‹ Discours préliminaire de l'EncyclopédieChapitre 7 sur 73 · L’OEUVRE · texte numérisé non relu

L’OEUVRE

delromper par la lecture de l)escartes, de Hobbes, de Leibnitz et de taut d’autres... Un geometre... s’est trouv6 par hasard ^)osseder, dans im degre pen commun, cet agrement de I’esprit dont nous faisons tant de cas... Bientdt tout geometre s’est vumdistinctementreclierche. » D’Alembert, amene a composer le Discours preliminaire, a voulu a son tour prouver « qu’un geometre pouvait avoir le sens commun ». L’ouvrage fut un succes litte- . raire. D’Alembert entreprit de faire voir qu’un geometre etait capable de trailer les sujets les plus legers comme les plus serieux, qu’il pouvait meme aborder et mener a meilleure fin ce qui avail 4te jusque-lk I’oeuvre de purs litterateurs. Bien plus, il ne craint pas de faire ce que condamnait si severement le geombtre tourne en ridicule dans les Lettres persanes (cxxvm) : il traduit et cesse de penser par lui-m6me, au lieu de s’appliquer a la recherche de tant de belles verites qu’un « calcul facile nous fait decouvrir tons les^ jours ». A vrai dire, « la facilite qu’il apportait aux mathematiques lui lais.se le temps de cultiver encore les belles-lettres avec succes ». Puis, des 1765, sa tete fatiguee ne peut plus supporter que rarement I’application necessaire k la geometrie ; il s’amuse alors a ecrire VHistowe de I'Academie francaise. D’ailleurs, il habite la meme maison que M"® de Lespinasse, qu’il aime a associer a ses travaux : la geometrie n’a rien qui puisse lui plaire, tandis qu’elle se croit, encouragee d’ail-

INTRODUCTION

leiirs par son entourage, fort apte ^ juger des choses litteraires.

Mats to'utes ces raisons sont, pour ainsi dire, esoteriques et occasionnelles. D’autres plus profondes etablissent, pour d’Alembert, une liaison esthetique entre la litterature et la matliematique. Le premier rang, en toutes choses, appartient aux genies inventeurs ou crealeurs. Seules I’erudition, on les faits ne se devinent ni ne s’inventent, la metapbysique, on ils se trouvent au dedans de nous-memes, la iheologie, dep6t inalterable de la foi, puisqu’il ne pent y avoir une revelation nouvelle, ne donnent pas lieu aux decouvertes. Mais rimagination, dans un geometre qui cree, n’agit j pas moins que dans un poete qui invente; Archi- ; mede merite d’etre place a cote d’Homere, Newton a c6te de Corneille. Or un genie createur, en quelque matiere que ce soit, ne saurait devenir infecond quand il use de son imagination sur un autre domaine. Au-dessous des ecrivains createurs qui meritent le premier rang, au-dessus des ecrivains qui ont anssi bien ecrit qu’on peut le faire " sans genie, il y a place pour ces liommes qui appliquent, aux clioses de la litterature, rimagination avcc laquelle ils ont 6te inventeurs dans les sciences. En particiilier, le travail de la traduction peut fournir une riche moisson de principes et d'idees, devenir une excellenle ecole dans I’art d’ecrire : « Dans la litterature comme dans le commerce, une fortune sure et born6e, paisibie-

L’JEUVRE

ment acquise en faisaiit valoir le bien dcs aulres, est preferable a une indigence orgueilleuse qni joint la pretention de la depense a Texterieiir dc la misere ». Mais pour qu’il en soit ainsi, le traducteur doit 6tre le rival, plutdt que le copiste de son auteur; il doit risquer des expressions nouvelles, pour rendre ce quiest vif et 6nergique dans I’original, et ainsi il trouve le moyen le plus sur et le plus prompt d’enricliir les langues; enfin il n’en traduira que rexcellent, Les Morceaux choisis de Tacite et ceux que d’Alembert y a joints ^ « pour les jeunes etudiants », realisentils cet ideal? Nous n’oserions I’afirrmer; mais d’Alembert n’a pas to uj ours 6te vaincu dans la lutle qu’il a entreprise, apres Racine, contre « le plus grand peintre de I’antiquite ». Il serait facile de montrer, par des citations nombreuses, que le traducteur de Tacite n’a pas diminue la repulation de I’auteur du Discours lireiiminaire. Ya\ est-il de meme des autres oeuvres litteraires de d’Alembert? 11 en est plus d’une qui fut mal accueillie des contemporains et que Ton aurait pu, sans inconvenient, condamner a I’oubli; tels sont XApologie de I'etude^ la Latinite des modernes^ le Dialogue entre Descartes et Christine aux

1. A noter cette traduction d’une pens4e de Bacon : « Quelle doit 6tre dans les affaires la premiere qualite? — L’audace. — Quelle est la seconde? — L’audace. — Que est la troisieme? — L’audace. » — Si Ton se rappelle la formul c^lfebre de Danton, on sera convaincu que les hommes de la Revolution avaient lu d’Alembert.

DISCOUHS PREL. OR l'ENCTCL.

INTRODUCTION

Champs-Elysees, les Reflexions sur la poesie, sur I' usage et I'abus de la philosophie dans les matieres de gout, etc. Toutefois la lecture n’en est pas inutile aux historiens de d’Alembert et du xviii® siecle. A plus forte raison en est-il de meme pour I'Essai sur la societe des gens de lettjxs : seul d’Alembert pouvait, sans declamation et sans pose, demander « que la pauvretefut un des mots de la devise des gens de lettres ». fj’article College, la lettre a J.-J. Rousseau, les jugements sur V Emile Qi la Nouvelle Heloise, la Liberie de la musique, les Reflexions sur Vhistoire sont dans le meme cas.

Mais que penser des Eloges historiques?

D’Alembert voulait d’abord en faire un utile complement de I’esquisse rapide qu’il avail donnee, dans le Discours preliminaire, de I’histoire des sciences et des arts : « L’eloge d’un liomme de lettres, disait-il, doit etre le recit de ses travaux... il faut qu’il montre aux lecteurs instruits ce que les sciences ou les lettres doivent a celui qu’on loue, le point-oil il les a trouvees et celui oii il les a laissebs ». D’ailleurs il est tres resolu a dire la verite et a attaquer « toutes les sottises replies ». Mais bientdt il s’apergoit que la tache entreprise est lourde et difficile : « Je suis occupe, ecrit-il le 14 mai 1779, a la confection de Vllistoire de t A cademie francaise. — Je me sers du mot confection, parce que je regarde cettc Mstoire comme une ospbce de ]>ilule que le secretaire est obligb de faire et d’avaler. Je taclierai

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