‹ Discours... prononcé á Patignies (Namur) en 1863Chapitre 3 sur 5 · II. — Grouvernement · texte numérisé non relu

II. — Grouvernement

La démocratie, ai-je dit, c'est le gouvernement de chacmi et de tous, c'est-à-dire où la loi est à la fois l'expression de ridée individuelle et de l'idée collective. Elle est fondée sur ce principe : que nul n'est tenu d'obéir qu'à la loi qu'il a lui-même consentie.

Mais, selon qu'elle réalise plus ou moins ce principe, la démocratie peut exister à divers degrés. Passons en revue les diverses formes de gouvernement qu'a revêtue ou que doit revêtir l'humanité. Nous jugerons de leur valeur respective d'après le degré de démocratie qu'elles contiennent, c'est-à-dire selon qu'elles s'éloignent ou se rapprochent de notre formule : Nul n'est tenu d'obéir qu'à la loi qu'il a lui-même consentie. Cette formule sera comme le tnètre avec lequel nous mesurerons les gouvernements passés, présents et futurs. Malheur à ceux qui seront trouvés trop courts, car le jour viendra où le peuple les condamnera irrévocablement pour crimes de liberticide et de lèse-égaUté. El inventisunt minus habentes.

On peut classer ainsi les diverses formes de gouvernements, en suivant l'ordre historique et logique :

Monarchie absolue ;

Monarchie constitutionnelle et représentative.

RépubUque présidentielle et représentative (avec ou sans suffrage universel).

Gouvernement répubUcain par une assemblée sortie du suffrage universel.

Législation directe.

Anarchie.

Remarquez qu'entre chacune de ces grandes divisions il

peut y avoir plus d'une nuance intermédiaire. Je ne m'y arrêterai pas.

La monarchie absolue est le gouvernement d'un seul, d'un personnage unique portant le titre de roi ou d'empereur et dont le pouvoir n'est contrebalancé par aucun aut re. Les monarques absolus coLsidèrent la position qu'ils occupent conmie leur revenant de droit ; le pays tout entier avec tout ce qu'il renferme, hommes et choses, est leur domaine. Ils se transmettent les peuples de père en âls, comme ils font des chevaux de leurs écuries ou des chiens de leurs meutes ; ils ont la faculté de pressurer et mitKûUer à merci la nation, comme on rosse son chien, comme on fouette son cheval. Sous ce régime, il est évident que nul, hormis le monarque, ne peut dire qu'il a librement consenti à la loi.

La monarchie constitutionnelle estcelle où leroi, comme en Belgique, au lieu de gouverner d'après sa seule volonté, est assujetti à un code politique appelé charte ou constitution. Ce code ordinairement est l'œuvre, non pas du peuple ni des députés du peuple, mais des délégués de l'aristocratie, du clergé et de la bourgeoisie. En Belgique^ par exemple, sur une population de 4,600,000 habitants, il n'y a que 90,000 électeurs, le reste de la nation n'a pas le droit de choisir ses mandataires. Dans une monarchie constitutionnelle, d'après le fameux mot de M, Thiers, le roi règne et ne gouverne pas ; quant au gouvernement, c'est l'affaire d'une demi-douzaine de ministres, d'une assemblée aristocratique ou plutocratique appelée Chambre des Lords, ou Chambre des Pairs, ou Sénat, et d'une assemblée bourgeoise que l'on appelle Chambres des Communes, des Députés ou des Représentants.

Que les partisans de beau régime veuillent bien me réfuter ce dilemme :

Si le roi règne sans gouverner, s'il ressemble à ce

soliveau que Jupiter envoya aux grenouilles ,qui, elles aussi voulaient avoir un roi; je vous le demande à quoi boa co poi-là? Et pourquoi, par exemple, lui jeter tous les ans 3 millions, fruit de plus de 3 milliards de gouttes de notre sueur, à nous hommes des champs ou des ateliers? Il faut avouer que c'est là un luxe inutile et qui nous coûte un peu cher. Mais si au lieu de se borner à son rôle de soliveau, si tout en n'ayant pas l'air de gouverner, le roi gouverne réellement par l'appât de l'or, des dignités, des places lucratives, des titres, des décorations et des distinctions honorifiques, ceux qui dans l'esprit de la Constitution sont les seuls gouvernants; en un mot s'il emploie les moyens pécuniaires et autres, que le pays met à sa disposition, àrépandre la corruption depuis le plushaut jusqu'au plus bas de l'échelle administrative et gouvernementale, alors quelle grande différence trouvez-vous entre ce régime et celui de la monarchie absolue? Le premier opprime par la ruse et la corruption comme le second par la force brutale. Oppression pour oppression, convenez donc que la monarchie absolue est un système moins tartufe et moins immoral que la royauté constitutionnelle! (Interruptions.)

M. Wassbigb. — Vous attaquez le roi Léopold, le roi le plus honnête, le plus libéral qui fût jamais.

Le Citoyen De Paepe. — J'ai attaqué la royauté et non le roi...

Le Citoyen Brisméb. — Personne ici n'a prononcé le nom de Léopold, il n'y a que ce monsieur là-bas (en désignant M. Wasseige),.. Ce monsieur serait-il un agent provocateur?... (Les altercations continuent ainsi pendant quelques instants et ce n'est pas sans peine que le président parvient à faire régner le silence.)

• Le Citoyen De Paepe. — Je ne m'occupe pas de persour

nalités^pas plus du roiLéopold que de Fempereur du Japon» je ne m'attaque qu'aux institutions et aux principes.

Voilà donc à quoi aboutit la monarchie constitutionnelle : 4,510,000 personnes, appartenant pour la plupart à la classe des prolétaires, gouvernés par 90,000 électeurs propriétaires et boutiquiers, lesquels sont eux-mêmes gouTernés par quelque chose comme 200 représentants, sénateurs et ministres, lesquels à leur tour sont (sans vouloir en convenir) gouvernés par un monarque irresponsable.

Certes, ce n'est pas sous un pareil régime que nul n'obéit qu'à la loi qu'il a lui-même consentie. Êi cependant, comme conception, quel progrès immense sur la monarchie absolue! quelle tendance vers la démocratie! Déjà le pouvoir est partagé, plusieurs y participent. Quel est le monarque constitutionnel qui oserait dire tout haut, comme Louis XIV : l'Etat, c'est moi !... Si de fait le peuple n'est rien, au moins est-il déclaré sur le papier que « tous les pouvoirs émanent de la nation )>. Ma foi! c'est déjà quelque chose, pas grand chose pourtant. Enfin, constatons toujours qu'il y a progrès dans l'idée.

Mais absolue ou constitutionnelle, la monarchie suppose ïhérédité. De là il suit que le pays peut tomber entre les mains du plus sot comme du plus méchant des hommes» du plus imbécile comme du plus rusé, entre les mains d'un Claude ou d'un Augustule comme entre celles d'un Tibère ou d'un Néron ; après Charlemagne vient Louis le Débonnaire, après Louis XI Charles VIII, après Charles-Quint Philippe II, après Louis XIV Louis XV et puis Louis XVI. Supposons un roi honnête homme : peut-il transmettre à son fils sa probité en même temps que la couronne? La sagesse et la vertu sont-elles donc héréditaires?... Voyez un peu l'absurdité : Qui de vous, cultivateurs ardennais, voudrait confier ses bestiaux au premier venu? C'est

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cependant ce que Ton fait, sous toutes les monarchies, de ce vil bétail qu'on appelle le peuple! Car enfin, lorsque Tancien roi vient à mourir, il faut bien que le pays accepte le nouveau roi tel qu'il est s©rti du ventre de sa mère.

Je pourrais faire valoir une foule d'autres motifs contre la monarchie absolue ou constitutionnelle : un roi a besoin d'un palais, d'une cour, d'un luxe royal, d'une nombreuse valetaille, etc. Ce grand train est imité de loin par les familles riches comme par tout ce qui s'approche du pouvoir, et ne peut manquer d'exercer sur les mœurs du peuple une influence pernicieuse. Puis, il faut bien aussi que le monarque ait une armée, il faut aussi qu'il puisse délivrer des titres de noblesse : une monarchie sans noblesse et sans armée, û! ce serait comme un printemps sans fleurs!

Après avoir vu ce que c'est que la monarchie sous ces deux formes principales, passons à l'examen des principales formes du gouvernement républicain.

J'app«lle république présidentielle et représentative celle à la tête de laquelle se trouve d'une part une assemblée formant le pouvoir législatif, de l'autre un président avec ses ministres formant le pouvoir exécutif. Entre ce réglne et le précédent quelles sont les différences capitales? Qu'au lieu d'un monarque héréditaire et irresponsable, à la tète de l'État se trouve un monarque élu pour un certain nombre d'années et responsable! Certes, l'abolition de l'hérédité et de l'irresponsabilité royale est un progrès réel; ce n'est pas moi, républicain, qui le mettrai en doute. Si en outre, l'assemblée et le président, au lieu d'être nommés par quelques électeurs privilégiés, par ceux qui payent une certaine contribution à l'État, sont élus pour tous les citoyens, c'est évidemment un pas de plus dans la voie de la démocratie. Eh bien, citoyens»

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l'état de choses que je viens de vous décrire est précisémeut celui qui a existé en France, en 1848, après le gouvernement provisoire et la constituante.

Mais si ce régime a quelques avantages, il a plus encore de dangers. Qui ne voit que la position élevée de cet homme dont on fait le chef de TÉtat est un stimulant à Torgueil et à l'ambition, une source de privilège et d'inégalité? Qui ne voit que donner ainsi à un homme le droit de disposer de Tarmée, lui abandonner la nomination des fonctionnaires et de la magistrature, lui confier en un mot toutes les forces de la nation, c'est lui donner tous les moyens d'assouvir ses désirs ambitieux, c'est l'inviter en quelque sorte à violer ses serments et le pousser à l'usurpation? Qui ne voit encore que cette division des deux pouvoirs issus tous deux du suffrage des citoyens, doit tôt ou tard, mais inévitablement, amener des conflits mortels pour l'un ou pour l'autre, funestes à la liberté et à l'égalité.

L'expérience de ces derniers temps ne montre que trop où peut conduire pareil système gouvernemental : à la dictature où à l'empire, c'est-à-dire à la monarchie plus ou moins absolue. Pas n'est besoin, pour en acquérir la certitude, de fouiller dans les annales du passé, d'évoquer les fantômes des usurpateurs célèbres de l'antiquité; rappelons-nous seulement Napoléon P'et Salouque; et plus près de nous encore, n'oublions pas comment a été amené le coup d'État de 1852 et comment l'Empire a succédé en France à la République.

Cette forme de gouvernement républicain porte donc en elle-même les germes de sa destruction.

On en a conclu qu'à l'assemblée seule devait appartenir le droit de gouverner, qu'elle devait garder pour elle les deux pouvoirs législatif et exécutif. Pour cela, elle ferait exercer les diverses fonctions d'exécution par^ des com-

missions prises dans son sein et révocables à tout moment. Sous ce régime plus de monarque héréditaire ou temporaire, plus de chef de la nation, rien qu'une assemblée de représentants de la nation. On le voit, nous avançons de plus en plus dans la voie républicaine et démocratique.

