » et le chirurgien du roi lui donna des lettres de maîtrise. Ainsi ce fut l'élève qui fit passer le baccalauréat à son maître ; c'est le contraire de ce qui a lieu ordinairement. (Rires prolonges .)
Une fois que Quesnay eut vu ce que savait son maître, et ce ne fut pas long, il comprit qu'il fallait étudier à Paris. 11 y arriva sans fortune, mais très-décidé à travailler.
Pendant six ou sept ans, il se fit remarquer par son
zèle et par son amour de la science, cot amour qui se trouve chez tous les gens qui veulent parvenir et qui se sont faits eux-mêmes. Non-seulement il apprit la médecine et la chirurgie; non-seulement il apprit les mathématiques et la philosophie, et ce fut Malebranche qui le séduisit; mais i! voulut encore apprendre à graver; il entra dansTalelier de Cochin, et il existe, dit-on, des gravures d*anatomie au trait qui montrent que Quesnay était capable de devenir un artiste.
A vingt-quatre ans, une fois ses études finies, il voulut se faire recevoir chirurgien dans la petite ville de Mantes. Là il trouva une corporation, un collège de chirurgiens. Toute la France, à cette époque, était divisée en corporations, et le premier principe de toute corporation, c'est d'exclure les étrangers (Rires.) ; en efiet, moins il y a de gens pour partager, plus la part du gâteau est forte. (Nouveaux rires,) On déclara à Quesnay qu'on ne le recevrait pas. Il revint à P^ris, el grâce à sa science, grâce à quelques protections, il obtint enfin la permission d'exercer son métier de chirtirgien à Mantes.
On s'aperçut bientôt qu'on avait affaire à un homme capable. Il fut alors recherché dans les châteaux du voisinage, à cause de son talent dans l'art des accouchements et de son habileté dans le traitement des blessures. C'est dans ces circonstances qu'il trouva moyen de se lier avec de grands personnages ; il fut accueilli avec une faveur particulière chez le maréchal de Noailles, qui habitait aux environs de Mantes. Le maréchal de Noailles avait j oué un certain rôle au commencement de la Régence ; il s'était retiré lorsque le système de Law avait triomphé. Il allait souvent à Maintenon, où il recevait la reine. Il emmena Quesnay avec lui, le présenta à la reine, et il obtint que, chaque fois que la reine viendrait à Maintenon, Quesnay serait appelé auprès d'elle comme chirurgien.
A quarante ans, Quesnay était encore chirurgien à Mantes, et rien n'annonçait en lui un futur génie.
Ce fut chez le maréchal de Noailles qu'il fît connaissance, en i 738, je crois, avec le fameux La Peyronie. La Peyronie était premier chirurgien du roi; on lui doit cette reconnaissance que ce fut lui qui, souffrant de la conditionmisérable où se trouvait la chirurgie, tâcha de l'élever jusqu'à la dignité delà médecine.
Ce n'était pas chose facile; les professions, à cette époque, étaient étroitement parquées; certains actes étaient considérés comme de la chirurgie, certains autres comme de la médecine, et il était peu probable que les médecins consentissent au développement de l'enseignement chirurgical. La Peyronie, qui avait obtenu du roi l'autorisation de fonder l'Académie de chirurgie, et qui avait besoin d'hommes capables, prit Quesnay en affection et l'appela à Paris.
On trouva moyen de lui donner le titre de chirurgien du roi, dont il avait besoin pour faire de la pratique, et on le nomma secrétaire perpétuel de l'Académie fondée par La Peyronie.
La première chose qu'il trouva en arrivant, ce fut un procès entre les chirurgiens et les médecins.
Le dix-huitiéme siècle était le siècle des procès. La question de savoir si un état n'empiétait pas sur un autre était la préocupation de tous les gens qui vivaient de ces monopoles.
Par exemple : qu'est-ce qui distinguait le cordonnier du savetier? (ftres.) C'est une question qui fut très-longtemps discutée. Ressemeler un soulier tout entier, c'était faire acte de cordonnier ; le ressemeler au tiers, c'était faire acte de savetier ; mais entre le tiers et l'entier, il y avait place pour bien des procès. [Nouveaux rires.)
Il en était de même pour la chirurgie et la médecine.
Qnesnay, qui trouvait partout le monopole dressé contre lui, et qui eu souffrait, se mil à écrire en faveur du droit commun, et, pendant sept années, il soutint avec beaucoup d'esprit et de talent le procès des chirurgiens contre les médecins.
Il avait quarante-cinq ans lorsque la goutte, dont il souffrait depuis longtemps, le prit plus fortement et lui attaqua les yeux et les mains. Un chirurgien qui n'a plus ni œil ni main est un pauvre chirurgien. Quesnay profila d'un voyage qu'il fit en Lorraine à la suite du roi, pour se faire recevoir docteur en médecine à Ponl-à-Mousson, petite université aujourd'hui fort oubliée, où Cujas a siégé un instant. Il revint à Paris médecin du roi.
Louis XV l'avait pris en affection ; il l'appelait a son penseur, » et il lui donna, en le nommant son médecin, des armés composées de trois pensées avec une devise latine : « Propter cogitationem mentis. » Louis XV, ce jourlà, était de bonne humeur, il n'avait pas horreur des penseurs ; il y avait des moments où il leur était moins favorable : témoin le jour où il recevait un seigneur de sa cour qui revenait d'Angleterre. « D'où viens-tu ? lui demanda Louis XV. — Je reviens de Londres. — Qu'as-tu été faire? — J'ai été apprendre à perjser. — Les chevaux ? dit le roi. » {Rires.)
Quesnay avait prés de soixante ans quand il écrivit pour Y Encyclopédie deux articles, l'un intitulé « Fermiers, » et l'autre « Grains. » Ces deux articles faits par un homme qui aimait Tagriculture et qui la connaissait, qui estimait le paysan et qui avait vécu avec lui, ces deux articles firent une révolution dans les esprits.
Quesnay s'exprimait avec vivacité sur les abus qui écrasaient l'agriculture, et ne craignait pas de dire que ce dcnit l'agriculture avait besoin, c'était de liberté. ( App la udissemeu ts . )
Ces deux articles mirent Quesnay en évidence et rassemblèrent autour de lui les gens qui commençaient à s'occuper de cette science nouvelle, qui devait s'appeler l'Économie politique. On trouvait que c'était une chose bien étrange qu'on se fût occupé de tant de questions inutiles et qu'on ne se fût jamais inquiété de savoir ce qu'était la richesse, comment elle naissait, comment elle se répartissait, comment elle se détruisait. Quesnay devint bientôt l'âme de cette petite société.
Il parlait d'une manière sentencieuse; il avait beaucoup réfléchi ; son âge, son caractère, son langage lui donnaient l'autorité d'un patriarche et d'un apôtre.
Deux ans plus tard Quesnay publia son fameux Tableau économique, dans lequel il exposait la formation et la distribution de la richesse. Il avait accompagné ce tableau de maximes faites pour le gouvernement économique d'un pays agricole ; Louis XV s'amusa beaucoup de ce tableau. Il voulut l'imprimer lui-même; il en corrigea les épreuves et le tira à la presse ; je ne sais pas s'il imprima la maxime qui dit que les abus peuvent être poussés à un tel degré qu'ils engloutissent toutes les richesses du souverain et de la nation ; mais assurément il ne la lut point.
A cette époque, l'agriculture était en vogue, non pas parce qu'on en faisait, mais parce que Rousseau avait mis la nature à la mode ; les femmes adoraient les bergeries. Grâce â celte passion générale, Quesnay put défendre ses idées et avancer les opinions les plus hardies, non-seulement sans être inquiété, mais en restant le favori du roi et même, je crois, celui de madame de Pompadour.
En 1768, Dupont, de Nemours, son disciple, publia dans sa Physiocratie, un petit traité de Quesnay qui est intitulé Droit naturel. C'est, selon moi, un chef-d'œuvre.
Quesnay vécut encore quelques années; il assista au triomphe 'de Turgot son élève; il put voir Turgot réaliser une de ses pensées les plus chères : rétablissement du libre commerce des grains. II mourut peu de temps après à l'âge de quatre-vingts ans, en philosophe. Voyant son domestique qui pleurait au pied de son lit, il lui dit : « Est-ce que tu as pu croire que j'étais né pour ne pas mourir? Regarde ce portrait; au bas est inscrite la date de ma naissance. N'ai-je pas assez vécu? )»
C'était, vous le voyez, un homme d'un caractère trèsferme. Nous savons aussi qu'il avait l'habitude de dire franchement ce qu'il pensait, ce qui à la cour amusait quelquefois le roi, mais ce qui pouvait moins amuser les courtisans. Quesnay s'y cachait peu. Ainsi, un jour, au milieu de toutes ces querelles insipides entre les jansénistes et les jésuites, un seigneur voulant plaire au roi et à madame de Pompadour, dit : « Oh ! toutes ces querelles, on sait bien comment on les finit : avec quelques soldats ; c'est la hallebarde qui mène les hommes. — Monsieur, interrompit Quesnay, qu'est-ce qui mène la hallebarde? » — Et comme l'autre était fort interdit, Quesnay ajouta : « C'est l'opinion, monsieur; c'est donc de l'opinion qu'il faut d'abord s'occuper. » (Applaudissements,)
On cite de lui un autre mot qui n'est pas moins amusant et qui prouve qu'il avait autant de finesse que d'énergie.
On avait soigné je ne sais quel grand seigneur, et on n'avait pas appelé Quesnay à la consultation.
Le cas était grave ; le médecin ne voulait pas se compromettre; aussi, la consultation faite, il demanda l'avis de Quesnay : « Monsieur, dit le vieux médecin, j'ai quelquefois mis à la loterie, mais jamais lorsqu'elle a été tirée. » (Rires.)
Tel est Thomme.
Jusqu^à présent, nous ne voyons rien qui puisse le ramener dans notre cercle. C'est un homme d'esprit, un personnage énergique, qui a fait son chemin sans flatter personne, en étudiant et en travaillant.
Maintenant, voyons quels sont les écrits de Quesnay. Je ne m'occuperai que de deux : le Droit naturel qui a 38 pages imprimées en très-gros caractères et les trente maximes qui suivent le Tableau économique. 11 y a, selon moi, dans ces quelques pages, une chose qui est destinée à durer ; il y a là une découverte de premier ordre, l'invention de la vraie méthode : une ère nouvelle a commencé.
Quesnay était médecin. L'étude de la médecine Pavait amené à considérer l'existence à un point de vue général. Il s'était dit que le hasard ne règne pas dans le monde et que le développement de la nature et des animaux se fait suivant des lois toujours régulières.
La nature suit une loi fatale; l'animal suit son instinct. Mais il est facile de voir qu'une volonté toute-puissante, qu'une intelligence suprême préside à cette double organisation. Pourquoi, disait Quesnay, en serait-il autrement de l'homme? Je vois bien que l'homme est libre; mais pourquoi la liberté n'entrerait-elle pas dans le plan divin? pourquoi n'y aurait-il pas un ordre particulier pour les créatures libres et intelligentes? et pourquoi ne seraient-ce pas la liberté et l'intelligence qui seraient le moyen d'accomplir cet ordre divin? Quesnay ajoutait : L'homme a été créé pour une fin, c*est de se développer lui-même. Développer ses facultés,c'est la vie elle bonheur de l'homme ; c'est par conséquent un droit qu'il apporte en naissant. Voilà le droit naturel;
Mais le développement de nos facultés n'a rien d'arbitraire ; il y a un ordre, cet ordre, il faut que l'homme le
respecte; il est libre de ne pas le respecter, mais s'il ne le respecte pas, il attire sur lui des maux sans nombre. Ainsi, par exemple, la nature dit que l'homme doit manger pour \ivre. Eh bien, si, par la piété la plus excessive, il se condamne à des macérations telles, à une abstinence telle, qu'il ne mange pas assez, il maigrira et mourra, parce qu'il aura violé la loi naturelle. S'il mange trop, il viole encore la loi naturelle, il s'expose à avoir la goutte avec tous les maux qui l'accompagnent. Tout excès le tue.
Il y a donc un ordre naturel que l'homme ne peut violer sans en souffrir; c'est par la souffrance qu'il y est ramené. Et ce que nous appelons les lois naturelles n'est que l'application de cet ordre naturel à chaque cas déterminé.
Maintenant,disaitQuesnay, voyons ce qu'a fait l'homme et ce qu'il aurait dû faire. L'homme évidemment aurait dû chercher à connaître cet ordre naturel, ces lois naturelles, le législateur aurait dû enseigner aux peuples à les suivre, puisque le bonheur des individus et la grandeur des États y sont attachés. Au lieu de cela, nous voyons partout l'arbitraire et le caprice.
Le législateur s'imagine qu'il peut transformer les hommes et les faire agir à son gré. C'est une administration humaine qui se met à la place de l'ordre divin, c'est la force qui remplace la loi. Aussi les annales de l'humanité ne sont-elles que le récit d'une misère sans fin. Si l'on veut ramener le bonheur dans les sociétés humaines, il faut en revenir à la vérité, il faut comprendre qu'il y a un ordre naturel, des lois naturelles et un droit naturel, et c'est ce que Quesnay appelle l'ordre naturel et essentiel des sociétés. (Applaudissements,)
Je crois que c'est là une des vues les plus justes, et
que c'est une des découvertes les plus grandes que jamais un homme ait faites.
Maintenant, disait-il, qu'est-ce que Thomme? comment est-il composé? Ce qui le frappait, c'est que l'homme était une créature intelligente et libre. Créature intelligente, Quesnay voulait qu'on l'instruisit ; c'est par là qu'il nous appartient.
