COMMENT CES COLONS PARVIENNENT-ILS DANS LA FORÊT
Ces colons partent chacun do leur côté, rarement en groupes importants. Ils vont généralement au plus près, suivent les chemins ouverts dans la forêt ou s'en éloignent d'après une idée qui leur vient, ou une information qui leur est fournie ; s'enfoncent quelques fois dans le bois, isolés de tous, sans chemins les reliant au reste du monde. Après des années de misères de toutes sortes, le gouvernement viendra peut-être à leur secours, leur donnera une sortie. Il y en a ainsi d'établis à des vingt, trente et cinquante milles de nos établissements, L'hiver la raquette, l'été le canot voilà leur moyen de transport. Et encore sont-ils fixés sur de bonnes terres ? Combien de fois après avoir laborieusement abattu la forêt, nont-ils pas constaté avec chagrin que le sol était ingrat et qu'il le serait toujours.
Il y a ainsi des paroisses entières qui n'auraient jamais du être prises dans la forêt. Les arbres y étaient grands et forts mais le champ du cultivateur n'y portera jamais d'abondantes récoltes. Le bois y valait beaucoup, ce qui lui reste, pas grand chose.
Les éléments de la colonisation ont été ainsi laissés à eux-mêmes, ils se sont fixés comme ils ont pu, un peu au hasard. Pouvons-nous guider ces éléments précieux, les pousser, réunis, dans nos riches vallées où l'épaisse couche d'allu-
vion leur promettra le succès ; les faire renoncer au système de chacun pour soi, de chacun de son côté, en finir avec l'isolement qui paralyse tout, le remplacer par les bienfaits du groupe, l'action bienveillante de la paroisse. ? C'est bien ce que je me propose et, pour m'eneouragor, j'ai l'expérience de ce qui vient d'être pratiqué parmi nous durant les trois ou quatre dernières années.
Dans un but excelle Qt à leur point de vue, des hommes en position de commander l'estime du public, sont venues parmi nous recruter des paroisses entières, pour en peupler notre Nord-Ouest canadien. Aidés des facilités qu'accorde libéralement la compagnie du chemin de fer du Pacifique, elles expédient au printemps plusieurs trains emportant des colonies complètes. Ces familles transportées, avec leurs effets et même leur roulant, s'en vont à deux ou trois mille milles do distance. C'est toute une paroisse qui voyage là et qui va s'implanter sous d'autres cieux.
Ne pourrions nous pas essayer quelque chose de semblable pour aller dans un même but à une petite distance, en restant chez nous, dans notre Province ?
Dans des cantons fertiles, à la portée de chaque diocèse je ferai indiquer par l'explorateur du département le meilleur endroit sur lequel on pourra diriger les colons. Je demanderai aux missionnaires agricoles au moment de leur visite dans les paroisses de vouloir bien recueillir les noms de tous ceux qui veulent aller aux terres nouvelles. Tous de la même région seront dirigés autant que possible sur le même point. La paroisse devra se former du coup et sera alors facilement pourvue de chemins par le gouvernement. Si les colons souffrent aujourd'hui du manque de routes, c'est que les établissements sont trop multipliés et trop épars. Les ressources à notre disposition ne peuvent suffire.
Eéussirons-nous ainsi à guider le courant de l'émigration vers les terres de la couronne, à le coordonner de manière que là comme ailleurs l'union fasse la force : c'est ce que j'espère, grâce au mouvement puissant que nous constatons. Et le colon, loin d'avoir à prendre seul et tristement le chemin de la forêt, pour y souffrir longtemps, y arrivera au contraire heureux, trouvant de nouveaux voisins, enchantés de lui accorder aide et bonne compagnie.
Dans un groupe comme celui-là, le progrès sera rapide, on s'entr'aidera efficacement et le secours accordé par le gouvernement bénéficiera à un plus grand nombre. On pourra de suite recevoir la visite du conférencier, du missionnaire agricole.
Aussitôt que le nombre des vaches laitières atteindra le chiffre de cinquante, qu'un aide modéré soit de suite accordé pour permettre l'installation d'une beurrerie ou d'une fromagerie. Dès lors la position est sauvée.