Mais c'est ici le moment d'examiner ce que vaut lô système représentatif en lui-même. Est-il Tidéal de la démocratie? Mesurons-le à notre mètre, appliquons-lui notre principe, et la réponse sera trouvée : La liberté et l'égalité, bases de la démocratie, exigent que nul ne puisse être soumis qu'à la loi qu'il a lui-même consentie. Que conclure de ce principe ? Que, comme il peut très bien arriver que le représentant soit infidèle à son mandat, c'est-à-dire vote sur les lois conformément à ses désirs personnels et contrairement aux vœux de ses mandataires, la loi doit émaner directement du peuple sans intermédiaire de représentants.

Il ne suffit donc pas d'abolir monarchie et présidence et de remplacer le suffrage restreint par le suffrage universel, ce serait s'arrêter au milieu de la route en dépit de notre principe qui nous crie: en avant I... en avant vers la liberié et l'égalité complète, intégrale ! en avant vers la destruction du despotisme gouvernemental ! Il faut enfin transporter au peuple le droit de faire sa loi directement. C'est ce que l'on appelle : législation directe ou gouvernement du peuple par le peuple.

Mais supposons que les représentants, n'écoutent jamais leur raison individuelle ou leurs désirs personnels, votent en véritables machines conformément au mandat qu'ils ont reçu ; supposons de plus que tous les membres de la nation sans exception soieiit électeurs, que le suffrage universel existe dans toute sa plénitude ; supposons enfin que tous les électeurs prennent part au vote ; voyons si, même dans ces circonstances, la représentation est réelle; ' en d'autres termes, voyons si les prétendus représentants

de la nation, au lieu de représenter la nation entière, ne représentent pas plutôt la majorité de la nation ou même, dans certain cas, la minorité seulement. Pour faire mieux comprendre ma pensée je prends deux exemples :

Premier exemple : La majorité est représentée, la minorité ne Test pas.

Je suppose une ville de 3,000 électeurs et que la règle soit qu'il faille un représentant sur 1,000 électeurs. Il y a deux partis dans cette ville, il y a 2,000 électeurs catholiques et 1,000 électeurs libéraux. Comme il faut trois représentants, chacun des deux partis propose ses trois candidats; les trois candidats catholiques obtiendront chacun 2,000 voix, les trois candidats libéraux en obtiendront 1,000. En conséquence les trois candidats catholiques seront nommés. Et Ton dira alors que cette ville est représentée! mensonge! les catholiques sont représentés, les libéraux ne le sont pas. Pour que la ville fût réellement représentée, il faudrait au moins qu'elle ait des représentants catholiques en proportion des électeurs catholiques, et des représentants libéraux en proportion des électeurs Ubéraux. Dans le cas que je suppose, il faudrait donc 2 représentants catholiques et 1 Ubéral.

Deuxième exemple : La minorité est représentée, la majorité ne Test pas.

Je suppose une ville de 15,000 électeurs ; il faut 15 représentants, c'est à dire 1 représentant sur 1,000 (Je prends ces chiffres-là pour être le plus clair possible). Or, parmi ces 15,000 électeurs, il y a :

1,000 partisans de la législation. directe.

2,000 w du gouvernement par rassemblée.

3,000 « de la république présidentielle.

4,000 » de la monarchie constitutionnelle.

5,000 » de la monarchie absolue.

Quels seront les candidats qui obtiendront le plus de voix (toujours en supposant que chacun de ces partis propose 15 candidats ; s'il en est qui ne proposent pas de candidats c'est qu'ils savent bien d'avance que leur opinion ne sera pas représentée, c'est que la lutte leur paraît superflue) ? Ce seront évidemment les candidats de la monarchie absolue qui obtiendront le plus de voix ; ils seront donc nommés, considérés comme représentant les 15,000 électeurs, et ils n'en représenteront en réalité que 5,000; 10,000 citoyens ne seront pas représentés.

Mais ici je prévois une objection : On me dira qu'il est d'usage que pour être élu il faille avoir la majorité absolue, c'est-à-dire au moins la moitié plus un des suffrages. Bon ! mais alors qu'adviendra-t-il ? Il faudra procéder à de nouvelles élections et puis? Si les partisans de la législation directe, ceux du gouvernement par l'assemblée et ceux du pouvoir présidentiel, en un mot lc*s républicains de toutes nuances, s'entendent, le résultat sera le même que tantôt, aucun de leurs candidats n'obtiendra la majorité absolue ; si, aussi indifférents à la monarchie constitutionnelle qu'à la monarchie absolue, les républicains s'abstiennent, alors les candidats de la monarchie absolue, représentant 5,000 citoyens, seront triomphants ; si, craignant de voir tomber le pouvoir entre les mains des partisans de l'absolutisme, les républicains votent pour la liste des monarchistes constitutionnels, la liste de ces derniers passera, mais ces monarchistes constitutionnels élus ne représenteront pas pour cela l'opinion des 1,000 partisans de la législation directe, ni celle des 2,000 partisans du gouvernement par l'assemblée, ni celle des 3,000 partisans de la république présidentielle, ils ne représenteront tout bonnement que leur parti.

De sorte que, dans ce dernier cas, au heu de représenter comme tout à l'heure une minorité de 5,000 citoyens,

les éittt ne représenteront qu'une minorité de 4,000; au lieu de 10,000 citoyens non représentés, il y en aura 11»000

Pour qu'un pays fût réellement représenté, il faudrait que tous les partis, toutes les opinions, toutes les aspiratiofiâ et tous les intérêts le fussent. Sans cela le système représentatif n'est qu'un mensonge. Mais ne voyez- vous pas que c'est la rédaction à l'absurde du système représentatif ?I1 y a autant d'opinions, d'aspirations etd'intérèts. divers qu'il y a d'individus. Donc il faudrait qu'il y eût autant de représentants que d'individus, c'est-à-dire que tout le monde fût représentant ou plutôt qu'il n'y eût plus de représentants, que chacun votât directement sur la loi. Nous voilà de nouveau à la législation directe. Donc, de même que la monarchie et la république présidentielle, le système représentatif se démolit lui-même et porte dans son sein les germes de sa destruction ; ce qui le tue c'est son propre principe. Pour que le système représentatif existe, il faut qu'il n'existe pas. Cela peut sembler paradoxal, mais cela est vrai.

Mais on conçoit que la législation directe n'est guère possible au sein de grandes nationalités, qu'elle exige une extrême décentralisation, qu'il faut au moins que chaque commune soit rendue à son indépendance, à son autonomie, à sa vie propre enfin, quitte à fédère^'* ensuite les communes entre elles. Décentralisation, indépendance communale, fédéralisme, telles sont les conditions sine qua non du gouvernement direct du peuple par le peuple; la centralisation, l'unité, le nationalisme seraient sa mort, et partant la mort de la liberté; nous remonterions bientôt toute l'échelle que nous venons de descendre, il faudrait retourner au représentativistne, à la présidence, au constitutionnalisme, à l'absolutisme, finalement à la monarchie absolue universelle, idéal du pouvoir fort, unitaire et centralisateur.

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Et maintenant la législation directe satisfait-elle à notre principe? Sous ce régime, nul n'obéit-il qu'à la loi qu'il a lui-même consentie? Tout en reconnaissant qu'aucune autre forme de gouvernement n'arrive aussi près de la réalisation de ce principe, je n'hésite pas à répondre : Non. Avec la législation directe qui est-ce qui fait la loi? C'est la majorité. Et qui fait la majorité? C'est le nombre. La souveraineté du nombre c'est encore toujours sous une s^tre dénomination, la souveraineté de laforce. La justice, fl| raison, la scieoce, seules, devraient commander à HÎomme, et tout pouvoir se fonde sur la foi aveugle, la force brutale, le droit d'aînesse, l'hérédité, le cens électoral, ou le nombre ! Qu'y a-t-il dans toutes ces choses, foi ou force, hérédité ou nombre, de juste, de rationnel, de scientifique? Qu'est-ce que le nombre? Quelle valeur morale renferme- t-il pour avoir droit à notre respect? La vérité ne peut-elle pas se trouver du côté de la minorité, n'en avons-nous pas des preuves chaque jour?

D'ailleurs, la loi n'étant l'expression que de la majorité, la minorité est donc tenue d'obéir à la loi qu'elle n'a pas consentie : c'est contraire à notre principe.

La législation directe elle-même n'est donc pas encore le dernier mot de la démocratie, le gouvernement de chacun et de tous puisqu'elle n'est en définitive que le gouvernement de la majorité. Tandis que sous les autres systèmes que nous venons de passer en revue c'est le plus petit nombre qui gouverne le plus grand, ici c'est le plus grand nombre qui gouverne le plus petit.

Non, ce n'est pas là le vrai gouvernement de chacun et de tous I L'idéal de la démocratie ne peut être que l'anarchie; non pas l'anarchie daas le sens de désordre, de confusion, mais anarchie dans le sens qu'indique l'étymologie du mot (de a, privatif, et arcM, commandant, autorité, pouvoir, gouvernement.) L'an-archie, c'est donc

Tabsence de tout gouvernement, de tout pouvoir. Oui, l'anarchie, voilà où doivent nous conduire en fin de compte les aspirations de Thomme vers une liberté toujours plus grande et vers une égalité toujours plus rigoureuse. Oui, l'anarchie, où nous devons aboutir un jour, entraînés par la puissance du principe démocratique, par la logique, par la fatalité de l'histoire.

L'humanité, partie de la monarchie absolue, forme primitive et la plus expressive du gouvernement, marche, en passant par la monarchie constitutionnelle, par le pouvoir présidentiel, par le gouvernement de l'assembléf^ par la législation directe, vers l'anarchie, forme défini tiVe et la plus élevée de la liberté. Telles sont les destinées de l'humanité, telles sont les tendances révolutionnaires qui lui sont inhérentes.

Qu'est-ce en effet que la révolution, si ce n'est l'amoindrissement constant de l'autorité au profit de la liberté, la destruction progressive du pouvoir au profit de l'affranchissement des individus? Et qu'est-ce que le constitutionnalisme, la présidence, le parlementarisme, le suffrage universel, sinon les étapes de la révolution, cette éternelle voyageuse? Et qu'est-ce enfin que la législation directe, si ce n'est un pont jeté entre le gouvemementalisme et l'an-archie, entre la vieille société gouvernementale et le nouveau monde industriel et économique?

C'est un fait historique incontestable, que la liberté grandit à mesure que la puissance gouvernementale s'amoindrit, et vice-ver sa, le pouvoir s'accroît en raison inverse de la hberté. Donc pour porter la liberté au plus haut degré (et c'est la tendance de la démocratie), il faut réduire le gouvernement à zéro.

Mais il n'en est pas moins vrai que l'humanité dans sa phase actuelle, vu le désordre moral et économique qui

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règne de toutes parts, a besoin encore d'être gouvernée ; le gouvernement et les lois sont encore pour elle des éléments d'ordre et de sécurité. L'anarchie ne pourra s'établir qu'après une réorganisation sociale qui aura supprimé la misère et aflTranchi le prolétariat par le crédit gratuit, la formation des associations ouvrières, la transformation de la propriété, en un mot en rétablissant l'équilibre entre les forces économiques. Alors, mais alors seulement, le gouvernement se dissoudra dans l'organisme industriel ; car, comme le dit Henri Saint-Simon, celui que Béranger appelle le prophète : « l'espèce humaine a été destinée à passer du régime gouvernemental ou militaire au régime administratif et industriel, après avoir fait suffisamment de progrès dans les sciences et l'industrie. >»

Et puisqu'il en est ainsi, puisque l'humanité ne peut se passer encore de gouvernement, quel est celui dont elle doit faire choix et qu'elle doit accepter en dernière analyse? Celui qui est le moins contraire au principe démocratique, à la législation directe, mais en ayant soin de donner à la minorité le plus de garanties possibles et de mettro au-dessus du droit de la majorité, comme absolument inviolables, les droits suivants dans toute leur plénitude, sans la moindre restriction ;

Droit pour chacun de proposer et d'amender la loi sans intermédiaire de représentants.