Il a écrit de très-belles phrases sur les paysans que les grands veulent tenir dans l'ignorance et qu'il veut, lui, qu'on instruise. Aussi a-t-il été appelé le patriarche des paysans. Il disait : a Le gouvernement qui veut faire de grandes choses, doit commencer par instruire le peuple; car, si le peuple est ignorant, comment apprécierat-il ce qu'on a fait pour lui? j» (Applaudissements.)
La liberté, c'est l'outil que Dieu donne à chaque homme en naissant. Par son intelligence, l'homme découvre et comprend l'ordre général ; grâce à sa liberté, il s'y conforme. Respecter la liberté, c'est donc toute la science du législateur. Aussi Quesnay aimait-il à répéter un adage qu*on ne comprend pas encore en France : Ne gouvernez pas trop,
La Ubertë, suivant Quesnay, c'est pour l'homme le droit et le moyen de se développer, mais l'homme ne peut se développer sans produire quelque chose, sans faire quelque chose.
L'exercice de la liberté amène à sa suite la propriété ; ' c'est là encore une des grandes découvertes de Quesnay. L'homme a )a propriété de sa personne, mais il ne peut se servir dh sa personne sans prendre, par exemple, un fruit pour se nourrir, sans prendre du bois pour s en faire une maison, en d'autres termes, sans créer la propriété mobilière et foncière. La propriété n'est qu'une manifestation, une extension de la personne. {Applaudissements,)
L'homme est obligé de vivre pour lui, pour sa femme,
peur ses enfanls ; pour cela il prend un morceau de terre, il y applique son travail, c'est-à-dire sa personne, et lorsqu'il l'a fécondée de sa sueur, cette terre lui appartient, et à vrai dire il Ta créée. .
Cétait là une vue de génie et une idée singulièrement neuve à une époque où les idées de Tantiquité dominaient partout, où l'on disait : La terre appartient à tous; chacun a droit à tout.
Oui, disait Quesnay, Thomme a droit à tout comme rhirondelle a droit à tous les moucherons qui volent dans Tair ; mais elle n'est propriétaire que de ceux qu'elle tient dans son bec. La propriété, la voilà. C'est une création du travail humain. Ce que l'homme a pris au fonds commun n'est rien ; ce qu'il y a ajouté lui appartient, et il écrivait cette belle parole : « Soyez juste avant tout : la liberté et la propriété sont les premiers droits de l'homme : la violence peut les anéantir ; mais dans aucun temps, sous aucun régime, aucun homme n'a le droit d'y toucher, et dans aucun temps, sous aucun régime, aucun pouvoir n'aura le droit d'y porter atteinte. » [Applaudissements.)
Maintenant quel était pour Quesnay le meilleur système de gouvernement? C'était bien simple. L'homme est intelligence et liberté; Texercice de l'intelligence et de la liberté produit la propriété. N'étouffez pas l'esprit, ne gênez pas le travail, n'étouffez pas la liberté, ne confisquez pas la propriété, et lorsque vous aurez ainsi respecté l'homme dans son esprit, en rjnstruisant , dans ses actions, en ménageant sa liberté, dans ses œuvres et dans son travail, en lui garantissant sa propriété, vous aurez fait tout ce qu'il est possible de demander à un gouvernement : vous aurez suivi l'ordre naturel, vous aurez obéi aux lois naturelles.
C'est ce qui explique un mot célèbre, qu'il dit au
dauphin de France. Le dauphin, qui causait familièrement avec le médecin de son père, lui dit un jour : « Ah ! monsieurQuesnay, quelle responsabilité d*être un jour roi de France !— Pourquoi? ditQuesnay ; ce n'est pas difficile. — ' Comment ! Mais qu'est-ce que vous feriez donc si vous étiez roi de France? — Ce que je ferais? Je ne ferais rien. — Qui donc gouvernerait? dit le dauphin. — La loi, répondit Que snay. » {Vifs applaudissements,)
Voilà quelle est la politique de Quesnay. Vous voyez combien elle est simple : l'intelligence et la liberté respectée ; la propriété garantie et consacrée.
Vient après cela son économie politique et ses maximes.
Comment entend-ii le respect de la propriété? car il y , a bien des façons de la respecter ; on peut la respecter en paroles et non en fait.
Les gouvernements ont des moyens terribles par lesquels, en protestant de leur amour pour la propriété, ils l'aiment tant qu'ils Tétouffent.
Quesnay ramenait toutes ses maximes à deux points : sécurité de la propriété, respect de la liberté.
Pour la sécurité de la propriété, c'était au dix-huitième siècle une grosse affaire. S'il y a quelque chose de mauvais dans notre ancien gouvernement et de détestablement mauvais, car c'était le mal de tous et ce n'était le bénéfice de personne, — si on excepte les fermiers généraux, — c'est l'impôt. Dans l'ancien régime, l'impôt était établi à l'aveugle; on prenait au hasard; on recevait une certaine somme qui n'était que la moindre portion de celle qu'on enlevait au peuple ; on s'en servait pcftir payer les vieilles dettes et on se dépêchait aussitôt d'en faire de nouvelles ; c'est à cela que se réduit tout l'art financier du dix-huitième siècle.
Quesnay porte Tordre dans ce chaos ; il dit d'abord
au gouvernement : Qu'avez-vous droit d'imposer sur la lerre? que pouvez-vous demander légitimement au propriétaire? C*étail là une question neuve et que jamais les financiers ne s*étaient faite. Ils s'étaient inquiétés de Timpôt, mais jamais de la production.
Il y a, dit Quesnay, dans l'exploitation d'un champ une partie qui ne vous appartient pas. Un fermier veut cultiver le sol ; il faut qu'il y mette des engrais ; il faut qu'il ait du bétail» qu'il fasse labourer; il fait là des avances. 11 faut d'abord qu'il se rembourse de ces avances. 11 y a un capital employé sur la terre, vous n'y pouvez pas toucher. Vous n'avez de droit que sur le produit net. C'est lui qui le premier a fait cette distinction si juste du produit net et des avances faites au sol.
Après cela, dit Quesnay, tout ne sera pas réglé : Il faut que l'impôt soit égal et uniforme.
Or, savez-vous comment l'impôt foncier, ou la taille, était établi au dernier siècle et sous le règne de Louis XIV?
Dans la plupart des pays de France, on prenait un certain nombre de paysans qu'on faisait assesseurs.
C'étaient eux qui établissaient l'impôt et ils disaient : (( Pierre cette année a mis du bétail sur sa terre, il a de l'argent celui-là, on peut grossir son impôt. Jacques n a rien fait, sa terre est en jachère; il faut le diminuer. »
Lorsqu'on avait établi l'impôt de cette manière, c'està-dire en grevant le travail, il fallait le lever. Pour cela on n'avait imaginé rien de plus simple que de prendre un certain nombre de malheureux paysans et de leur dire : « Vous allez percevoir l'impôt ; s'il en manque, c'est vous qui payerez. »
Or, vous savez ce qu'est le paysan, je ne veux pas en dire de mal, Dieu m'en garde ! mais enfin, il n'est pas facile de lui faire donner son argent.
Aussi, lorsqu'on disait à un de ces hommes : « Si un tel ne paye pas, tu seras ruiné, » il disait : « J'aime mieux que ce soit lui que moi, » et alors on vendait jusqu'aux portes et aux fenêtres des maisons ; une partie du village était employée à persécuter l'autre.
Ce fut Turgot, dans son intendance de Limoges, qui, le premier, commença à inventer les percepteurs, pour lesquels vous n'avez peut-être pas, ni mesdames ni messieurs, une admiration profonde, une vénération extrême, et qui cependant sont des dieux qui mériteraient vos hommages à côté de cinq ou six paysans qui viendraient à vos trousses pour vous arracher l'impôt. (Hires etapplatidissements,)
Ainsi, disait Quesnay, votre impôt est établi au rebours du bon sens.
Il faut que l'impôt soit fixe, de manière à ce que l'homme qui travaille ait une prime pour son travail.
Si vous imposez le bétail, l'agriculteur en mettra moins sur sa terre; si vous augmentez l'impôt à mesure que la terre est mieux cultivée, vous découragez le travail, vous nuisez à l'agriculture et vous affaiblissez rimpôt.
Tâchez donc que l'impôt soit fixe et surtout tâchez de ne pas l'augmenter. Faites de même pour la milice.
A cette époque, il y avait une milice qui faisait souffrir nos pères. 11 parait qu'ils n'avaient pas l'habitude de la conscription; car, lorsque le tirage arrivait, on voit dans les Œuvres de Turgot que tout le monde se sauvait à la montagne. Elle était très-inégalement répartie. Elle n'avait lieu que dans les villages. C'était les fils des paysans qu'on prenait. Aussi, dès qu'un fermier avait gagné un peu d'argent, il disait à son fils : Va à la ville pour échapper à la milice.
Quesnay demandait qu'on mît ordre à tout cela. Il
demandait aussi que la perception de Timpôt fut allégée, et il regardait comme une très-mauvaise chose l'emploi des fermiers généraux.
Nos pères n'aimaient pas les fermiers généraux. Ils disaient même, avec une impertinence assez grande, que les financiers soutenaient TÉtat comme la corde soutient le pendu, en l'étranglant. Quesnay demandait qu'on ne s'en servît pas.
Car, dit-il, c'est une très-grande illusion de croire que les fermiers généraux aient de l'argent par eux-mêmes. Cet argent, ils le reçoivent du peuple ; ils le prennent au peuple. Adressez-vous au peuple directement.
Enfin, c'est l'idée la plus bizarre de Quesnay ; il désirait que rÉtat payât ses dettes. (Rires,) Il trouvait qu'une rente crée des rentiers fainéants ; il croyait qu'un pays, comme un individu, s'enrichit quand il paye ses dettes. C'est une idée particulière dont je n'entends pas faire l'éloge, mais peut-être les générations futures rendrontelles en ce point quelque justice à Quesnay.
Voilà ce qu'il disait pour la sécurité de la propriété. Quant à la liberté, c'est là peut-être qu'il était le plus original.
Notre ancien gouvernement était un gouvernement paternel. Le roi aimait à s'entendre appeler le père de ses sujets.
Or, vous savez ce qu'un père dit à son fils : Tu feras ceci : tu feras cela. — Mais, pourquoi? — Tu le sauras plus tard, commence par obéir. La mère dit de même à sa fille : Tu iras à tel endroit. — Pourquoi? — Ne raisonne pas, obéis. — Cela est bon pour les fils et pour les filles parce que ce sont des enfants et qu*ils se disent : Nous aussi notre tour viendra, et quand nous aurons des enfants nous en ferons autant avec eux.
Mais le peuple était toujours enfant ; le roi était tou-
jours père et il s'occupait tant des affaires de son peuple, qu'en vérité il Taffamait et Tappauvrissait en étouffant chez lui toute initiative et toute industrie.
Le gouvernement se mêlait de tout, réglait tout, empêchait tout. Ce rôle de Tadministration remonte trèshaut. Ainsi, par exemple, je trouve une ordonnance du temps des Valois qui condamne à la prison l'ouvrier laboureur qui se sera permis de boire du vin autre part qu'aux quatre grandes fêtes de l'année, et qui punit d'amende le laboureur ou le patron qui lui aura donné du vin. C'était pousser bien loin la morale administrative. (Rires,)
Pour le commerce des grains, on était arrivé à une vé^ rifable absurdité.
Les successeurs de Colbert s'étaient dit que, si on pouvait avoir le blé h très-bas prix, on aurait la maind'œuvre et l'industrie à trés-bon marché.
Ils ne s'étaient pas demandé si l'ouvrier que l'on paye mal, qui sera le plus souvent peu intelligent, paresseux peut-être maladif, vaudra l'ouvrier instruit, vigoureux et qui travaille beaucoup. Or, l'expérience prouve que dans les pays industriels, ce sont les ouvriers les mieux payés qui font faire à leurs patrons les plus grandes affaires; on en voit un exemple frappant en Amérique.
Pour avoir le bas prix du blé, on avait imaginé de défendre d'exporter le blé à l'étranger, et même de province à province.
En même temps qu'on empêchait l'exportation, c'està-dire la vente du blé, on essayait d'en multiplier la culture. On défendit de cultiver la vigne dans les plaines. U fallait y mettre du blé.
Hais à quoi bon, puisqu'on en faisait plus qu'on n'en pouvait vendre? La conséquence naturelle du système.
c*est qu'on ne cultivait que le blé nécessaire à la consommation intérieure; aussi, dès qu*une mauvaise année arrivait, il y avait disette.
Ce n'est pas tout : nos anciennes lois, dans leur admirable sollicitude, ordonnaient au paysan de porter son blé au marché et de ne garder chez lui que la quantité nécessaire à sa consommation personnelle, et, en même temps qu'elles forçaient la vente à vil prix, elles défendaient d'acheter du blé pour le mettre en magasin sous peine d'être traité en accapareur. Obliger à vendre et empêcher d'acheter, c'était là ce qu'avait inventé la sagesse paternelle de notre vieille administration. C'est siinsi que nos rois prenaient les intérêts dû peuple et tâchaient d'avoir le blé à bon marché.
Quesnay fit une trouée au milieu de cette doctrine à la façon d'un sanglier qui se jette dans un fourré.
