A PROPOS DE L ARBITRAGE
d'aucun moyen de faire exécuter obligatoirement ses arrêts, — dans le cas, trop facile à prévoir, de la mauvaise volonté de l'une des parties, — il ne sera rien qu'un magnifique décor de tromperie.
Une force internationale, je m'empresse de le reconnaître, n'est point impossible à organiser. Mais il faudra, pour qu'elle jouisse d'une puissance déterminante, faire correspondre à son organisation un désarmement obligatoire des nations soumises au tribunal d'arbitrage, sans quoi tout jugement pacificateur équivaudrait à une déclaration de guerre. Qui s'assurera que le désarmement n'est pas une simple apparence ? Gomment, avec la liberté du commerce des armes, et grâce à l'effet foudroyant des explosifs, empêchera-t-on l'armement, partiel ou général, en un temps qui peut être très court, de tel ou tel groupement? Quel contrôle permanent pourra-t-on instituer à cet égard? Et, quand on aura découvert un manquement à la foi jurée, quels moyens de réprimer la faute? Ce sont là des questions en dehors de la solution desquelles il ne saurait y avoir une organisation sérieuse de l'arbitrage.
Je suis fort loin de dire qu'elles soient impossibles à résoudre. Il me paraît seulement que les promoteurs de l'arbitrage, au lieu de conclure solennellement des conventions qui ne signifient rien du tout et de s'entreféliciter, avec une solennité plutôt puérile, de ce néant, feraient bien de s'appliquer à résoudre les diflîcultés que je signale, d'où dépend l'avenir de l'institution de justice internationale qu'ils nous recommandent.
Dans la Grèce antique l'amphictyonie de Delphes était un véritable tribunal de La Ha} e, sans force d'exécution. 11 devait assurer la paix. Philippe de Macédoine en fit
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Georges Clemenceau
sortir «r la guerre sacrée », qui fut le premier acte de sa domination par la force des armes. Nouveau danger à signaler : le cas où la force d'exécution- abuserait de son pouvoir.
On voit que s'il est simple de recommander l'arbitrage après boire, il n'est pas très facile de l'organiser. Cela ne veut pas dire que nos arrière- neveux ne verront pas un jour « les États-Unis d'Europe ». Notre devoir, sans doute, est, dès à présent, de tout faire pour hâter ce progrès. Mais il est bien clair, n'est-ce pas, qu'on n'aboutira, en cas de succès, qu'à un simple déplacement de la force, non à la suppression de la violence armée. Encore ne serons-nous pas sûrs d'éviter ainsi la guerre, comme l'a démontré l'expérience des États- Unis d'Amérique par l'effroyable déchirement de la Sécession. Je n'insiste pas. Quelle distance de nos magnifiques espoirs à la plus modeste réalisation de pacifique justice !
Ne nous laissons pas décourager. Quelque lointain que paraisse le but, souvenons-nous qu'aucun de nos efforts pour nous en rapprocher ne peut être perdu. Le plus urgent peut-être, avant de prêcher la justice à autrui, serait de la cultiver soigneusement en nousmêmes. C'est la partie la moins tentante, mais la plus efficace, de notre tâche. Et pourtant, si par la culture prolongée du juste en nos âmes, il se faisait quelque jour une génération d'hommes sincèrement respectueux du droit, toutes les difficultés que j'ai signalées plus haut se trouveraient d'un seul coup résolues.
Georges Clemenceau
L^Aurore du jeudi 3 décembre publiait la communication suivante de M^ Clemenceau :