Liberté de conscience.

Liberté d'enseignement.

Liberté de la presse.

Liberté d'association.

Droit de réunion.

Avec l'usage de ces libertés, la minorité peut travailler à devenir majorité à son tour ; et si elle a la vérité de son

côté, elle y parviendra tôt ou tard. Ces garanties, sans détruire le vice du système, l'atténuent cependant un tantinet.

Quant à la besogne administrative, elle se ferait dans chaque commune par des employés relevant immédiatement du peuple, révocables en tout temps, qui ne seraient revêtus d'aucune autorité, mais seraient tout simplement les commis de la commune. Inutile d'ajouter qu'U serait de l'intérêt de chaque commune de simplifier !ç plus possible le travail d'administration.

Je résume :

Plus de monarchie absolue.

Plus de monarchie constitutionnelle.

Plus d'hérédité.

Plus de présidence.

Plus de représentation ni d'aliénation de pourvoirs.

Plus de centralisation ni politique ni administrative.

Nous voulons :

La législation directe du peuple par le peuple.

Les garanties pour la minorité.

La décentralisation politique et administrative.

L'indépendance communale.

La fédération des communes.

Mais le but ultérieur que poursuit la révolution c'est l'anéantissement de tout pouvoir, c'est — après une transformation de la société — l'élimination de la politique par l'économie sociale, de l'organisation gouvernementale par l'organisation industrielle, c'est l'anarchie.

Anarchie, rêve des amants de la liberté intégrale, idole des vrais révolutionnaires ! Longtemps les hommes t'ont calomniée et indignement outragée; dans leur aveu-

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glement, ils t'ont confondue ay^e le désordre et le chaos, tandis qu'au contraire le gouyanement, ton ennemi juré, n'est qu'un résultat du désordre social, du chaos économique, comme tu seras toi le résultat de l'ordre, de l'harmonie, de l'équilibre^ de la justice. Mais déjà les prophètes t'ont entrevue sous le voile qui couvre l'avenir et t'ont proclamée l'idéal de la démocratie, l'espoir de la liberté, le but suprême de la révolution, la souveraine des temps futurs, la terre promise de l'humanité régénérée !.. C'est pour toi que succombèrent leshébertistes en 1793, ils ne songeaient pas que ton heure n'était pas venue ! Et dans ce siècle, que de penseurs ont eu le pressentiment de ta venue et sont descendus dans la tombe en te saluant comme les patriarches mourant saluaient le rédempteur ! Que ton règne arrive, Anarchie !

XXI, — Propriété

Ce que nous avons fait pour le gouvernement nous allons le faire pour la propriété : nous discuterons sa légitimité, puis nous examinerons ses conséquences, les résultats qu'elle produite

Et d'abord, qu'est-ce que la propriété ?

Un des hommes politiques des plus honorables de la Belgique et qui fut en même temps un écrivain socialiste des plus distingués, le citoyen De Potter, dans son Catéchisme social, répond ainsi à cette question : « C'est l'appropriation d'une chose par une personne à son usage. »

Malgré mon respect pour le citoyen De Potter, que nous avons connu* à Bruxelles, portant sous un front blanchi

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par le temps une intelligence jeune et vigoureuse qu'il avait consacrée durant toute sa vie à Tétude de la philosophie et de la science sociale, et dans un corps affaibli par ïkge une âme forte et un cœur généreux — malgré ma vénération pour cet homme de bien, je trouve la réponse que je viens de citer, complètement inexacte.

La propriété n'est pas seulement le droit d'approprier une chose à son usage, le droit d'user, mais aussi le droit A'abuser. Toutes des définitions légales de la propriété sont d'accord sur ce point. La constitution de 1793 définit ainsi la propriété : « Le droit de jouir etde disposera son gré de ses biens, de ses revenus, du fruit de son travail et de son industrie » (il aurait été bien plus juste encore de dire : du fruit du travail et de l'industrie des autres, nous le verrons tout à l'heure). L'article 544 du code civil dit : «La propriété est le droit de jouir et disposer des choses de la manière la plus absolue, pourvu qu'on n'en fasse pas un usage prohibé parlaloi. »> Et l'article 546 ajoute : « La propriété d'une chose, soit mobilière, soit immobilière, donne droit sur tout ce qu'elle produit, et sur ce qui s'y unit accessoirement, soit naturellement, soit artificiellement. » Quelle seigneurie que ce droit de propriété !

Certes, pour vivre, l'homme a ^besoin à'user des éléments fournis par la nature et des produits du travail, il a besoin de s'en servir ou de se les assimiler pour l'entretien de son existence. Mais faut-il conclure- de là, qu'il a le droit de se les approprier exclusivement, d'en abuser, de s'en servir pour exploiter et rançonner ses semblables, de les détruire sans utilité pour lui ni pour personne, d'en disposer enfin en maître absolu, puis encore de faire main basse sur ce qui s'y unit accessoirement? Non, il faut en induire tout simplement notre besoin de posséder, rien de plus.

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EQtre ridée de possession qui est la suite de ce besoin, et ridée de propriété par laquelle ua homme dit : « Cette chose est exclusivement à moi, elle est mon domaine, j'en use et j'en abuse ad libitum, je puis la donner, la vendre, la prêter, la louer, la laisser détériorer, l'anéantir, etc. »» entre ces deux idées il y a une énorme différence ; et la réponse de De Potter me semblerait plus juste si, au lieu de se rapporter à la propriété, elle se rapportait à la simple possession.

Pour moi, à cette question que nous nous sommes posée : « Qu'est ce que la propriété ? >», je n'hésite pas à répondre avec Proudhon : « La propriété c'est le voL »» J'ajoute même : « La propriété c'est l'assassinat. «Et je le prouverai :

Nous avons vu que la société doit avoir pour but d'assurer à l'homme, par le développement de ses facultés et la satisfaction de ses besoins le hbre exercice de ses droits.

Le premier des droits de l'homme, c'est assurément le droit de vivre, car sans l'exercice de ce droit l'exercice de tous les autres droits est impossible. La déclaration de 1793 résume ainsi les droits de l'homme : la Uberié, l'égalité, la sûreté et la... propriété. Mais il est évident que pour jouir de ces droits il faut vivre avant tout. Or donc, si je vous démontre que le droit de vivre est incompatible avec ce qu'on appelle le droit de propriété, que l'un détruit l'autre, que la propriété est mère du paupérisme et que le paupérisme est la mort des individus et de la société, ne faudra-t-il pas en conclure que c'est à tort que l'on a rangé la propriété parmi les droits de l'homme, il faut au contraire détruire ce droit de propriété.

Si le droit de vivre est le premier des droits de l'homme, le premier devoir de la société est de garantir à chacun de ses membres ce droit d'où découlent tous les autres.

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Ce droit de vivre, rhomme le possède par le fait même de sa naissance, de son existence.

La nature, en le mettant au monde, dit à l'homme : « Tu as le droit de vivre, de vivre de la double vie que comporte ton être, la vie matérielle et la vie intellectuelle; mais je t'ai fait dans de telles conditions que, pour vivre, tu as besoin de te nourrir, de te chauffer, de te vêtir, de te loger, voilà pour le corps ; tu as besoin aussi de la science, voilà pour l'esprit. »

De ce premier droit, le droit de vivre, dérive immédiatement deux autres droits qui sont corrélatifs :

l"" Le droit au travail, car sans le travail nous ne pouvons fournir à notre corps le pain, le feu, le vêtement, le gite, sans lesquels il ne peut vivre ;

2® Le droit à l'étude et à l'instruction : car c'est par l'étude et l'instruction que s'acquiert la science, le pain intellectuel.

Ce droit de vivre, la société actuelle le garantit-elle à chacun de ses membres ?

Poser cette question c'est la résoudre. La société actuelle ne reconnsdt ni ne garantit à l'immense majorité de ses membres le droit à l'existence, ce premier de tous les droits ; car elle ne leur reconnaît ni ne garantit le droit au travail, au travail sans lequel l'homme ne peut vivre, parce qu'il ne peut vivre saos consommer, qu'il ne peut consommer sans avoir produit, et qu'il ne peut produire sans travailler.

Et pourquoi tous les hommes, dans la société actuelle, n'ont-ils pas le droit au travail? Pourquoi y a-t-il des hommes qui veulent travailler, et qui meurent de faim faute de quoi occuper leurs bras? Parce qu'on ne peut travailler sans instruments de travail, sans outils, sans machines, sans matière première, sans la terre surtout (cette matière première de toute production), en un mot

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sans capitaux, et que ces capitaux sont exclusivement aux mains de quelques-uns, d'un petit nombre d'individus qui s'en sont emparés tantôt par la force et la violence, tantôt par la ruse et la spéculation.

Remarquez bien, citoyens, que je ne dis pas que l'État doit fournir à chacun du travail, que le gouvernement doit se faire agriculteur, cordonnier, tailleur, menuisier, mécanicien, se faire en un mot l'entrepreneur de toutes les industries ; mais je dis que la société, quel que soit le moyen qu'elle adopte, doit être constituée de telle sorte que le droit au travail y soit garanti à chacun. Je ne dis pas même, avec Louis Blanc, qu'un gouvernement répucain et émané du suffrage universel doit établir des associations industrielles et agricoles, sauf, une fois établies, à les abandonner à leur propre mouvement.

Je ne dis pas môme, avec la plupart des socialistes et avec un célèbre économiste anglais (John Stuart Mill), que le gouvernement devrait faciliter, par des avances de fonds et cela dans des Umites raisonnables, l'établissement de communautés industrielles basées sur des principes socialistes. Non, quelle que soit l'estime que je professe pour ces novateurs, socialistes et économistes, je suis de ceux qui n'ont de confiance que dans l'initiative des travailleurs saus protection du pouvoir. L'organisation sociale qui nous assurera à tous le droit de vivre en travaillant pour que nous n'ayons plus à mourir en combattant, peut et doit s'établir sans intervention d'aucun gouvernement puisqu'elle aura pour résultat l'hannihilation du gouvernementalisme.

D'ailleurs, demander à un gouvernement quelconque des secours ou des avances pour organiser la société de manière à ce que le travail soit garanti à chacun, n'est-ce pas lui demander qu'il consacre à cette œuvre une partie du budget? Le budget se forme par l'impôt, et tout impôt

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en définitive est payé par les travailleurs et aggrave ainsi la misère de ceux-là même auxquels il s'agit de venir en aide; c'est tourner dans un cercle vicieux.

Voici simplement ce que je soutiens : L'homme a le droit de vivre, il ne peut vivre sans consommer, il ne peut consommer que des produits, il ne peut produire sans travailler, il ne peut travailler sans instruments de travail; donc, le droit de vivre, c'est le droit aux instruments nécessaires au travail. Or, les instruments du travail, cela veut dire l'outil, la machine, l'atelier, la matière première, le sol. Mais si chacun a droit à toutes ces choses, personne ne peut se les approprier à l'exclusion des autres, personne ne peut en faire sa. propriété, puisque la propriété est le droit non d'avoir l'usage d'une chose, mais d'en disposer en maître absolu. Donc le droit aux instruments de travail anéantit le prétendu droit de propriété, donc le droit à la vie est incompatible avec la propriété; la propriété, c'est l'assassinat. Que M. Wasseige, notaire et propriétaire, me démolisse ce sorite s'il le peut. (Rires et rumeurs.)