Suivant lui, ces prohibitions font le mal même qu'on prétend guérir par leur moyen ; ce qui fait baisser le prix du blé, c'est la liberté. Si vous voulez avoir du blé en quantité suffisante dans les mauvaises années, il faut que, dans les bonnes années, vous en ayez plus qu'il ne vous en faut. Vendez-en à l'étranger, on en produira beaucoup, et dans les mauvaises années il en restera. La liberté complète de l'agriculture et du commerce, ne demandez pas autre chose ! Laissez faire, laissez passer ! Ne vous croyez pas plus sages que les particuliers. Laissez vendre et acheter ; laissez acheter et vendre. Ne vous imaginez pas que lorsque vous vendez quelque chose au dehors, l'étranger ne vous vende rien de son côté. Qu'estce que l'argent, sinon une marchandise que vous achetez avec une autre marchandise?C'est une des plus belles maximes de Quesnay. 11 disait : Vendre, c'est acheter; acheter, c'est vendre. — Les mots sont demeurés. — Plus vous achèterez, plus vous vendrez, et réciproquement.
Telle est la doctrine de Quesnay. Il ajoutait : a Avec la liberté du commerce, la fortune augmentera en France ; les approvisionnements seront plus certains et la prospérité sera plus grande ; vous ne livrerez plus rien au hasard, tandis qu'avec le système de la protection, tout se ralentit. Puis arrivent les monopoles. Il y a toujours Tinlèrôt particulier qui se substitue à Tintérêt général. »
Les monopoles ! ils naissent comme des champignons à l'ombre du pouvoir absolu.
Quand la mesure est récente, on vous prouve que le monopole est une chose excellente ; puis, au bout de quatre ou cinq ans, le monopole est condamné par ses abus; on vous dit : Nous allons vous donner la liberté; il faudra seulement indemniser les monopoleurs ; vous payerez un peu plus cher, et tout ira bien.
Quesnay était opposé à ce déplorable régime ; ce qu'il demandait, c'était la liberté absolue; la hberté pour chacun et pour tous. Je conçois que, à première vue, ce système ait paru extraordinaire. Notre ancien gouvernement ressemblait assez à ce que serait aujourd'hui le gouvernement d'une armée. Dites à un intendant militaire : Vous aurez 500,000 hommes à nourrir, il calculera de suite combien il aura de peine et de difficulté pour approvisionner tout ce monde.
Vient maintenant un homme comme Quesnay qui dit : Je vais vous poser le problème autrement ; au lieu de 500,000 hommes, je vous en donne 1,800,000, je vous donne la ville de Paris à nourrir ; savez-vous ce qu'il faut faire pour cela ? — Rien.
Gomment se fait-il^ en effet, que tous nous allons sortir d'ici, ce soir, sans être inquiets de notre déjeuner de demain ? Il y aura du lait pour les enfants, du chocolat pour les mères, du café pour les maris. Qui s'en sera occupé? Tout le monde et personne ; c'était la doctrine
deQuesnay; c'était celle que le gouvernement comprenait le moins.
Quesnay en était au régime d*nne société libre, la France en était à la monarchie de Louis XIV.
Il résumait quelquefois sa doctrine en deux mots d'une profondeur extrême : « Pauvres paysans, disait-il, pauvre royaume ! » — et il ajoutait, probablement lorsqu'il n'était pas devant le roi : « Pauvre royaume, pauvre souverain ! » Ce qui revenait à dire : Quand le paysan n'est pas instruit, et qu'il n'est pas libre, le travail est improductif, la richesse ne se forme pas, et le gouvernement est sans ressources. La richesse des particuliers, c'est la seule richesse de l'État. (Applaudissements,)
Aujourd'hui que nous avons avancé, avons-nous dépassé la doctrine de Quesnay? Non ; mais ce que nous comprenons moins, c'est qu'il y a un siècle, elle ait eu le mérite de la nouveauté. Gela nous paraît si simple, si clair, que nous sommes tentés de dire : Quesnay a vu ce que tout le monde voyait.
Or, prenez les livres des grands hommes du temps. Prenez , par exemple , le Contrat social de Jean-Jacques Rousseau ; vous y verrez qu''il faut que le législateur change la nature humaine, et que plus il affaiblira l'individu, plus l'ensemble sera fort.
Mably vous dira : Si vous ne supprimez pas la propriété, vous ne supprimerez jamais l'avarice et l'ambition qui dévorent la société.
Montesquieu, esprit bien supérieur, vous dira qu'une certaine forme de gouvernement peut faire le bonheur d'un peuple. Tous partent de cette idée, que c'est l'Étal qui est chargé du bonheur du genre humain.
C'est ridée du temps, c'est le roi qui est responsable.
Quesnay, au contraire, est des temps modernes. 11 renverse le problème et dit : La question du bonheur
d'un peuple, c'est la question du bonheur de l'individu. Vous partez du sommet, il faut partir de la base. C'est à l'individu seul qu'il faut remettre le soin de sa destinée. C'est par là que Quesnay a singulièrement devancé son siècle.
Quesnay a été le centre d'une petite école. Il a eu autour de lui, dans le commencement, un certain nombre de fanatiques. Par exemple, je ne mets pas au nombre de ces fanatiques Turgot, qui a été son meilleur élève, mais le marquis de Mirabeau, ce fougueux ami des hommes, qui avait le tort d'exclure de l'humanité sa femme et ses enfants.
Quesnay fut bientôt éclipsé par d'autres écoles, notamment par celle de l'Écossais Adam Smith ; il n'a pas gardé dans notre histoire la place qu'il mérite. Hais lorsqu'on veut suivre l'influence de ses idées, on voit qu'elles ne se sont jamais arrêtées un jour. Il aura fallu cent ans pour les faire triompher.
Mais, tandis que les idées de Rousseausont vieilles, celles de Quesnay sont jeunes, l'erreur est tombée ; la vérité a survécu. (Applaudissements,) Ily a donc justice à rappeler le souvenir de ce médecin qui, le premier, proclama des vérités aussi grandes. Et, en ce moment, je ne puis m' empêcher de penser, je ne sais pourquoi, à ce beau discours que prononça sir Robert Peel, lorsque, ayant aboli la loi sur les céréales, il prit congé de la Chambre qui ne voulait plus de lui pour ministre. Il dit qu'il savait bien tout ce qu'on pourrait critiquer dans sa conduite; on lui reprocherait d'avoir changé d'opinion, quoiqu'il l'eût fait sans ambition personnelle, mais c'était pour lui une consolation de songer qu'un jour peut-être on se souviendrait de son nom dans la cabane du pauvre. Oui, il espérait que le pauvre penserait au ministre en mangeant un pain qui ne serait pas grevé d'une taxe
au profit du riche ou, comme le disait Robert Peel, en mangeant un pain qui n'aurait pas l*amertume de Tinjustice. {Applaudissements.)
Sir Robert Peel remporta une grande victoire, et le discours qu'il prononça en cette occasion est un de ceux qui suffisent à immortaliser un homme. Quand je vois de grands hommes politiques jouer si noblement un beau rôle, quand je vois Richard Gobden et ses amis consacrer leur vie à affranchir leur patrie d'impôts injustes, qui pèsent sur le pauvre, je dis : Messieurs, vous êtes de grands et d'admirables acteurs ! Le monde vous applaudit, et il a raison d'encourager ses bienfaiteurs ; mais il a tort d'oublier celui qui a fait la pièce, et de ne pas rendre justice à l'auteur. (Applaudissements,) Vous êtes aujourd'hui sous un arbre magnifique, mais cet arbre n'a été d'abord qu'un petit germe qu'un homme a trouvé, qu'il a planté, qu'il a soigné. (Applaudissements,)hm n'a eu que la souffrance, vous, vous avez la gloire. C'est bien le moins qu'aujourd'hui son nom soit prononcé.
N'oubliez pas que ce fut Quesnay qui, le premier, a proclamé vos principes; que c'est de la France que sont sorties ces idées qui aujourd'hui font le tour du monde.
Et enfin, entre nous, dans cette réunion, rendons aussi un dernier hommage à un homme qui a été des nôtres ; car il a aimé sincèrement et servi habilement les deux plus grandes causes du monde : la cause du peuple et a cause de la liberté. (Applaudissements prolongés.)
HORACE HÂNN
Discours prononcé au Conservatoire des arts et métiers, le 21 février 1869, à la séance générale de la Société Franklin.
Mesdames, Messieurs,
Il y a quelque temps, je présidais une réunion, et l'un des auditeurs dit à son voisin, qui me Ta rapporté : Voici M. Laboulaye qui se lève, il va nous parler de rAmérique tout le temps.
Ce personnage indiscret ne se trompait que de moitié; j*espère que le beau temps d'aujourd'hui l'aura empêché de venir dans cette enceinte, car il triompherait trop aisément.
En effet, je parlerai de l'Amérique et d'un homme qui y est considéré comme un des esprits les plus éminents qu'elle ait produits, comme un bienfaiteur de l'humanité. Cet homme à qui Boston reconnaissant a élevé une statue, c'est Horace Mann.
Pourquoi vais-je prendre mes exemples en Amérique? M. Frédéric Passy vous l'a indiqué*, nous sommes une vieille société qui essaye de se rajeunir, qui change de peau, ce qui est toujours douloureux. En Amérique, au
^ H. Passy venait de prononcer un discours sur le Travail.
contraire, la société est placée dans d'autres conditions; elle n a pas à lutter contre un passé qui Tétouffe.
Quand les puritains ont émigré en Amérique, ils ont laissé dans le pays qu'ils quittaient la noblesse, TÉglise établie, les armées permanentes et les grandes administrations ; ils sont arrivés tous égaux et obligés de vivre par le travail, ne connaissant, ne comprenant que le travail. La révolution que nous essayons de faire, nous qui vivons des souvenirs du passé et des institutions du présent, cette révolution était faite en Amérique dès le premier jour; il a été possible de se constituer à nouveau sans avoir à détruire des abus.
Beaucoup de gens disent : L'Amérique, c'est un pays nouveau, c'est un pays de sauvages. Je dis le contraire et j'ajoute : Voilà comme vous serez demain. L'Amérique, c'est la démocratie constituée.
Mais, en faisant un voyage sur ces terres nouvelles, nous nous exposons à trouver des usages étranges pour nous, choquants même; aussi je vous demande d'oublier, pour un moment, ce que vous croyez.
11 y a des choses que nous jugeons nécessaires et sans lesquelles, suivant nous, le monde ne marcherait pas. Mais ces choses prétendues nécessaires n'ont souvent d'existence que dans notre imagination, c'est-à-dire qu'elles n'existent pas. A ce propos, les Américains content une petite histoire qui nous servira à nous-mêmes, si vous le voulez bien.
Il y avait, dit-on, un sultan qui, tout entier aux soins de son empire, s'occupait à élever des petits poissons rouges. Ce sultan admettait quelquefois ses courtisans à voir ces intéressants animaux, et un jour il leur dit : « Vous voyez ce bocal plein d'eau : eh bien, chose étrange ! je ne pourrais pas y verser une goutte d'eau
de plus; cependant, si je prends un^poisson et que je le mette dans le bocal, l'eau ne déborde pas. »
Un des courtisans, qui était un physicien... turc, fit aussitôt une théorie pour expliquer le phénomène : il y avait là, seldn lui, une question d'élasticité. Un antre, un théologien... turc, dit que, sans aucun doule, Allah faisait un miracle pour être agréable au successeur du Prophète. Beaucoup de courtisans ne disaient rien et n*en pensaient pas davantage. Peut-être songeaient-ils qu'après tout, c'était le sultan qui faisait couper les têtes et qui donnait les places. Phénomène ou miracle, Thistoire des poissons rouges leur importait peu.
Un courtisan, qui avait du sang d'hérétique dans les veines, resta seul dans la salle et voulut faire lui-même Texpérience : il mit un poisson rouge dans le bocal, l'eau déborda. La prétendue expérience du sultan n'était qu'une chimère.
Combien de fois les peuples ressemblent-ils à ce sultan crédule! Nous croyons, nous, Français, que l'État a le devoir de donner l'instruction, que des hommes seuls peuvent élever l'enfance, que les dépenses de Téducation populaire doivent former un des moindres chapitres du budget. En Amérique, l'éducation est donnée par les communes et non par l'État; les femmes élèvent les jeunes Américains, et le budget de la guerre passe à l'instruction publique.
Tout cela est incroyable? Mais songez aux poissons rouges. 11 est bon d'invoquer la tradition, mais une erreur n'est pas respectable parce qu'elle est vieille. Cela prouve seulement qu'elle a eu longtemps l'occasion de faire du mal. Et quel que soit l'âge d'une erreur, il y a quelque chose de plus vieux qu'elle, c'est la vérité qu'elle a offusquée et paralysée.
Laissez donc vos préjugés à la porte et puissiez-vous ne pas les y retrouver !
En Tannée 1785, on fonda une petite ville nouvelle dans rÉtat de Massachusetts. Cette petite ville voulut se donner un parrain ; elle prit celui que notr^ société ellemême a choisi : Franklin. On espérait que Franklin enverrait les dragées du baptême, et Ton avait grande envie d'avoir une cloche pour Téglise ou Thôtel de ville. Franklin envoya une. bibliothèque, disant qii'il ne doutait pas que les habitants de la nouvelle ville ne fussent des gens raisonnables et qu'ils ne préférassent un peu plus de sens et un peu moins de son.
. En i796, dans cette petite ville, naquit Horace Mann, notre héros. Il était le fils d un de ces petits propriétaires si communs en Amérique, qui vivent du travail de leurs bras. Orphelin à treize ans, Horace fut obligé de labourer pour soutenir sa mère et sa sœur. Il avait grand désir d'apprendre ; l'école était voisine, mais il fallait acheter des livres et il n'avait pas d'argent. Ce fut en tressant de la paille qu'il trouva le moyen d'acheter des livres et d'entrer à l'école, objet de son ambition.
