‹ Discours préliminaire de l'encyclopédie (volume 2)Chapitre 57 sur 87 · Encyclopédie : « les uns des autres · texte numérisé non relu

Encyclopédie : « les uns des autres

DE l'encyclopédie 53

donc cherché une sorte de dédommagement dans • une inégalité moins arbitraire ; et la force corporelle, V enchaînée par les lois, ne pouvant plus offrir aucun moyen de supériorité, ils ont été réduits à chercher dans la différence des esprits un principe d'inégalité aussi naturel, plus paisible, et plus utile à la société. ^Ainsi la partie la plus noble de notre être s'est en quelque manière vengée des premiers avantages que Ja partie la plus vile avait usurpés; et les talents de Vesprit ont été généralement reconnus pour supévrieurs à ceux du corps. Les arts mécaniques, dépendant d'une opération manuelle, et asservis, qu'on me permette ce terme, à une espèce de routine, ont été abandonnés à ceux d'entre les hommes que les préjugés ont placés dans la classe la plus inférieure. L'indigence qui a forcé ces hommes à s'appliquer à | un pareil travail, plus souvent que le goût et le génie ue les y ont entraînés, est devenue ensuite une raison pour les mépriser, tant elle nuit à tout ce qui Taccompagne. A l'égard des opérations libres de l'esprit, elles ont été le partage de ceux qui se sont crus sur ce point les plus favorisés de la nature. Cependant l'avantage que les arts libéraux ont sur les arts mécaniques, par le travail que les premiers exigent de l'esprit, et par la difficulté d'y exceller, est suffisamment compensé par l'utilité bien supérieure que les derniers nous procurent pour la plupart. C'est celte utilité même qui a forcé de les réduire à des opérations purement machinales, pour en faciliter la pratique à un plus grand nombre d'hommes. Mais la société en respectant avec justice les grands génies <iui l'éclairent, ne doit point avilir les mains qui la

servent. La découverte de la bou ssole n 'est pas moins avantageuse au genre humain, que ne le serait à lai physique l'explication des propriétés de cette aiguille- Enfln, à considérer en lui-même le principe de fe •distinction dont nous parlons, combien de savants prétendus dont la science n'est proprement qu'un ar

l mécanique? et quelle différence réelle y a-t-il entr^ une tête remplie de faits sans ordre, sans usage e «ans liaison, et l'instinct d'un artisan réduit à Ve\é^ cution machinale?

Le mépris qu'on a pour les arts mécaniques sembla avoir influé jusqu'à un certain point sur leurs * inven teurs mêmes. Les noms de ces bienfaiteurs du genr^ humain sont presque tous inconnus, tandis que This^ toire de ses destructeurs, c'est-à-dire des conquérants, n'est ignorée de personne. Cependant c'es peut-être chez les artisans qu'il faut aller chercher les preuves les plus admirables de la sagacité de l'esprit <le sa patience et de ses ressources. J'avoue que Is plupart des arts n'ont été inventés que peu à peu, e qu'il a fallu une assez longue suite de siècles poua porter les montres, par exemple, au point de perfection où nous les voyons. Mais n'en est-il pas de même des sciences? Combien de découvertes qui ont immortalisé leurs * auteurs, avaient été préparées par les travaux des siècles précédents, souvent même amenées à leur maturité, au point de ne demander plus qu'un pas à faire? Et pour ne point sortir de Thor-

I logerie, pourquoi ceux à qui nous devons la fusée

1. Encyclopédie : « sur les inventeurs mêmes ». Même text dans rêdition de 1759.

Page 1