Un petit nombre d'individus s'étant appropriés exclusivement tous les instruments de travail, il est arrivé que le grand nombre, pour pouvoir se servir de ces instruments indispensables à la vie, s'est vu dans la nécessité de subir les conditions stipulées parles propriétaires.

Or, la première condition que stipule le propriétaire, c'est que le travailleur, pour l'usage qu'il fait de la chose appartenant au propriétaire, payera un droit qui permettra à ce dernier de vivre sans travailler ou, du moins, de consommer plus qu'il ne produit.

Ce que le propriétaire oisif consomme, qui le produit, si ce n'est le travailleur? Il faut donc que ce dernier produise plus qu'il ne consomme. Or, pour qu'un iadividu ne perde pas ses forces, il faut que celles-ci soient sans cesse réparées par la consommation, de ce qu'elles

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ont perdu par la production. Mais la production étant plus forte que la consommation (puisqu'il faut produire pour entretenir le propriétaire), le travailleur dépense plus de forces qu'il n'en gagne» il s'affaiblit, il s'exténue, il se tue. La propriété, c'est l'assassinat.

La propriété aboutit donc à un droit d'aubaine sur le travail. Cette aubaine prend différents noms : elle s'appelle fermage pour les terres, loyer pour les maisons et les bâtiments, rente pour les fonds placés à perpétuité, intérêt pour les prêts d'argent, gain, bénéfice, profit du patron et du boutiquier, lorsqu'elle se prélève par le prêt de l'outillage et des matières premières ou sur réchange des produits, é?^i?e'denrfe dans les compagnies commerciales ou industrielles.

Porter atteinte à ce droit d'aubaine, cela n'est pas possible, à moins de porter atteinte à la propriété. La propriété c'est le droit d'user et d'abuser de sa chose, jtis utendi et abutendi re sua, comme dit le droit romain. S'il peut l'accorder gratuitement, mais il peut aussi la vendre; encore une fois, l'en empêcher ce serait détruire la propriété.

Cette permission d'occuper momentanément sa chose, le propriétaire se la fait payer soit en espèces, soit en prélevant un dividende en nature sur le produit du travail, soit en s'adjugeant entièrement le produit du travail moyennant de payer au producteur un salaire qui toujours vaut moins que ce produit. Je le répète : le propriétaire consomme ce qu'il n'a point produit; et comme tout objet de consommation est un produit du travail, il s'ensuit que tout ce que le propriétaire oisif consomme est le fruit de cette aubaine; c'est un vol manifeste.

Or, j e le dis encore, comme ce droit d'aubaine est inhérent -à la propriété, qu'il est de l'essence même de la propriété,

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c'est saper dans ses bases le vieil édifice social. La propriété, sans ce droit prélevé sur le travail, n'est plus la propriété. Supprimez cette aubaine, il pourra y avoir usage d'une chose, occupation, possession, il n'y aura plus propriété. Un coq châtré n'est plus un coq, c'est un chapon.

De cette constitution de la propriété, de ce droit d'aubaine résulte pour les travailleurs un état d'infériorité, de dépendance et de servitude, contraire à toutes les idées de démocratie et de justice, anéantissant toute notion exacte du droit et du devoir, destructif de toute liberté et de toute égalité. '

Ordinairement, selon qu'elle se rapporte aux travailleurs de l'industrie ou à ceux de l'agriculture, cette condition dd dépendance porte différents noms : Pour les ouvriers, pour les travailleurs de l'industrie, c'est le salariat; pour les paysans, les travailleurs de l'agriculture, c'est le fermage. Il arrive même quelquefois que le fermier a lui-même sous sa dépendance des paysans, simples journaliers, alors le fermage est compliqué de salariat.

Jetons un coup d'œil sur la situation dans laquelle se trouvent l'industrie et l'agriculture, c'est-à-dire la production, sous l'influence de la propriété; nous verrons ensuite ce qu'est devenu, sous cette même influence, le commerce, c'est-à-dire l'échange et la circulation des produits ; cela même nous dévoilera les résultats de l'idée propriétaire au point de vue de la consommation.

a) Industrie

Nous venons de voir comment, par l'existence de la propriété, l'homme qui n'a pas en sa possession les instruments nécessaires au travail, est forcé de s'adresser à un propriétaire pour obtenir de lui la permission d'employer les instruments ; nous venons de voir comment le propriétaire

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peut donner gratuitement cette permission, mais comment aussi il peut la vendre ou ne l'accorder que sous certaines conditions. Or, comment la majorité des travailleurs de l'industrie (de la grande industrie surtout), payent-ils aux propriétaires la permission de se servir de l'outillage et des machines appartenant à ceux-ci, d'employer leurs matières premières, de travailler dans leurs ateliers ou dans leurs usines? En abandonnant intégralement aux propriétaires le produit créé par le travail, pour obtenir à leur tour de ces derniers, par un échange tout à fait inégal, une modique rémunération appelée le salaire.

Avec le salariat, fruit immédiat du régime propriétaire, la misère du pauvre va sans cesse en augmentant et la servitude de l'esclave industriel devient chaque jour plus lourde. En effet, avec ce système, toutes les forces économiques, toutes les ^puissances industrielles qui par leur nature devraient augmenter le nombre des produits, alléger de plus en plus les privations aussi bien que les fatigues du travailleur, accroître la consommation et augmenter pour chacun la somme des jouissances, qui devraient en un mot conduire l'humanité tout entière à la richesse et au bien-être, sont laissées sans direction, sans contre-poids, sans équilibre, livrées au hasard ou aux caprices des propriétaires, et — loin de créer l'abondance et la prospérité pour tous — amènent nécessairement, avec quelques avantages peu sensibles, des maux incalculables et des désastres de tout genre.

Peut-être ne serait-il pas inutile d'expliquer ici ce qu'il faut entendre par forces économiques et quelles sont les principales de ces forces.

On appelle forces économiques certains principes d'action qui sont, par leur essence, producteurs de réalités; certains modes de production ou certains procédés en industrie qui, par eux-mêmes et sans qu'on ait augmenté le

nombre des producteurs, augmentent la quantité des produits.

Les principales forces économiques sont : la division du travail, la collectivité, la concurrence, lesmachines, le crédit.

On appelle division du travail une certaine distribution de la main-d'œuvre, au moyen de laquelle chaque travailleur faisant toujours la même opération, le produit, au lieu de sortir entièrement de la même main, est créé par plusieurs ouvriers qui se sont bornés chacun à la confection d'une partie de ce produit.

On comprend aisément que le travailleur qui s'exerce à produire toujours un seul et même objet, sera infiniment plus habile que celui qui crée tantôt tel objet, tantôt tel autre, et que cette séparation des fonctions industrielles doit augmenter de beaucoup la production. Aussi tous les économistes, depuis Adam Smith, célèbrent-ils à l'envi la division du travail, à laquelle ils attribuent pour une bonne part l'immense développement de l'industrie moderne; mais ils ont trop oublié que, telle qu'elle est aujourd'hui appliquée, cette merveilleuse force, tout en rendant l'industrie plus productive, rend le travailleur plus misérable en même temps qu'elle le dégrade dans son intelligence et dans son corps, et cela en raison directe de la somme de richesse qu'elle procure aux oisifs. En effet:

Plus chaque ouvrier est capable de produire, plus la demande de travail faiblit;

Plus la demande de travail faiblit, plus le salaire diminue;

Plus le salaire diminue, plus la misère s'accroît.

En outre, la division du travail devenant de plus en plus parcellaire, tend aujourd'hui à atrophier complètement les facultés intellectuelles du travailleur et à arrê-

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ter son développement physique. « Un homme qui ne fait pendant toute sa vie qu'une même opération, dit J.-B. Say, parvient à coup sûr à l'exécuter plus promptement et mieux qu'un autre homme ; mais en même temps il devient moins capable de toute autre occupation soit physique, soit morale; ses autres facultés s'éteignent, et il en résulte une dégénération dans l'homme pris individuellement. C'est un triste témoignage à se rendre que de n'avoir jamais fait que la dix-huitième partie d'une épingle... En résultat, on peut dire que la séparation des travaux est un habile emploi des forces de l'homme, qu'elle accroît prodigieusement les produits de la société, mais qu'elle ôte quelque chose à la capacité de chaque homme pris individuellement .» Précieux aveu d'un des plus grands économistes de ce siècle.

Misère et dégénération physique et morale duproducteur, telles sont dans la société actuelle, les conséquences de la division du travail.

Passons à l'examen des résultats d'une autre force économique : la collectivité ou la force collective.

Il est constant qu'un certain nombre de travailleurs unis dans un but commun, par la simultanéité et l'harmonie de leurs efforts, parviendront à effectuer, dans un laps de temps donné, un travail que chaque travailleur ne serait jamais parvenu à exécuter d'une façon isolée dans un laps de temps composé du premier laps de temps multiplié par le nombre des travailleurs.

Exemples : La création d'un établissement industriel qui exigerait toute une année et le concours des travaux divers et des connaissances spéciales d'un millier d'ouvriers, serait impossible à un homme seul, même en supposant que notre homme fût un Mathusalem et qu'il mit un milliard d'années à monter son établissement. — Le défrichement d'un bois qui se ferait en cent jours par une cen-

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taine de travailleurs combinant leurs eflTorts, ne pourrait

se faire par un ouvrier isolé qui consacrerait à cette

besogne 10,000 journées. — Une quinzaine d'hommes ont,

en quelques heures, hissé sur son piédestal la statue delà

colonne du Congrès, qu'un homme seul ne serait peut-être

jamais parvenu à placer et qu'à coup sûr il n'aurait pu

placer en quinze jours.

Eh bien ! cette force prodigieuse qui résulte de l'urion

et de la convergence des forces individuelles, au profit de

qui fonctionne-t-elle? Au profit du capitaliste. Celui-ci

paye aux travailleurs ainsi unis et convergents, qui

produisent par conséquent le double, le triple, le quadraple

et plus encore de ce qu'ils auraient produit en travaillant

isolément, il paye exactement le même nombre de jouraées

qu'il aurait payées à un travailleur isolé, occupé au même

ouvrage et qui n'aurait produit que la moitié, le tiers, le

quart et moins encore; car cent ouvriers agissant avec

ensemble, produisent dans un moment donné, non pas

comme cent, mais comme deux cents, comme cinq cents,

comme mille, etc. Le capitaliste paye la journée des

travailleurs, mais il fait main basse sur ce qui est le

produit propre de la collectivité ; c'est un vol, car la force

collective n'est rien sans le travail de l'ouvrier et n'est

quelque chose que par ce travail : vous auriez beau

grouper des hommes, si ces hommes restent inactifs,

la force collective ne se produira pas.

Allant à rencontre de sa destination, l'union des forces

industrielles, au lieu d'améliorer le sort des producteurs,

ne fait aujourd'hui qu'empirer leur pénible situation.

Conime la division du travail (avec laquelle elle a

d'ailleurs certaines affinités), elle fait qu'un certain

nombre de travailleurs peuvent effectuer un travail qui,

sans elle, exigerait un plus grand nombre de travailleurs ;

par conséquent elle réduit la main-d'œuvre, diminue la

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demande de travail, fait baisser le salaire, jiugmenle la misère.