Ce n'était pas un paradis que cette école, et ce qu*il y apprit le mieux, ce fut la géographie ; voici pourquoi : L'école était percée à jour ; au milieu brûlait un poêle, mais, dans les autres parties, on gelait, de façon, disaitil, qu'on avait à quelques pas l'équateur et le pôle, et qu'on apprenait, en un moment, toute la théorie des climats. Un jour, il occupait une place éloignée du poêle, on était au milieu d'une composition intéressante et il se tenait immobile. Le professeur lui dit : « Qu'avez-vous? Vos idées ne coulent pas de source. — Non, monsieur, lui répondit l'enfant en lui montrant son encrier : c'est l'encre qui ne coule pas. »
En dehors de l'école, il fallait travailler à la terre et
travailler sans cesse ; aussi Horace Mann disait-il qu'il ne comprenait pas ces délicats que toute préoccupation rebute; on ne ni*a jamais laissé le choix, ajoutait-il; aussi je vis dans le travail comme le poisson dans Teau.
A l'âge de vingt ans, n'ayant eu pour s'instruire que les livres envoyés par Franklin à la bibliothèque de la ville, livres qui, par malheur, n'étaient pour la plupart que des livres de théologie, Horace Mann entra dans le collège de Brown (Providence). H y resta trois ans comme élève et deux ans comme professeur. Ces dernières années devaient, je suppose, payer la dette de l'élève.
Il s'y fit remarquer par un discours qu'il prononça à une distribution de prix ; il avait choisi pour sujet : les progrès de l'esprit humain. Son idée était celle deTurgot : il disait que l'homme était indéfiniment perfectible et qu'on n'avait pas encore tiré de cette précieuse découverte un parti suffisant.
A vingt-sept ans, il se fit avocat. Le métier est rude aux États-Unis, il faut plaider et être homme d'affaires, mais un homme qui pouvait travailler seize heures par jour devait réussir; il se fit bientôt connaître et trouva moyen d'avoir un cabinet qui pouvait le mener à la fortune.
Il mérita tellement l'attention publique, qu'on l'envoya de bonne heure à la chambre et au sénat de la province ; il fut même nommé président du sénat. Il s'y distingua par les réformes qu'il proposa et fit adopter. Horace Mann n'était pas un homme de parti ; il s'occupait de réformes sociales beaucoup plus que des querelles du jour. Il combattit l'ivrognerie, fit étabhr le plus bel asile connu pour le traitement de la folie, défendit les chemins de fer à leur origine et fit beaucoup pour l'éducation du peuple. Améliorer l'esprit et le cœur des masses, c'était là sa véritable vocation.
Il avait quarante et un an lorsqu'on eut l'idée, en i837, d'établir dans le Massachusetts un bureau d'éducation; on offrit à Horace Mann d'en être le secrétaire. Un bureau d'éducation ressemble par certains côtés à ce que nous appelons chez nous un ministère ; c'est une institution centrale, mais sans pouvoir effectif.
En Amérique, tout se fait par les communes et les communes sont indépendantes; elles peuvent allouer ou refuser des fonds. Il fallait donc, pour que ce bureau vécût, qu'il obtînt de chaque commune un concours volontaire et des sacrifices d'argent considérables.
Pour arriver à ce résultat, il fallait un homme d'un grand dévouement et d'une grande activité. C'était la première création de ce genre ; tout dépendait de celui qui se chftrgerait de cette fonction délicate. A vrai dire, on ne savait guère ce qu'on pouvait attendre d'une pareille fondation.
. Horace Mann n'hésita point, et cependant il lui fallait quitter sa position d'avocat et une fortune assurée, pour accepter une situation inférieure aux yeux du monde et un maigre traitement de 5,000 fr. par an. Aussi nous dit-il qu'après sa nomination tous les gens qui le rencontraient lui disaient : <r Ah ! vous êtes secrétaire du bureau ! qu'est-ce que cela rapporte? » Et ils souriaient dédaigneusement.
Une seule personne lui dit : « Vous avez bienfait, et si je puis vous aider, je suis à vous. « C'était Channing qui parlait ainsi. C'était une grande âme qui s'adressait à une grande âme et qui comprenait que Horace Mann sacrifiait sa position pour faire le bien de tous.
De 1857 à 1849, il fut secrétaire du bureau d'éducation. En 1845, il vint, à ses frais, parcourir TEurope pour ôtudier tous les modes d'instruction et appliquer
les meilleurs. Il a fait un rapport sur ce sujet qui est un chef-d'œuvre.
Nous allons le voir maintenant parler et agir.
Il ne faut pas vous imaginer que les Américains sont mieux doués que nous et qu'il suffit de leur montrer le bien pour qu'ils l'adoptent tout de suite. La première fois que Horace Mann annonça qu'il parlerait de l'éducation pour tous, il se fit autour de lui la plus parfaite solitude. Il alla de ville en ville exposer son projet d'éducation universelle sans avoir beaucoup plus de succès. A ce moment, il se produisait des émeutes, on jetait des pierres aux abolitionnistes et les esprits étaient fort troublé^. A ce propos, Horace Mann disait gaiement qu'il se chargeait à lui seul de dissiper l'émeute. « Faites placarder, ajoutait-il, une grande affiche annonçant que Horace Mann parlera sur l'éducation, la foule s'enfuira aussitôt. »
On finit pourtant par venir l'entendre et l'on fut séduit par l'éloquence chaleureuse et profonde de cet homme de bien : « Quoi! disait-il à ses auditeurs, si demain on vous apprenait qu'on a trouvé une mine de houille qui rapportera 10 pour 100, vous y courriez tous, et il y a là ' des hommes que vous laissez croupir dans l'ignorance, quand vous pouvez en tirer 40 et 50 pour 100 ! Vous vous occupez sans cesse de capitaux et de machines, mais la première machine, c'est Thomme, le premier capital, c'est l'homme, et vous le négligez ! Vous savez tourner à votre profit les plantes et les animaux ; d'un chiendent stérile vous avez tiré le blé, du chacal vous avez fait le chien, et vous avez des enfants dont vous ne savez rien faire!»
« Vous construisez des tribunaux, des hospices, pourquoi ? Pour punir des gens que l'ignorance a rendus criminels, pour recueiUir des misérables qui n'ont pu
réussir ici-bas faute d'instruction. N*êtes-vous pas auteurs ou complices de ces maux que vous essayez en vain d'empêcher ou de guérir? Établissez des écoles, vous chasserez Tignorance, le crime et la misère, vous diminuerez les haines et vous ferez la fortune et la grandeur du pays par l'aisance, la moralité et le bonheur de chacun. »
Voilà la théorie de Horace Mann.
Mais il ne suffit pas d'avoir une idée semblable ; d'autres l'ont eue avant lui, et notamment, pendant la Révolution, dans les projets de la Convention, on voit partout percer l'espérance d'arriver à l'élévation universelle par l'éducation donnée à tous; Condorcet l'a dit en termes formels.
Mais entre l'idée et la réalisation il y a un abîme, et le véritable grand homme, c'est celui qui opère ce difficile passage de la théorie au fait.
Horace Mann a réalisé son idée, il Ta fait accepter par quinze États ; c'est une expérience qui se fait aujourd'hui sur plus de quinze millions d'hommes.
Comment a-t-il fait pour atteindre ce but?
Il fallait d'abord s'occuper des écoles. Il s'est fait architecte pour les construire, et il est entré à ce sujet dans les plus petits détails ; il avait les souvenirs de sa jeunesse pour s'éclairer.
Il a remarqué d'abord que la première condition réclamée par une école était une bonne aération.
Et, à ce propos, il n'y a pas huit jours que j'ai compris toute l'importance de cette première ^ condition ; j'étais, avec M. Frédéric Passy, dans une des plus belles salles de Paris; après un temps très-court, l'orateur étouffait; qu'est-ce que devait éprouver l'auditeur? L'aération était mauvaise.
Avec l'enfant, la bonne aération est encore plus né-
cessaire. Comment demander de Taltention à ces frêles créatures, si vous commencez par les faire souffrir?
Dans Técole construite par Horace Mann, il y a une petite table pour chaque élève, et une chaise. Cette chaise, qui ne peut se renverser, est, à elle seule, un petit chef-d'œuvre.
Il se rappelait qu'il avait été, à son école, assis sur de grands bancs de bois, très-élevés, qui laissaient pendre les jambes ; aussi disait-il que si un jour, en fouillant la terre, on retrouvait jamais dans sonpajsdes bancs fossiles, on pourrait croire que les Américains avaient des jambes de cinq pieds.
Dans son école, chaque enfant a son petit bureau: il est seul; il a tout de suite une responsabilité, c'est un personnage ; il n'est pas à côté d'enfants qui lui donnent des coups de pied, qui le dérangent ; il a son domaine, sa propriété ; c'est déjà un homme et un citoyen.
Cette école est ornée partout de cartes de géographie, de portraits de grands personnages, de figures représentant les poids et mesures du pays.
C'est à l'Allemagne que Horace Mann a pris celte ornementation, car je me souviens avoir trouvé, dans une chronique du temps de Luther, qu'un Allemand avouait ingénument que ce qui l'avait empêché un jour de faire mal, c'était le souvenir des préceptes du Décalogue inscrit sur le mur de l'école. Il avait, pour ainsi dire, sa conscience devant les yeux.
Voilà l'école installée. Tout y est calculé pour l'hygiène et pour le plaisir des yeux ; c'est le palais de la jeunesse. Si Ton reconnaît un pays à ses monuments, ce qui distingue l'Amérique, c'est l'église et l'école. Quant à la caserne, elle n'y a pas encore été inventée.
De l'école passons au maître. Et voyez quelle est la fécondité du bien !
^214 DlSCOUllS POPULAIRES.
En ^851, M. Guizot envoie M. Cousin étudier tout ce qui concerne l'instruction primaire en Allemagne. M. Cousin en revient avec ses rapports justement remarqués. Ces rapports arrivent en Amérique; Horace Mann est frappé de la nécessité d'établir des écoles normales pour apprendre aux futurs instituteurs du peuple l'art d'enseigner, art plus difficile qu'on ne pense. Il en cause avec un de ses concitoyens, M. Dwight, qui lui répond en mettant 50,000 francs à sa disposition.
Seulement les Américains sont des Saxons doublés de Normands ; ils savent faire leurs affaires, et, quand un citoyen donne 50,000 fr. pour faire une œuvre publique^ on va trouver l'Assemblée législative et on lui dit : Vous ne pouvez pas rester eu arriére d'une bonne œuvre, donnez aussi 50,000 fr. Et ordinairement elle accorde ce qu'on lui demande dans ces conditions.
C'est avec ces premiers 100,000 francs que, le 4 juillet 1839, il lança à l'eau, — comme il dit, — son premier esquif.
Mais, quand il en vint à composer l'équipage, il se produisit un fait qui n'arrive pas dans la marine française, j'en appelle aux souvenirs de mon illustre voisin *, — il se présenta plus de femmes que d'hommes pour s'enrôler.
En France, en présence de ce fait, on aurait dit : Ce n'est pas possible, ça ne s'est jamais vu; comment faire? Mais en Amérique, on procède autrement, on dit : Essayons. — C'est l'histoire du poisson rouge.
Les femmes se sont donc présentées en masse, on en a fait des maîtresses d'école et elles s'en sont tirées admirablement. Aujourd'hui, en Amérique, sur six écoles.
* M. de Chasseloup-Laubat, ancien ministre de la marine et président de la Société Franklin.
cinq sont dirigées par des femmes, et enfin, après trentt ans d'expérience, les Américains ont compris — ce que nous n*avons encore pu comprendre chez nous — que le bon Dieu a fait les femmes pour élever les enfants, à commencer par la mère et à continuer par la sœur. Pourquoi donc les maîtresses d'école feraient-elles exception?
Horace Mann n'a pas gardé avec moins de soin ni de succès l'usage américain de faire élever ensemble les petits garçons et les petites filles. Il s'est dit que l'homme et la femme étant faits pour vivre ensemble toujours, il fallait les y habituer dès l'enfance. Sans cela la jeune fille devient timide et gauche en société; quant au jeune homme, il devient brutal ; dès qu'il est en face de jeunes filles, il se dit : Je m'ennuie ici, et il s'en va à la brasserie. Aussi combien déjeunes mariés ont- ils de peine à se faire à la vie commune! En serait-il ainsi si jamais ils n'en avaient connu d'autre? Non, sans doute; ce qu'on comprend et ce qu'on estime le moins en Amérique, c'est la vie de garçon.
Chez les Américains le temps d'école dure dix ans, de six à seize ans; il est vrai que l'enseignement n'a lieu que pendant six à sept mois de l'année, et qu'ainsi ces dix années se réduisent à cinq. Mais, pendant ces cinq années, bien employées, tout le monde peut arriver à une instruction suffisante pour qu'il n'y ait pas d'inégalité sociale.
Il n'y a pas inégalité sociale parce que l'un est riche et que l'autre est pauvre ; il y à inégalité sociale quand l'un est ignorant et que l'autre est instruit. Et, malgré toutes les révolutions, jamais celui qui ne sait rien ne sera l'égal de celui qui sait quelque chose.
Donner à chacun des connaissances suffisantes pour qu'il puisse tirer parti de ses facultés, conduire ses af-
21b DISCOURS POPULAIRES.
faires et comprendre les vrais intérêts de la patrie, voilà la vraie égalité. Entre gens éclairés la différence de richesse ne fait rien, ils sont tous égaux.
Comment Horace Mann s'y est-il pris pour donner cet enseignement? Delà façon la plus ingénieuse. Je dois dire qu'il était un homme pratique avant tout, qu'il prenait son bien partout où il le trouvait, et qu'il a emprunté la plupart de ses méthodes à la Saxe, le pays du monde où l'instruction est à l'état le plus parfait.
On apprend aux enfants à lire, mais on ne s'en tient pas là : ou leur apprend à lire à haute voix et à parler. A première vue, il semble que c'est là chose inutile. Voyez cependant combien nous avons de peine à parler chez nous, quand nous n'y avons pas été habitués ! Je puis vous citer un exemple que vous ne récuserez pas.
