XXXVI INTRODUCTION
leurs par son entourage, fort apte à juger dei choses littéraires.
Mais toutes ces raisons sont, pour ainsi dire, éso tériques et occasionnelles. D'autres plus profondes établissent, pour d'Alembert, une liaison esthétique entre la littérature et la mathématique. Le premier rang, en toutes choses, appartient au3 génies inventeurs ou créateurs. Seules rérudition, où les faits ne se devinent ni ne s'inventent, la métaphysique, où ils se trouvent au dedans de nous-mêmes, la théologie, dépôt inaltérable de la foi, puisqu'il ne peut y avoir une révélation nouvelle, ne donnent pas lieu aux découvertes. Mais l'imagination, dans un géomètre qui crée, n'agit pas moins que dans un poète qui invente; Archimède mérite d'être placé à côté d'Homère, Newton à côté de Corneille. Or un génie créateur, en quelque matière que ce soit, ne saurait devenit infécond quand il use de son imagination sur un autre domaine. Au-dessous des écrivains créateurs qui méritent le premier rang, au-dessus des écrivains qui ont aussi bien écrit qu'on peut le faire sans génie, il y a place pour ces hommes qui appliquent, aux choses de la littérature, l'imagination avec laquelle ils ont été inventeurs dans les sciences. En particulier, le travail de la traduction peut fournir une riche moisson de principes et d'idées, devenir une excellente école dans l'ar d'écrire : « Dans la littérature comme dans 1( commerce, une fortune sûre et bornée, paisible-
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ment acquise en faisant valoir le bien des autres, est préférable à une indigence orgueilleuse qui joint la prétention de la dépense à l'extérieur de la misère ». Mais pour qu'il en soit ainsi, le traducteur doit être le rival, plutôt que le copiste de son auteur; il doit risquer des expressions nouvelles, pour rendre ce qui est vif et énergique dans Voriginal, et ainsi il trouve le moyen le plus sûr et le plus prompt d'enrichir les langues; enfin il n'en traduira que Texcellent. Les Morceaux choisis de Tacite et ceux que d'Alembert y a joints* « pour les jeunes étudiants », réalisentils cet idéal? Nous n'oserions l'affirmer; mais d'Alembert n'a pas toujours été vaincu dans la lutte qu'il a entreprise, après Racine, contre « le plus grand peintre de l'antiquité ». Il serait facile de montrer, par des citations nombreuses, que le traducteur de Tacite n'a pas diminué la réputation de l'auteur du Discours préliminaire. En est-il de même des autres œuvres littéraires de d'Alembert? Il en est plus d'une qui fut mal accueillie des contemporains et que l'on aurait pu, sans inconvénient, condamner à l'oubli; tels sont V Apologie de V étude, la Latinité des modernes, le Dialogue entre Descartes et Christine aux
1. A noter cette traduction d'une pensée de Bacon : « Quelle doit ôtre dans les alTaires la première qualité? — L'audace. — Quelle est la seconde?— L'audace. — Quelle est la troisième? — L'audace. • — Si Ton se rappelle la formule célèbre de Danton, ^ on sera convaincu que les hommes de la Révolution avaient lu d'Alembert.