La concurrence est une des forces économiques les plus énergiques et les plus puissantes; mais, corrompue sous l'influence pernicieuse de Tidée propriétaire, elle est devenue désastreuse et nuisible en raison directe de son énergie et de sa puissance. En elle-même, elle n'est autre chose que cette émulation entre les travailleurs que Fourrier attribue à la càbaliste et qui pousse chacun à faire mieux et plus que son voisin. Elle est indestructible, car elle a sa racine au cœur de l'homme; seulement, il faut que de désastreuse elle devienne bienfaisante, et pour cela elle ne demande qu'à être équilibrée. Alors, au lieu d'enfanter la ruine et le désordre, elle concourra à produire la richesse et l'harmonie.

D'ailleurs^ pour qu'il y ait concurrence réelle, il faut qu'il y ait de part et d'autre des chances égales de réussir. La tortue peut-elle courir au plus vite avec le cerf, le moineau chanter au mieux avec le rossignol, l'autruche voler au plus haut arec l'aigle? Non n'est-ce pas? De même la concurrence entre l'homme ingambe et paralytique, entre le fort et le faible, entre le riche et le pauvre, n'est pas la concurrence : c'est le sacrifice du paralytique, en faveur de l'ingambe, c'est l'écrasement du faible sous le bras du fort, c'est le meurtre du pauvre par le riche. Cette concurrence- là, c'est le massacre des travailleurs par les capitalistes, c'est une perpétuelle Saint-Barthélémy de prolétaires.

Lorsque 89 détruisit la maîtrise pour inaugurer le règne de la concurrence, il était dans l'idée des réformateurs de ce temps que la concurrence devait être à la portée de tous, qu'elle devait être de droit commun ; et il est arrivé tout au contraire qu'elle n'est qu'une chimère pour les trois quarts du genre humain qui, dépouillés de tout, sont

à la merci des détenteurs du capital et se trouvent dans Timpossibilité complète de lutter contre ces derniers.

Mais la concurrence entre les capitalistes produit-elle au moins de beaux résultats? Ses résultats, les voici : Comme les capitalistes possèdent des forces inégales et des moyens inégaux pour engager la lutte et la soutenir, il arrive bientôt que le petit capitaliste se voit écrasé par le grand, réduit à la banqueroute ou obligé d'avoir recours à toutes sortes de stratagèmes pour se maintenir. Or, voici un des stratagèmes : pour attirer de nouveau la clientèle que le gros capitaliste lui a ravie, le petit industriel tâche de livrer à plus bas prix les produits de son usine; certes, le bas prix des produits n'est pas chose mauvaise en elle-même, mais remarquons bien comment ce résultat s'obtient : l'industriel ira-t-il pour cela diminuer ses bénéfices? S'il ne faut pas absolument, il s'en gardera bien; rançonnant à droite, pillant à gauche, comme larron en foire, il préférera voler le consommateur en falsifiant les produits et voler le producteur, l'ouvrier, en rognant les salaires. C'est toujours sur l'ouvrier que retombent toutes les iniquités sociales, c'est toujours lui le bouc émissaire chargé des péchés d'Israël.

Puis en même temps que s'établit cette concurrence destructive entre les patrons, le nombre des déshérités augmentant avec l'accroissement de la population, la concurrence s'engage aussi entre les ouvriers; elle les pousse à offrir leurs bras au rabais, à s'enlever mutuellement le travail et à faire baisser les salaires.

Moins l'ouvrier gagne, moins aussi il consomme. Et moins l'ouvrier consomme, plus les commandes de travail diminuent, car si le peuple est seul le producteur de la richesse sociale, il est aussi, non pas le seul consommateur (tant s'en faut), mais un des plus grands consommateurs des produits; non pas que chaque individu de la classe

populaire consomme beaucoup, loin de là, mais uniquement à cause de grand nombre d'individus dont cette classe se compose.

Ceci est clair. Cependant quelques exemples, ou plutôt quelques détails, nous en feront mieux encore comprendre l'exactitude :

Que le travail manque ou soit plus mal rétribué qu'il ne l'était auparavant, et l'ouvrier au lieu de manger du pain, se nourrira de pommes de terre. Qu'arrive-t-il alors? Que le boulanger aura moins d'ouvrage. Or, le boulanger, ayant moins d'ouvrage, portera ses habits un an de plus, et il en résultera que le tailleur aura moins de travail. Le boulanger et le tailleur, ayant moins de travail, porteront un peu plus longtemps les vieux souliers et le cordonnier verra les commandes diminuer. Gagnant tous plus difficilement leur vie, le boulanger, le tailleur et le cordonnier devront bien se passer de remplacer par des meubles neufs, la table caduque, la vieille armoire et le vieux bois de lit qui composent leur mobilier, et le menuisier ou l'ébéniste aura moins de besogne. Le boulanger, le tailleur, le cordonnier, le menuisier devront également se passer de faire l'acquisition de certains ustensiles de ménage, et le ferblantier, le chaudronnier, le poêlier, le potier, le vannier, etc., seront pour ainsi dire sans ouvrage. Alors tous ces travailleurs, obligés de chômer, n'éprouvert)nt pas le besoin de faire réparer leurs outils, et le forgeron, le mécanicien, le tourneur en bois, etc., en souffriront. Et les ouvriers de ces industries que je viens de citer, manquant de travail, les ouvriers de ces industries qui fournissent à ceux-là les matières premières (comme le tanneur au cordonnier et le tisserand au tailleur) chômeront également. Et ce cercle fatal ira toujours s'élargissant.

Aussi la baisse des salaires s'étend d'un atelier à l'autre et d'une industrie à l'autre, et avec l'abaissement des salaires

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arrive bientôt le chômage partiel, puis le chômage absolu

Ne ToubUez pas :

Moins le peuple gagne, moins il consomme ;

Moins le peuple consomme, plus les commandes de travail diminuent ;

Plus les commandes diminuent, plus le travail fait défaut;

Plus le travail fait défaut, plus la concurrence s'établit entre les salariés ;

Plus la concurrence s'établit entre les salariés, plus les salaires baissent;

Plus les salaires baissent, moins le peuple gagne ;

Moins le peuple gagne, moins il consomme;

Moins le peuple consomme, etc., (comme plus haut).

Tel est le cercle de fer dans lequel le prolétaire est enfermé et serré comme dans un étau.

Plus le travailleur est misérable, plus il tend à devenir plus misérable encore. Abissus, abzssum, invocat.

Viennent alors les machines, nouvelle force économique, nouvelles souffrances pour le travailleur.

Une machine est inventée, un nouvel agent mécanique va être mis en fonction. Voyons, que va-t-il se passer? La machine remplaçant dans l'atelier les bras de l'homme, va expulser des milliers d'ouvriers, qui se trouveront sans travail et par conséquent sans salaire. Beaucoup d'économistes objectent à cela, que la machine, en diminuant les frais de la main-d'œuvre, doit nécessairement aiaener le bon marché des produits, ce qui équivaut à une augmentation de salaire.

Mais je vous le demande, à quoi sert au malheureux que les produits se vendent meilleur marché s'il n'a pas de quoi les acheter ?

Et en effet, comment pourrait-il les acheter, puisqu'il

n'a pour tout bien que ses bras et son salaire, et que ce bon marché des produits résulte précisément du chômage et de ses bras, et de la suppression de son salaire ? . . .

A son tour la machine, ajoutant encore aux résultats produits par la division du travail, par la force de collectivité et par la concurrence, n'est un bien que pour le capitaliste; pour le prolétaire elle est un véritable instrument de mort, puisqu'elle le supprime.

Que deviendrait l'Angleterre, s'écrie M. de Sismondi, si elle était gouvernée par un roi qui ferait à lui seul, au moyen d'une immense manivelle, toute la besogne de ses sujets mourants de faim, parce que sa mécanique puissante leur aurait ôté leur travail? Et M. Adolphe Blancqui répond que l'Angleterre serait un pays bien heureux de pouvoir se reposer de sa subsistance sur la sollicitude d'un prince capable d'exécuter à lui seul tant d'immenses travaux. Oui, il en serait ainsi si cette merveilleuse machine appartenait au peuple anglais d'une façon indivisible et fonctionnait pour le compte de tous, mais si elle est la propriété du roi, et si elle ne fonctionne qu'au profit de sa Sa Majesté? Alors, répliquent les économistes, le peuple anglais aura au moins l'avantage d'acheter à bon marché tous les produits. Mais, ô sublimes économistes, avec quoi les achètera- t-il?

Étrange anomalie ! Dans la société actuelle, la science elle-même, cette douce et bienfaisante éducatrice de l'humanité est funeste et dangereuse. Il est impossible au génie de découvrir un procédé industriel, un agent mécanique, une machine, un instrument quelconque, sans que cette découverte jette sur lepavédes légions de prolétaires.

Ah ! je lésais bien, l'apparition d'une machine, l'invention d'un nouvel agent mécanique établit la marche toujours croissante de l'esprit humain ; oui, c'est là un indice certain de l'empire que l'homme doit exercer un jour sur la nature entière, dont il fera son humble servante.

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Mais Touvrier qui est plongé dans la plus hideuse misère parremploianormaldes agents mécaniques, peut-il admirer sincèrement les découvertes de la science et s'extasier devant les progrès de Tintelligence humaine? Il se moque d'une science qui ne fait qu'accroître ses douleurs, et d'un progrès qui lui enlève chaque jour un morceau de pain ! L'ouvrier peut- il bénir la machine, ce monstre qui menace de le dévorer?

Et comment s'étonner encore d'entendre le travailleur, désespéré et égaré par les apparences, crier : anathème à la machine! anathème aux découvertes du génie! anathème au progrès ! anathème à l'esprit humain I anathème à la science ! ... Alors que son cri devrait être : anathème à la propriété.

De toutes les forces économiques, la plus importante à mes yeux est le crédit, cette commandite du travail présent et futur par le travail passé, comme on l'a défini. Si cette force-là était organisée conformément à la justice, les résultats désastreux de la division du travail, de la force collective, de la concurrence et des machines seraient neutralisés. Mais il n'en est point ainsi.

Comme les autres forces économiques, le crédit n'est qu'un avantage pour le capitaliste. En fait de crédit, l'ouvrier ne connaît guère que le prêt sur gage du Montde- Piété. Cependant, le crédit n'a d'autre source que le travail, c'est donc le travailleur qui crédite la société entière. C'est à lui, dénué de tout, que le crédit est surtout nécessaire, et c'est précisément lui qui ne peut en obtenir. Moins on a besoin de crédit, mieux on l'obtient.

Le crédit, tel qu'il existe aujourd'hui, est un instrument entre les mains du capitaliste pour écorcher plus facilement le prolétaire.

Notre organisation industrielle est comme une vaste machine dont les forces économiques sont les moteurs et

(ïui fait des pauvres proportionnellement à sa puissance et â sa productivité.

Et comme s'il n'avait pas suflai de l'organisation vicieuse de l'industrie pour tenir le travailleur sous le joug, la propriété a appelé la politique à son aide.

Les propriétaires d'usines, les industriels ont prévu que s'il arrivait que les salaires ne fussent plus au niveau du prix des objets de consommation, ils out prévu, dis-je, qu'alors les ouvriers pouvaient demander une augmentation de salaire et refuser simultanément leur travail si on ne leur accordait pas l'augmentation demandée. Ils ont compris que ce chômage forcé de leurs ateliers serait pour eux une chose bien ruineuse, et comme ils avaient en main le pouvoir politique, c'est-à-dire la faculté de faire des lois et de les faire exécuter, ils en ont fabriqué une contre les ouvriers qui se concerteraient pour quitter en masse l'atelier si on ne haussait pas le salaire. Cette loi, c'est la loi des coalitions. C'est le digne couronnement de l'édifice d'iniquités ^levé par les exploiteurs du peuple.