Lorsque j'ai été nommé professeur au Collège de France, j'avais trente-sept ans; la première fois que je parlai, je vis tout rouge ; la crainte du public m'a donné des palpitations pendant dix ans : si l'on m'avait appris tout jeune à parler, on m'aurait épargné ces souffrances inutiles. Horace Mann disait avec raison : L'enfant, c'est de la cire, l'homme, c'est du fer fondu ; vous pourrez le casser, mais non le plier.
Après la lecture, l'écriture. Qu'est-ce que l'écriture? C'est un dessin. Un dessin, c'est la reproduction de certains traits ; l'écriture n'est pas autre chose. JNous faisons du dessin quelque chose de particulier; à quoi bon? Il est. plus court et plus utile d'apprendre à l'enfant ài écrire et à dessiner par un même procédé.
En Amérique, le maître a une ardoise sur laquelle i trace des lignes, l'enfant les reproduit. 11 fait un nez, une oreille, une grand lettre. La main devient ainsi plus souple et plus légère. L'Amérique est le pays où l'on écrit le mieux.
L'arithmélique est accompagnée d'un accessoire utile : la tenue des livres. Ce n*est pas une longue étude; il n'eu est point de plus utile pour un peuple qui vit de commerce et d'induslrie.
Pour la géographie, je crois que c'est encore par la méthode allemande qu'elle est enseignée; chez nous, comment procède-t-on?
On a un livre et un tableau et l'on dit à l'enfant : une ile est une terre environnée d'eau de tous côtés, d'où il doit conclure qu'une cerise dans un verre d'eau est une île.
Là-bas on lui montre sur place un ruisseau, une rivière, une ile, une terre ; puis on lui apprend progressivement la géographie du canton, de la province, des États-Unis, et enfin la géographie générale.
Ensuite vient l'histoire du pays. Heureuse histoire! car ce pays est sans conquérants, et, jusqu'à ces derniers temps, il n'avait pas connu de guerres civiles; tous les héros de cette histoire ont rendu des services à la civilisation.
Viennent ensuite des éléments de physique, de chimie, d'histoire naturelle, et enfin la constitution de l'Etat et du pays. On veut que l'enfant ait la connaissance des lois sous lesquelles il doit vivre, et qu'il sache son rôle. On lui dit : a Vous êtes membre du souverain ; il vous faut étudier vos droits et vos devoirs pour les pratiquer un jour. ï» Croyez-vous que cette élude effraye les enfants? Tout au contraire, elle les intéresse et les amuse. Entre eux ils jouent au sénat et à la chambre des représentants ; c'est peut-être aussi utile que dé jouer au soldat !
Venons maintenant aux enfants; ai-je besoin de dire combien cet enseignement est attrayant pour eux?
Horace Mann disait : Il ne faut pas de déserteurs de l'école, et, pour cela, il faut que ce soit l'enfant qui dé.
sire y aller. Ah! quand il voudra aller à Tècole, vous verrez son habileté! Si sa mère veut le retenir, il saura bien la faire céder. Si, au contraire, Técole ne Tattire pas, et que sa mère veuille l'y envoyer, vous l'entendrez dire : J'ai mal à la tête, j'ai mal au cœur ; et il n'ira pas. 11 faut intéresser l'enfant, l'occuper, et Horace Mann l'intéressait, l'occupait de la façon la plus piquante. 11 veut qu'on lui fasse connaître les merveilles de la nature et de l'histoire, qu'on fasse devant lui des démonstrations de chimie, de physique, qu'on éveille sans cesse sa curiosité. Surtout point de temps perdu. N'est-ce pas Horace Mann qui a écrit la phrase suivante qui vaut tout un livre : « Il a été perdu deux heures en or, ayant chacune soixante minutes en diamant ; on n'offre pas de récompense à qui les rapportera, car, une fois perdues, on ne les retrouve jamais. »
Ces écoles, ainsi organisées, sont restées ce qu'il y a de plus cher aux Américains : le temps de l'école, c'est le bon temps.
En Allemagne, ce qui m'a frappé aussi, c'est qu'il est impossible de causer quelque temps avec une personne sans que, par la force des choses, die ne vienne à parler de son bon temps de l'université. Nous autres, quand nous parlons de notre temps de jdroit ou de médecine» c'est ordinairement pour parler de tout autre chose que de médecine et de droit.
Pour l'Américain, pendant ces dix années d'école, on s'est occupé de lui élever le corps et l'âme. Ainsi on a refait l'antiquité dans ce pays» L'antiquité faisait de l'éducation commune le fondeinent de la cité ; en Amérique on en est arrivé au même point.
Dans le Massachusetts, les neuf dixièmes des enfants, filles et garçons, vont aux écoles communes ; il ne reste donc pas un dixième des enfants qui ne reçoive pas d'in-
HORACE MASN. 219
struclion, car, dans ce dixième, sont compris les enfants de personnes riches qui sont instruits dans des pensionnats.'
Le problème d*Horace Hann était celui-ci : faire des écoles si parfaites que tout le monde y envoyât ses enfants ; ce problème il Ta résolu.
Maintenant, qu'est-ce que cela coûte ? il faut payer les miracles. Comment a-t-on pu en Amérique réunir tout l'argent nécessaire pour faire ces écoles? Il en faut beaucoup. Voici comment on s'y* est pris.
Dans la vieille organisation américaine, chaque commune est indépendante et vote son budget d'école, mais non pas pour le faire administrer par le conseil municipal, — ce serait presque uu gouvernement; — c'est un comité d'école qui est chargé de cette administration. Ces comités, Horace Mann les a vus, les a stimulés, les a poussés à demander aux citoyens ies plus grands sacrifices. Il a mis aux enchères, pour ainsi dire, la prospérité du pays en disant : Boston donne tant ; qui donnera davantage? Et Boston, la ville la plus riche de l'État, n'a jamais eu le premier rang en fait d'éducation. Il est telle commune médiocre qui, à force d'argent, a pris et gardé la première place.
Aujourd'hui, en Amérique, on dépense 50 francs par tête d'enfant pour chaque année d'école. Je ne crois pas me tromper en disant que c'est huit à neuf fois plus que nous ne dépensons chez nous. Aux États- Unis, l'impôt afférent à l'école est de 5 à 6 francs par tête d'habitant, c'est-à-dire que si la France dépensait autant que l'Amérique pour son instruction, le budget de l'instruction publique serait de 200 millions de francs.
Ce n'est pas tout ; en Amérique, le sol est divisé comme chez les anciens Romains : on fait toujours un carré con-
tenant 56 lots de 360 acres chacun ; c'est ce qu'on appelle le township, ou la commune.
Le 56® lot appartient à l'école, et une loi nouvelle décide qu'un second lot, soit la dix-huitième partie du terrain, sera attribuée à l'école, sans parler de donations particulières destinées à fonder des écoles agricoles ou industrielles.
Voilà le mouvement qui a été donné par Horace Mann ; il n'a pas été seul, et il ne faut pas oublier un homme qui vit encore, H. Henri Bernard, du Gonuecticut. Mais Horace Mann, par la souplesse de son esprit et par son énergie, a certainement dénoué le câble et mis le navire . à la mer.
Depuis douze années il se consacrait à ce labeur incessant, lorsqu'on 1848 mourut John Quincy Âdams, ancien président des États-Unis et sénateur.
Les sénateurs qui siègent à Washington sont nommés parles chambres législatives de chaque État; les membres de la législature ' de Massachusetts pensèrent que l'homme qui pouvait le mieux remplacer le grand poli' tique qu'ils venaient de perdre, c'était Horace Mann. Il accepta et, dès le début, il rencontra devant lui l'orateur le plus éloquent de T Amérique, Webster, qui, par intérêt personnel, par ambition, était devenu le défenseur de l'esclavage.
Pour Horace Mann l'esclavage était la chose du monde la plus abominable, c'était la condamnation d'une partie, de l'humanité à une ignorance et une misère sans fin ; aussi il n'hésita pas, malgré son peu de santé, à se faire l'adversaire de Webster. La lutte fut héroïque des deux parts, mais le bon sens était du côté d'Horace Mann : la baleine croyait avaler Jonas, ce fut Jonas qui avala la baleine.
En 1858, ses concitoyens lui décernèrent le plus grand
honneur quMls pussent accorder, ils le nommèrent gouverneur du Massachusetts; le même jour, on lui offirait la direction d'un collège qu'on venait de fonder dans la ville d'Antioche, située dans l'État d'Ohio. Horace Mann n'hésita pas, sa vocation était irrésistible, il refusa la fonction du gouverneur pour être directeur de collège. 11 voulait poursuivre son idée de l'éducation des deux sexes en commun. Le collège d'Antioche a donné un résultat des plus étranges. Jusqu'alors on avait été persuadé qu'il y avait diversité d'esprit entre l'homme et la- femme; que l'esprit de l'homme penchait plutôt vers les choses abstraites, celui de la femme vers les choses concrètes. L'expérience acquise au collège d'Antioche prouve que l'esprit n'a pas de sexe et qu'il n'y a pas d'études spéciales pour le jupon et pour l'habit. Si les femmes ont montré quelque part un peu plus d'aptitude que les hommes, c'est pour les études mathématiques! Raisonnez après cela !
Au début, l'essai ne réussit paS; le collège d'Antioche avait de lourdes charges à supporter, puis il était situé dans de mauvaises conditions, au milieu de forêts à peine défrichées, il fallut le vendre. Lorsque Horace Mann apprit, au mois d'août 1859, qu'il devait se séparer de son œuvre, il assembla, dans une dernière réunion, ses chers enfants et leur fît un discours touchant, son véritable testament. Le lendemain il fut pris d'assoupissement, Horace Mann n'avait pu résister à cette épreuve suprême, et le médecin dut lui déclarer qu'il allait mourir.
Il demanda combien de temps il avait encore à vivre ; on lui répondit que ses jours étaient comptés. — Combien d'heures? — Trois heures. Il en profita pour faire venir des jeunes gens près de lui et leur donner des conseils sur leur conduite. Aussi sage que Socrate, il voulut jusqu'au dernier moment servir les hommes.
Le soir il fut pris de délire ; on l'entendit répéter les trois mots : Hommey devoir, Dieu. Améliorer les hommes, leur enseigner à remplir leurs devoirs, à respecter la volonté de Dieu, c'était l'œuvre de toute sa vie. Les trois mots qu'il répétait dans son agonie étaient, pour ainsi dire, l'épitaphe à mettre sur son tombeau.
Ainsi mourut, à soixante-trois ans, un homme que la postérité honorera comme un des bienfaiteurs de l'humanité.
Le silence se fît autour de sa tombe, — silence qui, il est vrai, ne dura pas longtemps, — et cependant il avait été le père, comme il disait, de 80,000 enfants. Ceux-ci ne l'oublièrent pas.
On peut aujourd'hui, sur la pron}enade de Boston, admirer la statue d'Horace Mann, statue qui honore l'homme de bien et le pays qui sait rendre justice à ceux qui l'ont servi pacifiquement.
On peut déjà juger de la valeur des idées d'Horace Mann ; l'expérience a prononcé pour elles.
D'abord, pendant la guerre, on a vu ce que peut un peuple instruit formant une armée. 11 y avait un régiment du Massachusetts où, sur 1,000 hommes, 10 seulement ne savaient pas lire ; ils se sont instruits pendant la guerre, en se battant; aussi Lincoln a-t-il pu dire, en parlant de ces régiments, semblables à nos patriotiques levées de 1792 : « Si nous venions à disparaître, on y retrouverait tout un gouvernement : magistrats, sénateurs, président et le reste, n
D'ailleurs, qu'était-ce que Lincoln? Un ouvrier sorti des écoles communes. 11 fut élu président, non pas parce qu'il avait été ouvrier, mais parce que, grâce à son éducation, il était au niveau de tout le monde. En quel autre pays trouverait-on cette égalité ?
Ce qui n'est pas moins remarquable, c'est l'esprit d'à-
postolat formé par les écoles normales d'Horace Mann. Les maîtres en Amérique, ne sont pas comme chez nous, — où ils sont d'ailleurs infiniment estimables, — dépendants du curé, du conseil municipal et même, si je ne craignais de parler politique, dépendants des préfets ; ils sont indépendants politiquement et religieusement ; ils n'ont d'autre mission que de faire des hommes.
En Amérique, par une précaution, selon moi fort sage, l'instruction religieuse se donne dans les églises et non dans les écoles. Il n'est donné dans les écoles qu'un enseignement moral.
Ne croyez pas que l'esprit religieux en souffre, tout au contraire.
L'école du dimanche, établie dans l'église, ou à côté de l'église, répand chaque semaine l'instruction religieuse. Des laïcs tiennent à honneur d'y remplir le rôle de moniteurs, et le général Grant, dont on parle beaucoup, avait une excellente réputation comme bon et fidèle moniteur d'une école du dimanche.
Revenons aux instituteurs et à la liberté dont ils jouissent. Ils en profitent pour se réunir en temps de vacances. Dans des meetings, dans des conférences, ils discutent sur le choix des méthodes ; il mettent en commun leur expérience ; il se forme ainsi un esprit de prosélytisme, et nous en avons en ce moment un exemple frappant par l'enseignement donné aux nègres.
Je félicitais dernièrement un Américain sur l'hçureuse situation de ce pays ; il me disait : Croyez-vous que notre situation soit bonne? nous avons sur une épaule quatre millions de nègres et sur Taulre un grand nombre d'Irlandais à peine dégrossis. Gomment civiliser tout cela? avec des écoles.