L'industrie laitière chez le colon, voila le meilleur moyen de faire promptcmcnt son succès. Quand la fabrique lui paiera régulièrement le produit de
ses vaches, il se chargera volontiers de la confection et de l'entretien de ses routes. Pour commencer, ses bois francs lui fourniront le pâturage, et ses défrichements brûlés, le maïs, la lentille et l'avoine pour l'hiver.
Combien do colons, dans les localités où nous fesons encore tous les chemins, m'ont déclaré et ont déclaré aux députés, qu'ils s'en chargeraient bien volontiers si nous pouvions leur assurer la fabrique de beurre ou de fromage.
Je ne crains pas de dire qu'on pourrait,de cette manière,employer avec avantage une partie de l'octroi que nous consacrons aux chemins de colonisation.
J'ai bien un peu, mais pas autant que j'aurais voulu, pratiqué ce système et les résultats en sont merveilleux. Grande est la joie de ces colons, — la plupart ayant quitté leurs paroisses pauvres, — de pouvoir de suite gagner de l'argent sonnant, reçu tous les mois tout en se taillant un beau patrimoine dans la forêt. La nouvelle de ce succès se répand de suite, les colons arrivent avec leurs bestiaux. Dès la seconde année, le nombre de vaches qui n'était d'abord que d'une cinquantaine monte à soixante et quinze et quatre- vingt. Au bout de deux ou trois ans la fabrique fonctionne sans aide et une nouvelle paroisse jeune et vaillante a surgi pour la province.
Je ferai raconter pour la chambre ou dans le Journal d Agriculture, l'histoire d'un de ces établissements de colonisation on pleine foret où la fromagerie a semé l'aisance dès les commencements. Nous l'avonB aidé, et en retour de l'aide on s'est chargé gaiement des routes. Elles conduisent aux fabriques pour y porter le lait et en rapporter l'argent. De l'argent dans la forêt ! voilà toute une trouvaille, quand les chantiers ont disparu.
L'essai tenté,nous encourage fortement à continuer. Les fabriques de beurrerie et les fromageries sont appelées à rendre les plus grands services à la colonisation ; mais pour cela il faut que celle-ci se fasse par groupes, il faut la ramasser, ne pas se contenter d'ouvrir bruyamment de longues routes, les planter ici et là de maigres colonies et appeler la population à s'y placer à sa guise. Beaucoup partent, mais pour revenir avant longtemps. Les chemins ne peuvent être entretenus, ils sont trop maigres de population ; la forêt menace de reprendre son domaine. Voilà ce que l'on gagne à disséminer son action et ses forces. La vie de ces pauvres établissements sera pendant des années <métive. Ce n'est pas qu'on ait eu tort encore d'être allé au loin, en pleine forêt, occuper un beau poste où tout se prêtait à un fort établissement, mais on aurait dû y arriver en force, pour y créer un foyer de vie et d'activité.
Aujourd'hui il va falloir s'appliquer à remplir tous ces cadres que nous avons devant nous, où Ton a trop embrassé à la fois; il va falloir remplir tout cela de population avant de jeter de nouvelles colonies en avant. Concentrons notre action, condensons nos efforts et nos moyens et là où nous serons, soyons y prospères.
Avec l'aide des hommes de bonue volonté, on pourra, je l'espère, préparer les jeunes essaims ; on préviendra ceux qui se proposent de devenir colons. Le départ se fera avec ensemble à l'automne pour V efferdochage ; surtout on se donnera le mot pour monter avec les familles prendre possession du nouveau patrimoine faire les brûlés et les premières semailles. En compagnie, et compagnie nombreuse, le compatriote est toujours heureux, travaille avec ambition. Ne le laissons plus s'isoler et s'exiler. Faisons pour notre colonisation ce que le Pacifique fait pour celle qui l'intéresse.
En dressant la liste, dans chaque paroisse, de ceux qui veulent prendre des terres nouvelles nous raccollerons peut-être en même temps ceux qui se proposent d'émigrer aux Etats-Unis, ou ceux qui en reviennent ; ces derniers sont nombreux cette année. Nous aurons ainsi comme une tenue de livre qui nous dira les éléments que nous avons à guider et protéger.