Il est vrai qu'ils ont fait aussi un article de loi pour punir les coalitions des patrons; mais ne nous y trompons pas, citoyens, cela n'est qu'hypocrisie et jésuitisme ! Cette loi n'atteint jamais les patrons qui peuvent se coaliser contre les ouvriers en toute liberté et qui le font journellement au vu et au su de tout le monde.

Il est vrai encore qu'à force de réclamations et de pétitions les ouvriers sont parvenus il y a trois ans à obtenir la modification de la loi sur les coalitions. Nouvelle hypocrisie T

Ces modifications n'ont pas rendu la loi moins meurtrière pour les ouvriers; elles n'ont fait que de la rendre plus iésuitique encore. Témoin les condananations des ouvriers de Gand et du Borinage.

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Qu'est-il arrivé il y a un an ou deux, à Gand et au Borinage? Ma foi, ce qui tôt ou tard doit arriver partout, dans tous les centres industriels, aussi longtemps que l'industrie ne sera que Texploitation de Thomme par Thomme. Les ouvriers, voyant qu'ils ne peuvent nouer les deux bouts de l'année, réclament une augmentation de salaire. Les maîtres refusent- Les ouvriers, eux, refusent simultanément leur travail ; ils n'ont que leurs bras, mais leurs bras disent-ils sont à eux. — Délit de coalition! répond le code pénal.

Délit de coalition ! Quel crime affreux aux yeux de la caste propriétaire qui nous forge des lois et des chaînes.

Délit de coalition! quel cas pendable!

Quoi ! cette ignoble canaille des fabriques et des houillères osé se concerter afin d'obtenir une augmentation de son salaire devenu insufilsant pour vivre ! Allons, brave armée belge! allons garde bourgeoise! aux armes! Est-ce pour les laisser rouiller dans un honteux repos, que la patrie vous a donné des fusils rayés? Point de pitié pour cette vile multitude! traquez-la sans merci et, baïonnette en avant, poursuivez-la jusque dans ses bouges immondes !...

Ah! les va-nu-pieds, ils ont. voulu régler, avec leurs maîtres, les conditions de leur travail! quelle audace inouïe! Allons, policiers, saisissez-vous de ceux de ces scélérats qui vous tombent sous la main, garottez ces femmes et ces enfants ! gendarmes, sabre au clair ! Et vous, magistrats, préparez- vous à dicter la sentence qui condamne au cachot tous ces gueux révoltés, et les croix et les décorations pleuvront sur vos poitrines...

Mais hâtez-vous, car le Peuple, ce grand justicier de l'avenir, s'apprête aussi à prononcer la sentence qui vous condamne au mépris de la postérité; et à votre tour vous serez traînés à la barre de la conscience humaine !

Délit de coalition!... Les ouvriers n'ont pas même le

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droit de se concerter pour vendre leurs bras le plus cher possible? Y a-t-il des droits pour nous, parias de la société civilisée? Sommes-nous des hommes, sommes-nous autre chose que des machines en chair et en os destinées à mettre en mouvement d'autres machines de fer ou d'acier? Cette société a pour nous des charges et des souffrances, mais à d'autres c«5 droits et cette prospérité dont on fait tant de bruit. Et comment en serait-il autrement? N'est-ce pas la bourgeoisie qui fabrique la loi, et cette moderne aristocratie peut-elle faire autre chose que des lois qui maintiennent sa domination? Tous nos codes sont-ils autre chose que la consécration de la propriété, c'est-à-dire l'usure de l'exploitation du travail par le capital.

Salariat, c'est-à-dire servitudes du travailleur, forces économiques allant à rencontre de leur destination et enfantant le mal au lieu de créer le bien, abrutissement de l'ouvrier par l'extrême division du travail, produits de la force collective accaparés parles capitalistes, concurrence subversive, machines cassant les bras aux prolétaires, crédit au riche et non au pauvre, baisse des salaires, chômage forcé, paupérisme croissant, coalitions ouvrières, entente tacite des maîtres, émeutes des afifamés, fusillades et répressions brutales, tel est le lugubre spectacle que BOUS offre aujourd'hui l'industrie — immense champ de bataille où les hommes se déchirent et se dévorent les uns les autres.

b) Agriculture

Ce que le salariat est aux travailleurs de l'industrie, le fermage ou la rente l'est aux travailleurs de l'agriculture. Les conséquences sont identiques : c'est la servitude et la misère pour le producteur, la richesse et l'indépendance pour l'oisif. Les résultats de la propriété sont partout les mêmes.

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Mais si la propriété, envisagée comme droit de dépouiller le travailleur sous prétexe de dédommagement pour avoir fourn i l'instrument de travail, est toujours funeste et odieuse, c'est surtout lorsqu'il s'agit de la propriété foncière que l'iniquité de ce prétendu droit saute aux yeux,

La plupart des économistes s'efiforcent de légitimer la propriété en essayant ue démontrer qu'elle a son origine dans le travail. Mais cotto thèse est difficile à soutenir quand il est question de la propriété du sol. La terre estelle im produit du travail de l'homme? Qu'il se montre celui d'entre vous, propriétaires, qui oserait se vanter d'avoir créé la terre! Non, non, le sol n'est dû au travail d'aucun homme, il nous vient de la nature, tout comme l'eau, comme Tair ou comme la lumière du soleil.

Si le travail était vraiment l'origine de la propriété, alors la propriété ne pourrait exister que pour les changements que le travail aurait apportés à lanature, l'homme ne pourrait acquérir de droit que sur la forme qu'il aurait donnée à la matière et non sur la matière elle-même. Mais, répondent les économistes et les jurisconsultes, la forme et la matière sont ici indivisibles ; par conséquent, si le droit de propriété porte sur les modifications apportées par le travail, elle doit porter aussi sur le fond, qui ne peut en être séparé. Ce raisonnement est on ne peut plus juste : mais nous répliquons, nous, en nous basant sur les principes mêmes du droit civil, qu'im changement quelconque qui survient sur le fond et s'y joint par accession, ne donne pas droit à la propriété du fond, mais qu'au contraire la propriété du fond donne droit à l'accession. Or, le sol, de par la nature, appartient à tous; donc, tous ont droit sur les changements que subit le sol, sur ce qui s'y joint par accession. L'auteur du changement ne peut prétendre à autre chose qu'à la, possession de la matière modifiée par lui, sauf dédommagement envers la société ou partage égal des possessions, et sans que cette possesr

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sion puisse jamais lui conférer le droit &b propriété, c'està-dire le droit d'user ou S! abuser, par conséquent le droit de domaine absolu sur la matière, le droit de la détenir pour soi et les siens à perpétuité în seculum seculî, le droit d'aubaine sur un sol qu'on n'occupe pas ou qu'on ne cultive pas soi-même, etc.

Par conséquent, l'appropriation du sol constitue une usurpation des droits du genre humain tout entier, une spoliation envers les générations futures; nul ne peut ^emparer de ce qui est à tous ou, pour mieux dire, de ce qui n'est à personne^. .

Voyons quelles sont, pour le travailleur agricole et par suite pour la société entière, les conséquences de cette appropriation du sol. Parmi les travailleurs agricoles, il en est qui sont propriétaires du coin de terre qu'ils arrosent de leurs sueurs, d'autres ne sont que fermiers ou locataires, d'autres- encore ne sont que salariés. Quant à ces derniers, ce sont les esclaves des esclaves, leur position vis-à-vis du cultivateur-fermier ou propriétaire est la même que celle des prolétaires de l'industrie vis-à-vis du patron, si ce n'est que leur condition est la plus voisine de la tZome^^toïé (autre vestige de l'antique esclavage) avec laquelle elle se confond dans certains cas. Je ne parlerai ici que des deux premières catégories en en commençant par la seconde.

Le cultivateur non-propriétaire se voit dans la nécessité de s-'adresser à un propriétaire pour avoir la partie de terre qu'il désire cultiver. Quand un propriétaire prête sa terre à un cultivateur, celui-ci s'engage à exploiter cette terre, à payer au propriétaire une certaine somme pendant tout le temps qu'il la cultive et à lui restituer intégralement la dite terre à l'expiration du temps convenu, sans que le propriétaire soit pour cela obligé de restituer jamais au cultivateur l'argent que celui-ci a versé entre

ses mains. C'est comme si le paysan s'engageait à donner au propriétaire une part des produits que son travail va tirer du sol; l'autre part, s*il en reste une, est pour le paysan. ^

C'est ce contrat entre le propriétaire foncier et son locataire, contrat par lequel ce dernier est indignement volé, puisqu'il ne reçoit rien en échange de son argent, c'est ce contrat qu'on appelle fermage ; et l'argent que le propriétaire reçoit du locataire, en un mot, la somme extorquée, est ce qui constitue la rente de la terre.

Que la récolte soit bonne ou nlauvaise, le cultivateur doit payer le fermage. Quoi qu'il arrive, le propriétaire ne perd pas, les chances sont pour le cultivateur. Si celui-ci, à force de travail et d'mtelligence, parvient à améliorer la terre qu'il a en location, le propriétaire peut, à l'expiration du bail, augmenterle prix du loyer ; et il le fait, car c'est son intérêt, et l'intérêt égoïste est la seule loi qui gouverne aujourd'hui la société; chacun cherche son intérêt, dit le proverbe.

Le loyer de Ja terre augmentant le prix, le cultivateur, pour être à même de payer ce loyer, est obhgé d'augmenter le prix des produits de la terre. Or, tous les objets de xconsommation proviennent de la terre, soit directement comme les céréales et les fruits, soit indirectement comme la viande et les étoffes. En effet, la viande, par exemple, provient du bétail, lequel bétail se nourrit d'herbe, laquelle herbe provient du sol. Donc, quand le loyer de la terre augmente de prix, tous les objets de consommation doivent nécessairement renchérir.

Le prix des objets de consommation augmentant, que se passe-t-il alors? De même que dans ce cas l'ouvrier regarde comme légitime de demander udc augmentation de salaire, le propriétaire trouve qu'il est juste de hausser le prix du fermage de ses terres; voilà la ressemblance.

Mais l'ouvrier, livré pieds et poings liés entre les mains du capitalisme, obtient rarement ce qu'il demande, tandis que le propriétaire impose l'augmentation du prix du loyer au fermier, qui est bien obligé de la subir, quitte à augmenter à son tour le prix des objets de consommation ; voilà la différence.

On le voit : plus le prix du loyer de la terre s'élève, plus les objets de consommation deviennent chers; et plus les objets de consommation deviennent chers, plus le prix du loyer de la terre tend à s'élever. En d'autres termes, la cherté du loyer de la terre amène la cherté des objets de consommation et la cherté des objets de consommation amène la cherté du loyer de la terre.