L'année dernière, sous la direction du général Howard, protecteur des nègres, on a dépensé dans les provinces
22i DISCOURS POPULAIRES.
du Sud 40 millions pour les écoles. Les États particuliers ont fourni 5 millions, des particuliers généreux ont donné 3,500,000 francs; les nègres ont fourni le reste, 1,500,000 francs. Pour de pauvres gens, esclaves de la veille, ce n*est pas un si mauvais début.
Gomment s*y prend-on pour les civiliser? On les fait agir. Ils bâtissent l'église, ils font eux-mêmes les frais de Técole ; ajoutez à cela la caisse d'épargne et le journal, vous aurez tout ce qu'on regarde là-bas comme un instrument de civilisation.
C'est ainsi que la paix, la liberté, le bien-être arrivent à la suite de Técole ; Horace Mann avait donc raison de dire que l'école était le moyen que Dieu avait inventé pour faire le bonheur du monde et que c'était à nous de nous eu servir.
Tel est l'homme que je désirais vous faire connaître; j'espère que quelque jour on nous fera pénétrer dans rintérieur de cette belle âme. Qu'on traduise ses Lectures y ses rapports, ses discours politiques, ce sera rendre un grand service à la cause de l'éducation. Je vous recommande aussi la Vie d'Horace Mann^ écrite par sa veuve, c'est un chef-d'œuvre; on y voit l'homme dans toute sa beauté.
Il y a des hommes qui sont tout en surface, qui éblouissent, qui charment un moment; mais, si Ton regarde dans leur âme égoïste, on n'y trouve qu'un spectacle repoussant ; d'autres, au contraire, ont pris pour mission de racheter, d'élever l'humanité, non pas par de grandes phrases, mais par des actes. Us prennent Tenfant dans la rue et lui disent : Tu as une âme immortelle qu'il faut former, développer. Us rachètent tout un peuple de l'ignorance et de la misère. Voilà ce qu'a fait Horace Mann.
Le problème qu'il a résolu est celui de nous rendre égaux par l'instruction. L'égalité, elle est écrite dans la
HORACE MAMN. 225
loi; mais c*est une égalité dure et rude. Oui, nous sommes tous égaux, nous avons tous droit d'être propriétaires, riches, éclairés, mais les uns le sont et les autres ne le sont pas. Répandez les lumières, rendez rinstruction accessible à tous, aussitôt Tégalité change de caractère. Ce n'est plus l'égalité légale, c'est l'égahté morale et sociale.
Le jour où l'on aura établi, chez nous, cette communauté des idées et des sentiments, on aura réalisé la grande idée de nos pères : l'égalité, et celte égalité, pour l'appeler de son véritable nom, c'est la fraternité!
LES NÈGRES AFFRiNCHIS.
Discours prononcé à la salle Herz, le 5 novembre 1865, par M. Laboulaye, comme président du meeting tenu en faveur des esclaves affranchis des États-Unis.
Mesdames, Messieurs,
Nous sommes réunis ce soir, pour nous occuper d'une cause qui nous intéresse tous : la cause des esclaves affranchis aux États-Unis. C'est là une des grandes questions du jour, un des plus grands problèmes à résoudre que le monde ait jamais vus ; quatre millions d'hommes, de femmes, d'enfants, qui jusqu'ici ont vécu dans la condition de la brute, et qu'il faut transformer, dont il faut faire des hommes, des chrétiens, et j'ose l'espérer, des citoyens.
C'est là assurément une des plus grandes expériences que jamais Thistoire ait rencontrées; mais heureusement, dans les expériences de cette nature, la conscience du genre humain tout entier est avec ceux qui.ont le courage de les entreprendre. Toutes nos divisions départis, toutes nos divisions de sectes n'ont rien à faire en présence d'une pareille question.
Sa grandeur est telle qu'elle jette tout dans Tombre. Ce soir, il n'y a pas de place ici pour la politique. Quel que soit le drapeau de chacun de nous, quel que soit notre
Ii:S NÈGRES AFFliÂNGHIS. 227
passé, il y a un terrain commun sur lequel les Français sont toujours heureux dese réunir, et sur lequel nous npus trouvons ce soir, c'est le terrain de l'humanité. Et quant à nos croyances, qu'il y ait ici des chrétiens, des juifs ou des libres penseurs, des catholiques ou des protestants, des orthodoxes ou des libéraux, tous, ce soir, peuvent se donner la main, car tous reconnaissent le grand principe de l'ancienne loi dont Jésus-Christ a fait la base de la loi nouvelle : « Aime ton prochain comme toi-même. »
Tous peuvent s'entendre, quand il est question de charité. La charité n'est qu'un nom mieux choisi pour la fraternité; car il exprime tout amour pur et désintéressé, tout sacrifice et tout dévouement.
Dans un instant, je donnerai la parole à M. Leigh qui vous dira quelles sont les misères des esclaves affranchis, quel est leur courage eri présence des épreuves qu'ils traversent, quel est l'espoir qu'ils donnent à tous les gens de bien; mais avant de lui céder la parole, je voudrais examiner avec vous, au point de vue français, si nous n'avons pas un intérêt visible à prendre parti dans cette question, et si même nous n'avons pas un devoir à remplir.
Lorsque la guerre éclata, lorsque le Sud se sépara du Nord, lorsque la grande république parut s'effondrer, et qu'il semblait à tous que c'en était fini de la démocratie américaine, un homme d'un beau talent et d'un noble caractère, que je m'honore d'avoir pour ami depuis plus de quarante ans, M. de Gasparin publia un livre dont le titre était singulièrement hardi : Un grand peuple qui se relevé.
C'était le moment où chacun croyait entendre sonner l'agonie de l' Amérique, que H. de Gasparin, plein de con-< fiance dans la justice, c'est-à-dire dans la loi même de Dieu, choisissait pour prédire aux États-Unis un plus
228 DISCOURS POPUUIRES.
grand avenir. Jusque-là, rAmérique dévorée parla lèpre de l'esclavage ressemblait à ces malheureuses jeunes femmes, belles encore, richement vêtues, mais dévorées par un mal intérieur qui les perd, tandis que rAmérique en proie à la guerre civile, c'est un malade qui a transformé son mal en un ennemi extérieur, visible, avec lequel on peut se prendre corps à corps, et dont on se débarrasse en l'étouffant. Pour H. de Gasparin, telle était la situation. Aujourd'hui nous voyons les Américains rétablir l'Union et abolir l'esclavage : ses prévisions ne l'avaient pas trompé.
Hais le jour où l'esclavage a été aboli, on s'est trouvé en présence de difficultés extrêmes. Que faire de ces foules qu'on avait devant soi? Je ne voudrais rien dire de désagréable à personne ce soir, mais enfin on ne doit aux morts que la vérité, et puisque Tesclavage est mort, nous pouvons lui dire son fait.
Qu'est-ce que l'esclavage? C'est la confiscation de l'homme. On prend à un homme sa personne, son âme et son corps, si bien que, s'il se sauve, la loi romaine le punit comme voleur, voleur de sa propre personne, il s'est dérobé lui-même ! On lui prend sa femme, ses enfants, ou pour mieux dire il n'a ni femme ni enfant, mais une femelle et des petits qu'on porte au marché, quand on a besoin d'argent.
Les Grecs disaient qu'on ne pouvait demander à l'esclave ni vices ni vertus, car son âme ne lui appartenait pas, et Wesley, le pieux méthodiste, proclamait l'esclavage la somme de toutes les infamies.
Eh bien! c'est à cet homme, courbé sous le fardeau d'aussi monstrueuses iniquités, c'est à cet homme qu'on vient dire brusquement : « Aujourd'hui ton travail esta toi, mais des devoirsque tu n'as pas connus jusqu'à présent pèsent sur toi. On te donne ta femme; cette femme, il faut
la nourrir, ia défendre; on te donnetes enfanls, ces enfants, il faut en faire des hommes, des chrétiens, des citoyens. On te donne ton âme, tu es le maître des facultés que Dieu a mises en toi, mais, ces facultés, il faut les développer » • C'est là, vous le voyez, un grand problème, surtout quand, du jour au lendemain, ces hommes sont jetés de Tesclavage dans la liberté. Gomment résoudre ce problème? Les Américains ont abordé résolument la question. Aussi hardis dans la paix que dans la guerre, ils ont vu qu'il y avait là une création à faire, des hommes à transformer, du jour au lendemain. Dans la Nouvelle-Angleterre, on a fait une conscription d'une nouvelle espèce, on a recruté des maîtresses d'école, des femmes dévouées qui, en six mois, en un an, puissent transformer les esclaves en hommes et leur donner le sentiment de la responsabilité.
Voilà ce qu'ont fait les Américains : c'est une des plus grandes choses qu'on puisse voir, quand on prend pour objet de son admiration, non pas le triomphe de la force, mais le triomphe du bien. Mais pour fonder des écoles, il faut de l'argent; il ne suffit même pas d'instruire les écoliers, il faut les nourrir. Songez que le nègre abandonné à lui-même n'a rien, ni pain, ni vêtements, ni outils pour travailler. La femme est en haillons, les en* fanls sont nus ; comment soulager une si profonde misère? C'est alors que, suivant l'habitude américaine de faire par soi-même ses propres affaires et les affaires publiques par-dessus le marché, des hommes de bien, des femmes généreuses, se sont réunis et ont formé des sociétés pour secourir les affranchis. C'est à une de ces sociétés qu'appartient M. Leigh, et il vient vous dire ce que font ces sociétés.
Devions-nous nous associer à ces efforts? Nous n'y avons pas réfléchi. Le sentiment nous a dit qu'il y avait du bien à faire, et la première place a été prise immédiatement
230 DISCOURS POPUUIRES.
par les dames. Ce sont les dames qui ont fait des collectes, des quêtes, recueilli de largent pour les affranchis. J'ai toujours eu bonne opinion des causes auxquelles s*intéressent les femmes. Ma longue expérience m'a appris que les pères font toujours ce que veulent leurs filles, que les fils pensent toujours comme leurs mères, et quant aux maris, je ne voudrais pas troubler leur sécurité : chacun de nous sait que sa femme fait la volonté de son mari, mais chacun de nous sait également que le voisin fait toujours la volonté de sa femme.
Ces dames se sont donc mises en avant, et j'espère que fils, pères ou maris, tout le monde les suivra.
Un grand diplomate a dit : « Méfie-toi de ton premier mouvement, c'est le bon. » Je crois beaucoup à l'esprit d'observation des diplomates, mais pas du tout à leur logique; et prenant l'observation et non la conclusion, je dis : C'est souvent ce premier mouvement qui est le mobile du bien qu'on fait. C'est le premier mouvement qui fait qu'on se jette à l'eau pour sauver celui qui va se noyer ; après, on réfléchit qu'on pourrait s'enrhumer. Qui commence par penser à soi-même ne fera jamais le bien. Au contraire, lorsque nous suivons cet instinct qui n'est que la conscience enveloppée, nous sommes étonnés de nous apercevoir qu'en nous occupant des autres nous avons pris le bon parti. C'est, je crois, ce qui a lieu dans cette circonstance, je pense que s'associer à la destruction de l'esclavage, à la réhabilitation des nègres, c'est faire un grand acte et un acte fécond.
Voici mes raisons. J'ai longtemps étudié Thistoire, et si je voulais résumer l'histoire en quelques mots, je dirais qu'elle nous montre la lutte de la force contre le droit. Il y a un combat perpétuel, qui peu à peu réduit l'empire de la force et étend celui du droit, c'est ce qu'on appelle le progrès de la civilisation. Plus la civilisation est avan-
cée, plus on protège les femmes, les enfants, les misérables, moins on donne à celui qui peut se suffire à luimême, parce qu'il est le plus fort.
Eh bien ! la forme la plus monstrueuse et aussi la plus tenace qu'ait pris le triomphe de la force, c'est Tesclavage.' Depuis le commencement du monde, par un renversement d'idées étrange, c'est le travail qui est la chose servile, c'est l'oisiveté qui est la chose noble. Il semble que l'espèce humaine aurait dû comprendre que son intérêt est de protéger le travail, car un homme ne produit pas une gerbe de blé de plus sans que tout le monde n'en profite, il n'invente pas une machine sans qu'elle ne soit utile à tous. L'Américain qui a inventé la machine à coudre a pu faire sa fortune, mais comptez à combien de pauvres femmes sa découverte profitera. Il aura donc rendu service à Thumanité. Dans l'antiquité, cependant, et dans le moyen âge, que dis-je, jusqu'à la Révolution, le travail déshonore. Le noble déroge, c'est-à-dire perd sa noblesse, si au lieu d'être oisif, il se permet de travailler et d'être utile à ses concitoyens. D'où vient ce préjugé insensé et ridicule? C'est qu'on a rejeté tout le fardeau du travail sur l'esclave et sur le serf. En considérant la condition de ces êlres misérables, dont on faisait ce qu'on voulait, on ne pouvait avoir d'estime pour leur œuvre.
Voyez au moyen âge, dans son château fort, ce baron dont tout le bonheur est de se battre ; il est honoré, il est puissant; d'autre part, regardez ce paysan, il est taillable et corvéable à merci, on peut tout lui prendre, et le fait est qu'on ne peut prendre qu'à lui, parce que c'est lui seul qui produit. J'avoue que je me prends de colère contre la façon dont les historiens nous racontent les événements de l'antiquité ou du bon vieux temps. Je pense qu'on devrait mettre en bas ce qu'ils mettent en
haut, et en haut ce qu'ils metlent en bas. Par exemple, lorsque je descends le Rhin, ce beau fleuve sur les bords duquel on admire tant de ruines de petits châteaux, mon impression est singulière : je songe à tous ces grands voleurs installés dans ces petits châteaux, et qui attendaient les marchands au passage pour les dépouiller. Loin de m'attendrir sur ces splendeurs passées, j'avoue que je me console volontiers de voir ces ruines, et que je songe avec satisfaction à ces braves marchands de Lubeck qui, un beau jour, organisèrent une croisade pour détruire tous ces nids de vautours.
