‹ Discours préliminaire de l'EncyclopédieChapitre 17 sur 73 · Encyclopedie : « avec elles · texte numérisé non relu

Encyclopedie : « avec elles

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longtemps regiie, il conserve encore quelques partisans; tant la verite a de peine k reprendre sa place qiiand les prejuges ou le sophisme Ten ont chassee. lilnfin, depuis assez pen de temps, on convient presque generalement que les anciens avaient raison, el ce n’est pas la seule question sur laquelle nous commengons a nous rapproclier d’eux.

Rien n’est plus incontestable que I’exislence do nos sensations; ainsi, pour prouver qu’elles sont le principe de toutes nos connaissances, il suffit de demontrer qu’elles peuvent I’etre ; car, en bonne philosophic, toute deduction qui a pour base des faits ou des verites reconnues, est preferable k ce qui n’est appuye que sur des hypotheses, meme ingenieuses. PoLirquoi supposer que nous ayons d’avance des notions purement intellectuelles , si nous n’avons besoin, pour les former, que de reflechir sur nos sensations? Le detail ou nous allons enlrer fera voir que ces notions n’ont point en effet d’autre origine.

La premiere chose que nos sensations nous apprennent, et qui meme n’en est pas distinguee, c’est notre existence ; d’ou il s’ensuit que nos premieres idees reflechies doivent lornber sur nous, c’est-a-dire sur ce principe pensant qui constitue notre nature, et qui n’est point different de nous-m^mes. La seconde connaissance que nous devons a nos sensations, est I’existence des objets exterieurs, parmi lesquels notre propre corps doit etre cornpris, puisqu’il nous est, pour ainsi dire, ext^rieur m^me avant que nous ayons demdle, la nature du principe qui pense en nous. Ces objets innombrables produisent sur nous un effet si puissant, si continu, et qui nous unit tellement Ji

eux, qu’apr^s un premier instant oil nos idees reflechies nous rappellent en nous-m^mes, nous sommcs forces d’en sortir paries sensations qui nousassiegenl de toutes parts, et qui nous arrachent ci la solitude oil nous resterions sans elles. La multiplicite de cos sensations, I’accord que nous remarquons dans leur temoignage, les nuances que nous y observons, Ics affections involontaires qu’elles nous font eprouvcr, comparees avec la determination volontaire qui preside cL nos idees reflechies, et qui n’opere que sur nos sensations memes; tout cela forme en nous un penchant insurmontable cL assurer I’existence des objels auxquels nous rapportons ces sensations, et qui nous . paraissent en etre la cause; penchant que bien des philosophes ont regarde comme I’ouvrage d’un £tre superieur et comme I’argument le plus convaincant de I’existence de ces objets. En effet, n’y ayant aucun rapport entre chaque sensation et I’objet qui I’occasionne, ou du moins auquel nous la rapportons, il no parait pas qu’on puisse trouver, par le raisonnement, ae passage possible de I’un a I’autre ; il n'y a qu’une espece d’instinct, plus shr que la raison merne, qui puisse nous forcer a franchir un si grand intervalle ; et cet instinct est si vif en nous, que quand on supposerait pour un moment qu’il subsistat pendant que les objets exterieurs seraient aneantis, ces m6mes objets reproduits tout k coup ne pourraient augmenter sa force. Jugeons done sans balancer, que nos sensations ont en effet hors de nous la cause que nous leur supposons, puisque I’effet qui peut resulter de I’existence reelle de cette cause ne saurait differer en aucune mani^re de celui que nous eprou-

DE l’ENCYCLOPEDIE

vons; et n’imilons point ces philosophes dont parle Montaigne, qui interroges sur le principe des actions humaines, cherchent encore s’il y a des homines. Loin de vouloir repandre des nuages sur une verile reconnue des sceptiques memes lorsqii’ils ne disputent pas, laissons aux metaphysiciens eclair6s le soil! d’en developper le principe : c’est h eux a delor miner, s’il est possible, quelle gradation observe noire ame dans ce premier pas qii’elle fait hors d’elle-meme, poussee, pour ainsi dire, et retenue tout h la fois par une foule de perceptions qui d’un cute rentrainonl vers les objets exterieurs, et qui de Tautre n'appartenant proprement qu’h elle, semblent iui circonscrire un espace etroit dont elles ne lui permettent pas de sortir.

De tons les objets qui nous affectent par leur presence, notre propre corps est celui dont I’existence nous frappe le plus, parce qu’elle nous appartient plus intimement : mais k peine sentons-nous I’exislence de notre corps, que nous nous apercevons do I'attention qu’il exige de nous, pour ecarter les dangers qui I’environnent. Sujet ^ mille besoins, et sensible au dernier point h Taction des corps exterieurs, il serait bientbt detruit, si le soin de sa conservation ne nous occupait. Ce n’est pas que tous les corps exterieurs nous fassent eprouver des sensations desagreables; quelques-uns semblent nous dedommager par le plaisir que leur action nous procure. Mais tel est le malheur de la condition humaine, que la douleur est en nous le sentiment le plus vif; le plaisir nous touche moins qu’elle, etne suffit presque jamais pour nous en consoler. En vain quelques philosophes

soutenaient, en retenant leurs cris an milieu des soufTrances, que la doulenr n’6tait point nn mal; en vain quelques antres plagaient le bonheur supreme dans la volupte, a laqueHe ils ne laissaient pas de se refuser par la crainte de ses suites : tons auraient mieux connu notre nature, s’ils s’etaient contentes de borner ^ I’exernption de la douleur le souverain bien de la vie presente, et de convenir que sans pouvoir atteindre a ce souverain bien, il nous etait seulement permis d’eni approcher plus ou moins, a proportion de nos soins et de notre vigilance. Des reflexions si naturelles frapperont infailliblement tout homme abandonne a lui-m6me, et libre des * ♦ prejuges, soit d’education, soit d’etude : elles seront la suite de la premiere impression qu’il recevra des objets; et ^ on pent les mettre au nombre de ces premiers mouvements de I’^me, precieux pour les vrais sages, et dignes d’etre observes par eux, mais negliges ou rejetes par la philosophie ordinaire, dont ils dernentent presque toujours les principes.

La necessite de garantir notre propre corps de la douleur et de la destruction nous fait examiner parmi les objets exterieurs, ceux qui peuvent nous 6tre utiles ou nuisibles, pour rechercher les uns et fuir les autres. Mais a peine coinmengons-nous h parcourir ces objets, que nous decouvrons parmi eux un grand nombre d’etres qui nous paraissent entierement semblables k nous, c’est-a-dire dont la forme est toute pnreille a la ndtre, et qui autant que nous en pouvons

1. Encyclopedic : « de prejuges »; meme texte dans I’edition (le 1739.

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