Voilà l'impasse dans laquelle l'appropriation du sol a poussé la société. Et ne croyez pas que cette tendance meurlrièï'e de la propriété territoriale n'ait été dénoncée que par les socialistes, les révolutionnaires; un des pères de l'économie politique bourgeoise en a reconnu le premier l'influence pernicieuse sur la condition des travailleurs en général : «« Tout ce qui tend à faire hausser la vente de la terre, dit Adam Smith, tend directement ou indirectement à rendre le grand propriétaire plus riche, à rendre le travailleur, le manufacturier, le consommateur et même le petit propriétaire moins riches ou plus pauvres. » Que conclure de cet aveu d'Adam Smith ? Que si aucune transformation ne s'opère dans la propriété, si la rente de la terre n'est abohe, l'humanité marche peu à peu vers un état de choses où elle ne se composera plus que de deux grandes castes séparées par un abîme infranchissable ; celle des maîtres, en petit nombre, et celle des esclaves, multitude affamée et déguenillée, tenant plus de la brute que de l'homme.

Il est donné aujourd'hui au propriétaire foncier, en mourant, de pouvoir garantir à ses héritiers que la rente

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de la terre qu'il leur lègue ira toujours s'accroissant, et que cette terre qui, aujourd'hui, répond par exemple à la valeur de 50,000 francs sera évaluée à plus du double dans cinquante ans. Je suppose qu'un pi^opriétaire ait transmis à ses descendants, il y a cent ans, une propriété territoriale valant 100,000 francs.

Je suppose de plus que les dits descendants, vivant exclusivement du revenu de leur bien, aient laissé à leurs successeurs l'intégralité de leur héritage primitif. Eh bien, je vous demande à quelle valeur s'élèvera aujourd'hui ce domaioe, par suite des améliorations apportées parles cultivateurs et par suite de la concurrence que les cultivateurs se font entre eux pour la location des terres? A rien moins qu'à 300,000 francs, et cela sans compter l'augmentation annuelle des revenus.

Les faits et les chiffres nous montrent, avec évidence, l'accroissement incessant de la rente de la terre. Les statistiques officielles de l'agriculture en Belgique, constatent que de 1850 à 1856, le prix des fermages s'est élevé de 70 à 82 francs en moyenne par hectare, soit 17.14 p. c. en 5 ans, et 3.43 p. c. en un an, soit 171.40 p. c. en 50 ans, soit 342.80 p. c. en un siècle, soit 3,428 p. c. en 10 siècles. C'est énorme!

« Ainsi pour s'enrichir, comme dit Robert du Var dans sa msLgmûqneHisioire de la classe owî;r2ér^,le propriétaire foncier n'a besoin que du temps; le temps travaille pour lui ; mais qu'il en est autrement pour le malheuieux cultivateur. Oh ! pour celui-là, il a beau faire, l'intérêt du capital augmentant sans cesse, il lui est souvent impossible de répondre à toutes les exigences progressives du capital et trouver son pain. Que reste-t-il pour le cultivateur, toutes choses défalquées ? Rien ou presque rien. » En effet, bien qu'à la longue l'équilibre tende toujours à se rétablir entre le prix du fermage et celui des denrées, avant que

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ce résultat soit atteint, il y a nécessairement perte pour le cultivateur. Et puis, à peine cet équilibre est-il rétabli, qu'il en résulte que le propriétaire vient de nouveau Tinterrompre en élevant le prix du fermage. Alors, le produit lui coûtant plus qu'il ne vaut, comment veut-on que le paysan puisse tirer de la terre de quoi subvenir à ses besoins? Il arrive souvent aux ouvriers des villes de maudire le paysan, à qui ils attribuent la cherté des fruits de la terre ; ce n'est pas au paysan qu'il faut s'en prendre, mais au propriétaire, ou plutôt à la propriété, car les honunes ne sont que ce que les institutions les font'.

Si l'intérêt du capital- terre va toujours en s'élevant, si la rente monte toujours proportionnellement à la puissance productive du travail et aux prix des objets de consommation, si le petit cultivateur-fermier est de plus en plus dans l'impossibilité de vivre da produit de son travail, si enfin le grand propriétaire foncier recueille seul les résultats de l'activité universelle, n'est-il pas certain que, dans un avenir plus ou moins éloigné, la société sera nécessairement amenée à abolir progressivement la propriété, ^n procédant par des mesures pacifiques et successives, ou à proclamer une loi d'expropriation générale pour cause d'utilité publique? Impossible d'échapper à cette alternative.

Il faudra bien, tôt ou tard, que l'on choisisse, si toutefois une situation invincible n'enlève aux hommes la liberté du choix et ne les oblige de recourir à la dernière des deux mesures; et quelle opposition sérieuse voulez-vous que le propriétaire fasse à ces millions de prolétaires déshérités et spohés, si au lieu de procéder légalement à la revendication de la terre, leur héritage à tous, il leur venait à l'idée de mettre leur force au service de leur droit?

Mais si la position du petit cultivateur-fermier est souvent précaire, celle du petit cnltiYSiieur-propriétaire

est-elle brillante? Hélas! vous le savez, vous cultivateurs

ardennais, qui pour la plupart êtes propriétaires du

maigre coin de terre que vous arrosez de vos sueurs et

souvent de vos larmes. Il y a en Belgique quelques

familles opulentes, telles que celles du duc d'Arenberg,

du prince de Chimay, etc., qui réunies, ont à elles seules

plus de terres en propriété que tous les petits propriétaires

ensemble. Lorsque quelques familles se sont approprié

une si large part daus la terre, comment veut-on que la

part de cette masse de petits cultivateurs-propriétaires

ne soit*pas la plus mince possible? Ces petits cultivateurs,

qui sont propriétaires d'un petit lambeau du sol à peu près

comme le mendiant est propriétaire de ses haillons, sont

donc aussi des déshérités. Au banquet de la propriété, on

ne leur.a laissé que les miettes du festin.

La situation du cultivateur dans la société actuelle, qu'il soit locataire ou propriétaire du coin de terre qu'il cultive, peut donc se résumer en ce seul mot : Privation. Or, cet état de privation a des conséquences déplorables. Il empêche surtout l'agriculture d'atteindre à son apogée car n'oublions pas que la terre est loin de donner aujourd'hui les richesses dont elle pourrait nous doter dans une société mieux organisée. A ce propos, permetteiz-moi de vous résumer, d'après Colins dans son ouvrage intitulé : Qu'est-ce que la science sociale? les obstacles qui s'opposent au complet développement de l'agriculture.

Ces obstacles sont : 1° l'impossibilité actuelle d'appliquer utilement des capitaux suffisants aux améliorations agricoles; 2* le défaut de généralisation des connaissances agricoles qui, par l'extension continuelle du paupérisme, se concentrent proportionnellement ; 3** le morcellement des exploitations rurales, qui souvent double les travaux et les dangers relatifs aux récoltes, met obstacle aux bons

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assolements, force à laisser subsister les haies, le parcours otla vaine pâture; 4° la grande culture appliquée aux localités privées de manufactures et la petite culture où les manufactures sont les plus considérables; 5° le produit net, toujours préféré au produit brut, lorsque l'intérêt particulier n'est point essentiellement le même;6° l'absence d'un système général de défrichement, de dessèchement, d'irrigation et de canalisation; 7* l'absence de chemins vicinaux, rendant inutiles les meilleures Ugnes de communications ; 8*» le déboisement des montagnes, si nuisible aux sources, aux pluies, aux abris, à la conservation des terres végétales.

Eh bien, toutes ces causes à leur tour ne sont que des efifets d'une cause unique et primordiale : l'appropriation individuelle du sol; la propriété.

c) Commerce

Nous avons vu comment, dans la société actuelle, s'excercent l'iadustrie et l'agriculture, c'est-à-dire la production; nous avons vu que, basées sur la propriété, c'est-à-aire sur le vol, elles aboutissent aujourd'hui à la spoliation des travailleurs par les oisifs. Voyons comment on entend aujourd'hui le commerce, c'est-à-dii'e l'achat et la vente, ou la distribution des produits. Nous verrons que le commerce, lui aussi, c'est le vol. Vraiment, à examiner le régime social sous lequel nous vivons, on ne pourrait mieux le définir que par ces trois mots : organisation du vol. Cette société que les personnes comme il faut et les honnêtes gens de la bourgeoisie libérale, tout comme les saints et pieux personnages du parti clérical, défendent avec tant d'acharnem nt contre cespartageuœ socialistes, n'est qu'une société de cartouches et de mandrins, un véritable repaire de filous et de brigands.

Le marchand n'est qu'un intermédiaire entre le producteur et le consommateur, c'est-à-dire qu'il ne produit absolument rien. Il achète au plus bas prix possible au producteur pour revendre ensuite aussi cher qu'il peut au consommateur. Par exemple : le producteur remet au marchand un produit qui vaut 100 avec 10 p. c. ou 20 p. c. de perte, et le marchand, sans avoir en rien amélioré le produit (au contraire, après l'avoir prol)ablement falsifié et sophistiqué) revend au consommateur 110, 120, et plus, ce produit qu'il a acheté 90 ou 80.

D'ordinaire, pour un même produit, il y a entre le producteur et le consommateur plus d'un parasite commercial. Il y a souvent le commissionnaire, le marchand en gros, en demi-gros, en détail, en sous-détail, etc. De sorte que le produit n'arrive au consommateur que surchargé des retenues et bénéfices de cette nuée d'intermédiaires entre les mains desquels il passe.

Un économiste français, M. Michel Chevalier, évalue à 35p. c. le bénéfice prélevé en France par les intermédiaires, et à 10 milliards la production annuelle de la France. O'est donc 3 milliards 500 millions qui se prélèvent chaque année sur la sueur des travailleurs par la seule propriété intermédiaire, sous forme de bénéfice sur l'achat et la vente. Ajoutez à cela tout ce que prélève annuellement la propriété industrielle et immobilière, sous forme d'intérêts du capital, de profits sur le travail, de retenues sur les salaires, de rentes, de loyer des maisons, de fermages de la terre, de redevances de toutes sortes ; ajoutez-y encore le paiement des impôts, et dites-moi ce qui peut rester de ces 10 milhards pour fournir la subsistance à une population de 17 millions d'ouvriers.

D'après les calculs de deux autres économistes, MM. Dewinck et Delamarre, dans la seule ville de Paris, il y a 200,000 personnes uniquement employées à vendre

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aux uns ce que produisent les autres. La population de Paris étant d'un million d'habitants, cela donne la proportion d'un intermédiaire sur 5 consommateurs.

La concurrence que se font entre eux ces parasites commerciaux, les pousse à falsifier et même à empoisonner les objets de consommation; ils usent, à cet effet, de procédés vraiment ingénieux et chaque jour perfectionnés. Parmi les 600 et quelques substances alimentaires, médicamenteuses et commerciales que le chimiste Chevalier, passe en revue dans un travail à son sujet, il indique pour quelques-unes jusqu'à dix, vingt, trente espèces d'altérations et de sophistications différentes, en faisant du reste remarquer qu'il ne les connaît pas toutes et qu'il ne mentionne que toutes celles qu'il connaît. Ainsi, il énumère jusqu'à 6 espèces de falsifications pour le sucre : 9 pour l'huile d'olive, 10 pour le beurre, 12 pour le sel, 13 pour le thé, 19 pour le lait, 20 pour le pain, 23 pour l'eau-de-vie, 24 pour la farine, 28 pour le chocolat, 30 pour le vin, 32 pour le café, etc., etc. En portant à 5 la moyenne de ces falsifications, moyenne sûrement inférieure à la réalité, on arrive à un cliiffre qui dépasse 3,000.