Eh bien ! de nos jours, il restait une forteresse à Taristocralie qui ne fait rien, il y avait un coin du monde où le travail était déshonoré à ce point que le petit blanc, celui qui ne possédait rien, aimait mieux tendre la main que de labourer, car travailler la terre, c'était faire œuvre d'esclave.
Cette dernière forteresse, elle est détruite, et par un de ces hasards dans lesquels on pourrait voir un symbole providentiel, les deux hommes qui détruisent l'esclavage, qui glorifient le travail, sont deux ouvriers que leurs efforts, l'éducation qu'ils se sont donnée eux-mêmes, a fait parvenir au premier rang de la République. Celui qui a donné le premier coup à l'esclavage, c'est Thonnôte, je ne lui donnerai pas d'autre nom, c'est l'honnête Abraham Lincoln, cet ancien fondeur d'échalas, devenu avocat à force de volonté et de persévérance. Celui qui a porté le dernier coup, c'est M. Johnson, un ancien tailleur!
Croyez-vous que nous n'ayons pas d'intérêt à voir cette victoire s'achever? Et parce que les choses se passent en Amérique, pensez-vous qu'elles ne nous concernent pas? Pour moi, je vois les maux qui environnent l'espèce humaine comme des palissades, pour ainsi dire, comme des
LES NÈGBES AFFRANCHIS. 235
enceintes qu'il faut emporter les unes après les autres. Aujourd'hui on a détruit Tesclavage aux États-Unis, et déjà nous avons du Brésil et de l'Espagne les plus heureuses nouvelles. Quand cette dernière forteresse sera renversée, nous nous trouverons en face d'une nouvelle barrière à franchir. Il faudra s'occuper de la misère, de l'ignorance de l'ouvrier. Ce sera une suprême victoire à remporter. Et alors le travail sera honoré, règalilé entrera dans les cœurs et dans les âmes.
Cette destruction de Tesclavage est donc, je le répète, une chose qui nous intéresse en notre qualité d'hommes, j'ajouterai, c'est une chose qui nous intéresse comme chrétiens. Quand je vois l'esclavage tomber ainsi après tant de siècles, je ne peux m'empêcher d'y reconnaître un triomphe de l'Évangile, et c'est pour moi une véritable marque de son origine divine, que de penser qu'au milieu de l'antiquité qui déshonore le travail, dont l'organisation sociale tout entière a pour base l'esclavage, Jésus-Christ est né charpentier, c'est-à-dire ouvrier.
Je fmirai par une dernière considération .
Comme chrétiens et comme hommes, nous avons un intérêt dans cette question. Comme Français, nous en avons un autre. Les Américains ne sont pas des étrangers pour nous; il y a longtemps qu'une vieille amitié unit les deux pays, et c'est aujourd'hui, plus que jamais, le moment de prouver que, de notre part, . nous sommes restés fidèles à cette alliance. Les Américains certainement n'ont pas besoin de notre argent, ils ont fait face à de plus grandes dépenses que celles qui les menacent aujourd'hui ; mais les Américains, comme tous les hommes, ont besoin de quelque chose de plus précieux que l'or, ils ont besoin de sympathie, d'affection. Croyez-vous que, pour un Américain venant en Europe, il V a six ans, il n'y avai^ pas quelque chose de poignant,
s'il voulait défendre les institutions de son pays, à voir un sourire d'incrédulité sur toutes les lèvres, et à entendre dire : c Oui, vous avez la liberté politique, mais vous avez l'esclavage. » Et aujourd'hui que l'Europe, qui avait poussé TAmérique à Taffranchissenient des esclaves, ne Ta pas suffisamment soutenue, aujourd'hui que l'Amérique fait une œuvre sublime pour régénérer ces quatre millions d'hommes, croyez-vous qu'elle n'ait pas besoin d'être soutenue encore? Mais alors les Américains ne seraient pas des hommes, ce seraient des êtres stoîques, vivant en dehors de l'humanité ! Quant à moi, je crois que tous les peuples ont besoin d'être en communauté de sentiments, de pensées avec leurs semblables, et quand c'est un pays comme la France qui vous encourage, on se sent doublement fort et doublement soutenu.
Il y a quatre-vingt-dix ans, lorsque l'Amérique se souleva contre les prétentions de l'Angleterre, elle était seule, comme elle a été seule pendant la guerre qui vient de se terminer. Elle regardait avec une certaine inquiétude cette Europe qui ne la connaissait pas, et à qui elle demandait aussi de la sympathie. Tout à coup, en France, un jeune homme, presque un enfant, il avait dix-neuf ans, quitte sa famille, sa femme qui allait le rendre père, qui était près d'accoucher ; il s'embarque sur un petit navire à la Corogne, et va se battre à ses frais.
Cet homme, c'était le marquis de Lafayette. Le secours qu'il apportait aux Américains était en réalité peu de chose; son expérience de [la guerre n'était pas grande; sa fortune n'était que celle d'un particulier; c'était un million qu'il mettait à la disposition du Congrès ; mais il apportait avec lui bien plus que sa personne et son argent; il apportait les sympathies de la vieille Europe, il venait dire aux Américains : « La France est avec vous. » Deux ans après le départ de cet enfant perdu qu'on avait voulu
rattraper à tout prix, la cour de France s'engageait après M. de Lafayette; M. de Maurepas, ce vieux courtisan, disait en maugréant que pour plaire à M. de Lafayette on déménagerait le palais de Versailles. Deux ans plus tard, c'était TEurope toute entière qui suivait le marquis de Lafayette. Voilà ce qu'avait fait ce jeune homme ; il était parti devant, il avait entraîné le monde après lui.
Je ne vous demande pas de passer en Amérique comme Lafayette; je vous demande de faire une de ces démonstrations qui entraînent tous les cœurs. Quand on saura là-bas que nous^'nous sommes réunis pour une cause aussi généreuse, on verra que nous sommes restés les mêmes; TAmérique se sentira soutenue, encouragée, fortifiée dans son œuvre si grande, et jusqu'au dernier moment, tant que l'Océan, qui nous unit plus qu'il ne nous sépare, roulera ses vagues entre la France et l'Amérique, une étroite amitié réunira les petits-fils de Lafayette aux petits-fils de Washington et de Lincoln.
Discours prononcé à la salle Ilerz, en janvier 1866.
Mesdames, Messieurs,
Le 3 novembre dernier, nous avons tenu dans cette salle une première réunion en faveur des esclaves affranchis de rAmérique du Nord. Nous avons appelé à nous, sans distinction d'opinion religieuse ou politique, tous les amis de rAmérique et de la liberté. La salle a été remplie en un instant, et, à notre grand regret, il nous a fallu refuser beaucoup plus de monde que nous n'en avons reçu : il y a eu beaucoup d'appelés et très-peu d'élus.
On nous a demandé de tenir une seconde réunion, nous avons saisi avec empressement cette occasion d'être utiles aux noirs, sans être désagréables aux blancs.
Je vais vous dire le fond de ma pensée. Nous sommes décidés à nous réunir toutes les fois que vous voudrez bien venir nous écouler. Tant que vous ne vous lasserez pas de nous entendre, nous ne nous lasserons pas de parler. Nous avons une armée d'orateurs en réserve, et nous sommes prêts à tout événement.
Quant à ces dames du comité qui recueillent des souscriptions, je ne les ai pas consultées, mais je ne crois pas
trop m'avancer en vous assurant que vous vous lasserez plus tôt de donner qu'elles ne se lasseront de recevoir. Les Anglais qui ont tout réduit en statistique et qui vous diront très-exactement combien il y a de gens qui se pendent ou qui se coupent la gorge dans leur pays, les Anglais ont fait une statistique sur la ténacité des femmes en matière de bonnes œuvres; ils sont arrivés à ce résultat, qu'en fait de souscriptions une Anglaise vaut treize Anglais et demi et une fraction. Les dames de France sont décidées à ne céder en rien sous ce rapport à leurs vaillantes sœurs d*Albion, et c'est à vous, messieurs, que nous nous adressons pour soutenir généreusement Thonneur du drapeau.
Beaucoup de raisons nous faisaient désirer cette réunion nouvelle.
A première vue, j'en ai trouvé trois, et comme j'ai craint que ces trois raisons ne donnassent à mon discours Tapparence d'un sermon en trois points, je me suis hâté de leur en adjoindre une quatrième, qui n'est peut-être qu'une vue personnelle, et que je vous dirai confidentiellement. Toutes les fois que nous trouverons l'occasion de tenir une réunion, nous la saisirons avec empressement. Nous croyons que le droit de réunion est un des droits les plus précieux des peuples libres, et que par conséquent c'est un devoir pour tout bon citoyen de concourir à Texercice de ce droit. La liberté est un instrument. Entre des mains maladroites, elle est quelquefois un danger ; entre des mains habiles^ elle est une richesse pour tous ; mais il n'y a qu'une manière de rendre une main habile, c'est de l'exercer.
Toutes les fois donc quetdes hommes, ((uelles que soient leurs vues particulières en: politique ou en religion, voudront se réunir pour défendre une de ces grandes causes qui s'imposent à la conscience puWique, je déclare-que,
quant à moi, je serai toujours prêt à m'associer avec eux. Soit qu'on veuille que je préside, soit qu'on désire que je parle, soit qu'on aime mieux que je me taise, je serai toujours heureux d'être là.
Je sais que des gens qui ont la conscience extrêmement timorée parlent toujours de coalition quand ils voient trois personnes qui se réunissent ; je crois qu'en s'alarmant ainsi ils cèdent à une confusion d'idées et qu'avec une bonne définition on pourrait les rassurer.
Oui, toutes les fois que des hommes qui n'ont ni les mêmes idées, ni les même principes, mettent leur drapeau dans leur poche et se réunissent pour monter à l'assaut du pouvoir, pour renverser un ministère ou un gouvernement, cela est mal, c'est une coalition dans le mauvais sens du mot. On ne peut trop les blâmer. Hais quand des hommes, au contraire, au lieu de mettre en ^ avant leurs passions, les étouffent, au lieu de mettre en avant leurs intérêts,»les oublient, et ne demandent qu'à défendre une idée, une vérité, une liberté, oh! alors cela n'est plus de la coalition, c'est de la belle et bonne association.
Une liberté, une vérité ne peut être le profit d'un parti, elle est le profit commun de tous. Quiconque sert la liberté ou la vérité, celui-là est dans notre camp ; combattons avec lui.
J'ajoute que ces réunions ont un grand avantage ; elles enseignent aux hommes deux choses : la modération et le respect ; la modération, parce que lorsqu'on se réunit avec des hommes d'opinions diverses, on s^aperçoit bientôt qu'il faut transiger de part et d'autre, non sur la vérité, mais sur les moyens d'exécution ; et on réussit parce qu'on est dans le vrai.* On entre ainsi dans la pratique des choses. Ces réunions enseignent aussi le respect, et le respect le plus nécessaire, celui qu'on doit toujours
avoir pour ses adversaires ; elles ensei^ent à éviter ces injures, ces attaques violentes qui séparent des gens qui devraient être unis. Quand on discute avec des adversaires politiques ou religieux, et que cependant on se trouve avec eux sur un terrain commun, on est amené quelquefois à reconnaître qu*on se trompe, et môme alors qu'on croit ne passe tromper, on apprend souvent que ceux qui ne sont pas de notre avis sont d'aussi honnêtes gens que nous, quelquefois même valent mieux que nous. Ce respect mutuel amène dans toutes les relations politiques une douceur et des ménagements qui sont la condition même du triomphe de la vérité.
Voilà mon premier point, passons aux autres. Vous savez que le comité de souscription, qui est aujourd'hui la cause principale de notreréunion,a été fon^é par des dames françaises. Fatiguées d'entendre parler de ces Anglaises, de ces Américaines qui trouvent moyen de faire de bonnes œuvres, d'agir, de s'intéresser aux choses de leur pays, les dames françaises ont voulu, elles aussi, se mêler des affaires publiques. C'est leur début dans la politique ; il y en a de plus mauvais. Mais dans ce début elles apportent cet enthousiasme qui marque toujours les premiers pas dans une voie nouvelle. Ces dames n'ont pas encore l'habitude des grandes affaires publiques; elles s'imaginent que des comptables, que des personnes qui administrent un budget, doivent être toujours pressés de rendre leurs comptes. Elles m'ont donc chargé de vous dire ce que devenait cet argent qu'on leur a généreusement donné, et voici la note que j'ai reçue:
« Depuis le 3 mai i 865, qu'ont été versées les premières sommes, jusqu'à ce jour, le montant des souscriptions s'élève à 57,000 francs. Sur cette somme, nous avons fait trois envois d'argent et deux envois de vêtements, dont la date et la valeur suivent :
c 24 juillet, 15 septembre, 29 novembre; ensemble 27,413 francs d'argent. Du 20 au 25 juin, nous avons expédié deux caisses contenant 1489 pièces pour hommes, femmes ou enfants, d'une valeur de 9,655 fr. 50 cent.; le 28 novembre, huit caisses contenant 3,845 pièces d'une valeur de 18,334 fr. 30 cent.
« Ces deux envois représentent une valeur totale de 27,969 fr. 80 cent., ce qui, joint au montant des^envois d'argent, donne une somme de 55,382 fr. 80 cent.
« Les sommes d'argent ont été envoyées par Tentremise de notre banquier, M. Honroe, au président de la Société nationale américaine, H. Shaw.
« Les vêlements ont été estimés à leur prix de revient. Aucune robe de femme n'a dépassé dix à douze francs. »
— Vous voyez qu'il s'agit de femmes qui ne sont pas des blanches.
« Le gouvernement des États-Unis a exempté nos colis de frais de douane» la compagnie de l'Ouest et la compagnie transatlantique les ont exemptés de frais de transport. Nous avons reçu l'accusé de réception de nos deux premières caisses, dont l'une a été envoyée à la Nouvelle- Orléans, l'autie à la Caroline du Sud. Nous n'avons pas encore reçu l'accusé de réception de notre dernier envoi. »
Ces envois ont été faits, comme vous le voyez, à la Société pour secourir les affranchis, qui s'est fondée à New-York.
Celte société a été établie par le général Sherman, qui, comme il l'a dit lui-même, dans ses campagnes «avait toujours trois lieues d'esclaves derrière lui, et qui avait été témoin des plus horribles misères; par l'amiral Dupont, qui vient de consacrer à une œuvre de bienfaisance sa part de prise s'élevant à plus de 900,000 fr. ; et par M. Chase, aujourd'hui premier juge de la cour
fédérale, c'esl-à-dire le magistrat le plus considérable des Étals-Unis. C'est une commission formée d'hommes de toutes les Églises, de toutes les opinions politiques, et qui ne s'occupe que de répartir ces vêtements et de distribuer cet argent entre les esclaves nécessiteux.
Vous voyez que l'entreprise de ces dames a déjà donné quelques fruits. Cependant c'est peu de chose que 57,000 francs donnés par la France, quand on songe que la petite ville de Lausanne a donné 30,000 francs et que l'Angleterre a donné du premier coup 500,000 francs.
C'est qu'en France, malheureusement, on n'est pas habitué à donner. De vieille date on nous a appris que le gouvernement devait tout faire; il ne nous est pas encore entré dans la tète que, pour nous et pour nos femmes, il y a un rôle considérable à jouer dans ce que j'appellerai l'œuvre sociale. Si l'on prend un budget, je ne parle pas politique, je parle d*un budget de ménage, on y trouve d'ordinaire quaire grandes divisions. Il y a d'abord le chapitre des dépenses du ménage qui s'élève à un chiifre assez fort, parce qu'en général on veut faire comme tout le monde, et que tout le monde a l'habitude de dépenser plus qu'il n'a. Puis viennent les dépenses des enfants, qui alteignenl aussi un chiffre notable ; je le dis à l'honneur de notre temps, où l'on^a pour ses enfants un amour souvent un peu aveugle, mais qui vaut bien le respect à dislance dans lequel on les tenait sous l'ancien régime. Ensuite vient le chiffre des dépenses de mon* sieur, chiffre parfois élevé, quand on y porte l'article des fonds secrets. (Rires,) En dernier lieu figure le chapitre des dépenses de madame ; c'est également un chiffre variable sur lequel je n'oserais me prononcer. Cependant j'ai une vieille expérience , et depuis que je vais dans le monde j'ai toujours entendu la conversation suivante entre deux dames invitées à une soirée : « Ha chéreamie, irez-
vousàcebal? — ^Machèreaniie,je ne sais pas encore, jen*ai rien à mettre. » D'où je conclus que puisque ces dames n'ont jamais rien à mettre, cet article du budget doit être peu considérable. (Rires et applaudissements,) Messieurs, je lie reçois pas ces applaudissements, leur énergie toute virile me prouve qu'il y a au moins une moitié de l'auditoire qui n'est pas de mon avis.
Les daines du Comité voudraient ajouter une cinquième colonne au budget des familles. Ce ne serait pas la colonne de la charité. Dieu merci, on peut rendre cette justice à la France, qu'elle est un pays charitable. Mais il y a d'autres dépenses que celles de la charité. Si Ton demandai^ à un Français : « Qu'est-ce que vous faites pour vos églises, pour vos écoles, pour vos hospices? » il répondrait : « Rien, tout cela regarde le gouvernement, ce n'est pas mon affaire. )) Cependant il y a là de grosses dépenses à faire, et il serait bon' de s'y intéresser. Cela ne grossirait pas beaucoup le budget du ménage. Puisque nous parlons finances, je crois qu'il ne s'agirait que d'un simple virement. Monsieur réduirait ses dépenses pour donner davantage à une bonne œuvre. Madame consentirait peut-être à réduire l'immense envergure de sa robe, ou cet énorme chignon de cheveux qui lui appartiennent puisqu'elle les a payés, et de toutes parts la charité, les bonnes œuvres, les bonnes actions dans le sens le plus large du mot, gagneraient beaucoup à cet essai tenté par les dames françaises.— Vous voyez que j'avais raison de craindre que mon discours ne ressemblât à un sermon,
Je passe au troisième point* Cette réunion est pour nous une occasion de remercier les personnes qui se sont associées à notre œuvre et qui ont eu pitié des pauvres noirs. Je ne parle pas de celles qui sont venues nous entendre et nous donner leur argent, nous les avons déjà remerciées. Je parle de celles que nous n'avons pas
vues, qui n'habitent pas Paris, et qui cependant s'intéressent à nos efforts, et nous prouvent quelle est en France Tinfluence de Topinion. J'ai reçu, comme président de la réunion, les lettres les plus carieuses de gens dont assurément je n'attendais rien, et qui s'empressent de m'envoyer leur souscription.
Pour vous en donner un échantillon, j'ai reçu de l'argent d'une loge maçonnique de Constantinople. Nous ne nous serions pas attendu assurément à voir Constantinople s'associer à nos efforts en faveur des nègres. Quelques jours après, j'ai reçu de Constantinople une autre lettre, dont je vous demande la permission de vous donner lecture. Elle est signée d'un nom qui me fait supposer que cette lettre est d'un Arménien, H. Garabed Caracache.
« Monsieur,
« Je prends la liberté de vous remettre ci-inclus une traite à onze jours de date de 800 francs, sur H. Mallet de votre ville. Cette somme représente, outre ma quote-part, le produit d'une collecte que j'ai faite en faveur des nègres affranchis de l'Amérique. Nous aussi, monsieur, enfants de l'Orient, nous sentons notre cœur battre à la vue des grandes choses qui se passent loin de nous, et nous briguons l'honneur d'y participer dans la mesure de nos moyens. Une de ces grandes choses, la plus grande assurément de celles qui attirent en ce moment l'attention du monde entier, c'est l'affranchissement des nègres de l'Amérique, de quatre millions d'hommes, de femmes, d'enfants qui ont jusqu'ici vécu dans les conditions de la brute, et dont il faut faire des hommes et des citoyens. La tâche est grande, monsieur, car, indépendamment de la rénovation de l'homme moral, il y a l'homme matériel .
214 DlSGOUnS POPULAIRES.
qu'il faut aussi nourrir, vêtir et abriter. Soyez donc bèiii, monsieur, d'avoir pris en France l'initiative de cette œuvre d'édification et de bienfaisance. Qu'elles soient bénies aussi entre toutes, les dames qui se sont mises en
avant avec tant de ferveur et de charité angélique
« Je réclame, monsieur, votre indulgence pour mon français... »
Je désire que nous recevions beaucoup de lettres écrites dans un langage et avec des sentiments aussi français.
J'ai reçu beaucoup d'autres lettres que je ne lirai pas, quoiqu'elles méritassent d'être lues; je craindrais de prolonger mon discours. Mais je citerai des lettres de francsmaçons qui me déclarent que dans cette œuvre d'humanité ils désirent s'associer à nous. A quoi j*ai répondu, partout uniformément, que le concours et l'argent des francs-maçons seraient les bienvenus.
Reste une dernière raison qui nous portait à désirer cette réunion. Depuis le 5 novembre il s'est passé en Amérique un fait considérable. Ce fait considérable, c'est la promulgation de la loi qui déclare l'esclavage à tout jamais aboli dans les États-Unis.
Vous savez qu'aux États-Unis la guerre a écrasé le parti de l'esclavage ; mais la guerre ne termine pas toujours les questions. 11 reste des haines, des passions. C'est la loi, c'est la justice seule qui, en apaisant ces passions, en faisant que chacun se résigne à sa situation nouvelle, termine les différends et amène une paix véritable. Aux États-Unis, cela est d'autant plus vrai, qu'au lendemain de la victoire on n'a pas voulu tirer avantage de ce qu'on était le plus fort; on a gardé toutes les formes constitutionnelles pour faire supprimer l'esclavage par la nation tout entière.
Vous savez qu'aux termes de la conslilulion des États- Unis nulle modification ne peut être faite au pacte fondamental qu'autant qu'elle est adoptée à la majorité des deux tiers par le sénat et par la chambre des représentants, et qu'elle est adoptée à la majorité des trois quarts par les différents États de l'Union. Il a donc fallu un temps assez long, non pas pour que cette modification fût votée par le sénat et la chambre des représentants, mais pour qu'elle fût acceptée par la nation.
Cette extinction de l'esclavage esfaujourd'hui complète; vingt-sept États sur trente-six se sont prononcés pour l'adoption de l'amendement qui abolit Tesclavage sur le territoire des États-Unis.
Cet événement considérable a été porté à ma connaissance, comme membre d'un autre comité, par M. le ministre des États-Unis à Paris. Sa lettre n'était pas faite pour être lue dans cette séance, bien que ce ne fût pas cependant une lettre confidentielle. Mai§ comme on m'a assuré qu'en diplomatie ce qu'il y avait de mieux porté c'était rindiscrétion, et que jamais on ne remettait une dépèche secrète sans la communiquer à trois ou quatre journaux, je ne crois pas manquer en cette circonstance à la tradition, et je vais vous donner connaissance de cette lettre. C'est, du reste, confidentiellement que je vous fais cette communication, j'espère que vous n'en abuserez pas.
a Paris, 1" janvier 1866.
« Monsieur,
t J'ai l'honneur de vous transmettre la copie d'une proclamation publiée le 18 décembre par ordre du président des Étals-Unis, et en vertu de laquelle le rang et les droits d'hommes libres sont conférés à tous ceux qui,
à cette époque, étaient esclaves dans tout le territoire des États-Unis.
H Je crois qu'un aussi grand changement dans la condition sociale de tant de personnes n'avait jamais jusqu'ici été dû à la seule action de la législation humaine.
f Je m'empresse d'annoncer cet important événement à votre Société, et vous me permettrez de me féliciter, avec ses membres, que la première année de son existence ait été signalée par un acte si encourageant pour les champions de l'émancipation universelle.
« Je vous prie, monsieur le président, de vouloir bien agréer l'assurance de ma considération la plus distinguée.
« Signé: John Bigelow. »
Un acte aussi considérable soulève tant de réflexions que, si je commençais à en faire une, je craindrais qu'il n'en fût comme d'un chapelet de perles qui se défilent les unes après les autres ^ je prendrais la soirée tout entière pour moi seul. Aussi, pour ne pas me laisser aller à la tentation, je me hâte de céder la parole aux orateurs qui vous entretiendront, ce soir, de la grande question qui nous réunit.
Mais avant de finir, je me permettrai une seule réflexion. Ce ne sera pas sur l'acte lui-même, mais sur la communication qui nous en est faite.
En recevant cette communication, en recevant toutes ces lettres écrites de Paris, de France et d'ailleurs, il est une réflexion à laquelle on ne peut pas échapper, c'est que cette phrase banale : aujourd'hui tout le monde est solidaire, est une vérité qu'on touche du doigt dès qu'on agit. On sent alors qu'il ne se fait ici-bas rien de bien ou
rien de mal, dans le monde matériel ou dans le monde moral, sans qu'aussitôt le contre-coup en soit ressenti, non-seulement en Europe, mais dans le monde entier.
Y a-t-il aujourd'hui une* découverte matérielle qui puisse rester six mois le monopole d'un peuple? Les Anglais ont, dit-on, inventé la machine à vapeur. Aujourd'hui, à qui appartient cette découverte? A tout le monde. Fulton a fait marcher un bateau à l'aide de la vapeur; toutes les nations ont aujourd'hui des bateaux à vapeur. La photographie a été inventée par un Français ; aujourd'hui, c'est la propriété du monde entier.
En est-il autrement dans tes affaires humaines ? Non, c'est la même chose.
Prenons, par exemple, la liberté commerciale. Pourquoi , aujourd'hui , la liberté commerciale est-elle considérée comme un bien universel? Pourquoi, peu à peu, chaque gouvernement cède-t-il au besoin d'abaisser les douanes et d'ouvrir ses ports à toutes les marchandises étrangères? C'est parce qu'on a appris, par l'exemple des pays les plus riches et les plus libres, que cette Uberté commerciale était une fortune pour les pays qui l'admettent.
Toute Uberté n'est autre chose que le meilleur usage possible de nos facultés, et le propre de la liberté commerciale c'est, en stimulant l'effort et le travail individuel, d'enrichir la société et le gouvernement assez inteUigent pour comprendre que la fortune de l'individu est la fortune du pays.
Il n'en est pas autrement dans le monde moral. .Tout progrès nous profite, toute décadence nous affaiblit. Aujourd'hui tout le monde se tient; le bien ou le mal qui se fait chez nos voisins nous intéresse et nous touche directement.
C'est ce qui fait qu'aujourd'hui la liberté donnée à tous
les esclaves en Amérique n'est pas seulement un fait américain, mais une question d'humanité qui intéresse la civilisation tout entière. La liberté ne peut pas monter dans un pays sans qu'elle monte partout, ni baisser sans que tout le monde en soit atteint; c'est ainsi que cette lettre de M. le ministre des Etats-Unis a pour nous un intérêt Irès-direct, et que j'ai cru qu'il était important de vous la communiquer. Elle nous annonce une victoire qui est celle de la justice et du droit.