La falsification et la sophistication des denrées, l'accaparement, l'agiotage, labanquoroute souvent frauduleuse, tels sont les compagnons inséparables de cette idole du jour qu'on appelle le commerce. Vous savez tous comment cette idole fatale qui trône sur le comptoir du boutiquier gagne peu à peu dans le cœur des masses et enfiltre dans les mœurs cet esprit de fraude et de spéculation et cette soif de^ gains illicites presque universelle aujourd'hui. Et dire que le commerce ainsi entendu,ce trafic honteux etdéloyal, a été appelé pompeusement la •< vie des nations w ! Comme si toute source de vie ne se trouvait dans le travail! Comme si le travailleur seul, et surtout le travailleur de l'agriculture n'était pas le véritable père nourricier du

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genre humain ! Comme si le commerce vrai et loyal, qui n'est autre chose que l'égal échange d'un produit contre un produit, pouvait exister sans la production, sans le travail!

Maintenant que nous connaissons les résultats de la propriété dans l'industrie, dans l'agriculture et dans le commerce, concluons :

Tandis que dans l'industrie, toutes les forces économiques tendent à faire baisser de plus en plus le salaire, le fermage de la terre, et le commerce parasite tendent, de leur côté, à hausser le jirix des objets de consommation.

Dès lors l'équilibre entre la puissance d'acquisition du salaire et le prix de vente des objets les plus nécessaires à la vie, est rompu. Lorsque cet équilibre, cette proportion égale entre la quotité du salaire et le prix des subsistances n'existe plus, lorsque le salaire d'un jour de travail équivaut par exemple à une somme a et que le prix des choses nécessaires à la vie est de a + 2? par jour, alors il y a nécessairement privation, souffrance, misère. Et, nous l'avons vu tout à l'heure, la misère est sans cesse une nouvelle cause de misère, elle dégénère en paupérisme, et ce paupérisme tend à s'accroître de jour en jour. Voilà ce que nous dit le raisonnement ; voyons à présent ce que disent les faits, si ceux-ci ne s'accordent point avec les déductions que nous venons de faire, s'il y a contradiction entre la logique des faits et la logique de notre entendement, c'est que nos raisonnements sont sophistiques, c'est que nos prémisses sont fausses ou que nos conclusions sont mal tirées, c'est que nos propositions ne sont pas mathématiquement démontrées ou que nos corolaires sont inexacts.

Mais si les faits, au contraire, s'accordent avec nos raisonnements, c'est que ces derniers sont justes. Que ceux donc qui nous traitent de sophistes ou de rêveurs

veuillent se rendre à l'évidence des faits et se laisser émouvoir par Téloquence des chiflTres :

D'après une statistique officielle, citée par M. Haeck dans son grand travail sur la question monétaire, la naiion belge se compose dé 929,000 familles formant une population de 4,600,000 habitants. Eh bien, de ces 920,000 familles, il s'en trouve tout au plus 90,000 qui vivent dans l'aisance, en r< gardant toutes comme aisées les 90,000 familles dont les chefs sont électeurs pour la Chambres des représentants. Et cependant parmi ces familles d'électeurs combien ne s'en trouve-t-il pas qui ont la plus grande peine du monde à nouer ensemble, sans dettes, les deux bouts de l'année? Déduisez ces 90,000 familles des 920,000 qui composent la nation et vous vous trouverez en face du chiflû'e énorme de 830,000 dont la condition sociale est au-dessous de celle des familles d'électeurs. Ces 830,000 familles se subdivisent en deux groupes : en un groupe de 400,000 familles qui se trouvent dans une situation médiocre, approchant de la gène et allant parfois jusju'à de dures privations ; et en un autre groupe de 430,000 familles vivant au jour le jour, dans une situation précaire, incertaine et marquée de périodes d'affreuse misère; de ces 430,000 familles pauvres, plus de 200,000 sont inscrites sur la hste des indigents. Les 90,000 familles qui vivent dans

l'aisance forment une population de 450,000 âmes Les 400,000 familles qui vivent dans un état soumis à la gène forment une

population de 2,000,000 «•

Les 430,000 familles vivant dans une situation précaire forment une population de 2,150,000 »

Total : '920,000 familles formant une population de 4,600,000 âmes.

La situation sociale de la Belgique peut-être prise comme moyenne.de la situation sociale des divers pays de TEurope, car s*il est des contrées où la misère se fait moins ressentir, il en est aussi, comme Tlrlande et certains départements de la France, où la misère sévit avec plus de rigueur encore.

En prenant donc l'état économique de la Belgique pour celui de l'Europe entière, voici les chiffres que nous aurons pour les 267,000,000 d'Européens :

1/10, soit 26,700,000 habitants, composant 21 millions 360,000 familles, soumises à la gêne et aux privations ;

4/10, soit 106,800,000 habitants, composant 21 millions 360,000 familles soumises à la gêne et aux privations ;

5/10, ou la moitié, soit 133,500,000 habitants, composant 26,700,000 familles, vivant au jour le jour dans un état précaire et misérable.

Total : 267,000,000 d'habitants, composant 33 millions 400,000 familles de toutes conditions.

Revenons à la Belgique, puisque nous pouvons prendre sa situation économique comme type de la situation européenne. M.Ducpétiaux, inspecteur général des prisons et des établissements de bienfaisance, et (je prie monsieur Wasseige de le remarquer) Tuo des principaux organisateurs du Congrès de Malines a démontré, il y a quelques années, en prenant pour base les statistiques du gouvernement, que le nombre des pauvres en Belgique s'était accru de 9 p. c. depuis 1830, même en tenant compte de l'augmentation de la population. La Belgique comptait :

En 1828 563,565 indigents officiels

Aujourd'hui, elle en compte plus d'un million. Et notez bien qu'il ne s'agit ici que de personnes inscrites sur la

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liste des pauvres. Que de misères n'existe-t-il pas chez ceux qui ne sont pas compris dans ce nombre !

Veut-on voir maintenant quel est le bilan des recettes et des dépenses de la classe ouvrière en Belgique? Écoutons encore M. Ducpétiaux ; voici ce qu'il dit dans son ouvrage : Budgets économîqices des classes ouvrières en Belgique :

En moyenne une famille d'ouvriers se compose de quatre enfants, soit 6 personnes, y compris le père et la mère. Sur ces 6 personnes, 4 peuvent être employées utilement, en supposant qu'il n'y ait ni maladies, ni infirmités. Dans ces circonstances, voici quelles seront les ressources de la famille, en s'élevant au maximum des salaires : Le père 300 jours, à f r. 1 .56 par jour 468 f r.

^a mère » » »» 0.89 »» » 267 »

L'aîné des garçons »» »» •» 0.56 »• »» 168 »

L'aînée des filles » » »» 0.55 » » 165 »»

^ Total 1,068 fr.

La dépense annuelle de la famille et son déficit s'élèveraient dans l'hypothèse où l'ouvrier aurait l'alimentation: Du marin de l'État à 1,828 francs, déficit 760 francs. Du soldat, à 1,475 « « 493 «

Du prisonnier, à 1,1^2 >» » 44 »»

Dans ce ménage-type, nous avons réuni toutes les ressources possibles. Mais en attribuant à la mère de famille un salaire, nous enlevons au ménage sa direction. Qui soignera l'intérieur? Qui veillera aux jeunes enfants? Qui préparera les repas, fera les lavages, les raccommodages?

Comment la grande majorité des travailleurs, qui n'achète les denrées, ni en gros, ni en demi-gros, comme font les prisons, réussit-elle à vivre ? C'est en recourant à des expédients dont l'ouvrier seul a le secret, en réduisant

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sa ration journalière, en mangeant moins do viande, ou même en la supprimant tout à fait, de même que le beurre et les assaisonnements : en entassant sa famille dans ime ou deux chambres où les garçons et les filles couchent à côté les uns des autres, souvent sur 1© même grabat; en économisant sur l'habillement, le blanchissage, les soins de propreté, en renonçant aux distractions du dimanche, etc. Une fois parvenus à cette extrême limite, la moindre élévation dans le prix des denrées, un chômage, une maladie, augmente la détresse des travailleurs; les dettes s'accumulent, le crédit s'épuise, les vêtements, les meubles les plus indispensables sont engagés au mont-depiété, et enfin la famille sollicite son inscription sur la liste des indigents.

Ce que le raisonnement nous avait démontré concernant la misère et la progression avec laquelle elle s'accroît, et concernant le manque d'équilibre entre le salaire, et le prix de consommation, se trouve donc parfaitement justifié parles chifîres que nous fournissent les statistiques

ofiîcielles.

Oui, travailleurs, c'est nous qui nourrissons, logeons, chaufibns, habillons, meublons la société ; et c'est parmi nous que l'on rencontre tant d'hommes qui n'ont ni pain, ni gîte, ni vêtement, ni feu, ni éclairage, ni meubles, et comme si ce n'était pas assez de tous ces sacrifices, il nous faut encore livrer aux oisifs notre corps et notre propre sang. Ne leur faut-il pas nos fils pour en faire de la chair à canon et nos filles pour en faire de la chair à vérole? [Clameurs et interrupûzonsy cris de « c'est inconvenant», etc.)

Ne sont-ce pas des fils du peuple, ces jeunes gens que l'on enlève violemment à leur famille, pour en faire les défenseurs de la patrie, de l'indépendance, de la liberté et

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de la propriété? ceux qui n'ont ni patrie, ni indépendante, ni liberté, ni propriété !

Ne sont-ce pas des filles du peuple, ces malheureuseis qui, afin d'avoir de quoi se nourrir ou se vêtir, vendent pour un peu d'or leur jeunesse et leur beauté ? Ne sont-ce pas nos filles ou nos sœurs, ces femmes que la pauvreté pousse à la prostitution et qui procurent au fils du bourgeois les jouissances de l'amour physique?... [Interruptions.)

M. Wasseigb. — Cela n'existe pas ici. Nous protestons contre vos allégations odieuses !

Un autre Monsieur. — C'est à Bruxelles que règne la prostitution, elle est inconnue chez les Ardennais !

Le Citoyen Godefroy, de Patignies. -— Cela n'est pas! La prostitution existe ici comme ailleurs, mais elle se cache un peu plus, voilà tout. M. Wasseige le sait bien, allez 1... Et dans nos villes, à Dinant, à Neuf château, etc., ne semontre-t-elle pas ouvertement?

Un autre Ardennais. — Et nos campagnardes qui s'en vont en ville comme servante, n'y deviennent-elles jamais des prostituées?...

M. Wasseige. — Non, non, la prostitution n'existe pas dans les Ardennes!... [Nouvelles clameurs,)

Le Citoyen Steens. — Notre ami De Paepe, en parlant de la prostitution, ne fait pas allusion à ce qui se passe ou ne se passe pas ici; mais il suffit que la prostitution existe quelque part et quelle provienne de la misère, pour qu'il en parle dans sa critique de l'organisation sociale.

Le Citoyen De Paepe. — C'est évident! La misère enfante la prostitution, et si les Ardennes font exception à cette règle, tant mieux ! Mais les filles des ouvriers des villes ne sont-elles pas aussi des filles du peyple, et quand

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la faim les pousse à se vendre n'en sont-elles pas moins vos sœurs? (Nouvelles inter^ncptions et protestations.) Oui, vos sœurs! Ahl les méprise qui voudra, ces pauvres madeleines! quant à moi je les plains, et n'oserais les blâmer. •

Pauvres femmes perdues! Pauvres sœurs! La société qui vous a plongées dans la misère, et de la misère dans rignominie, la société qui trouve que votre existence est nécessaire « pour défendre la pudeur des femmes honnêtes contre la brutalité des hommes », cette même société vous bafoue et vous conspue, tandis qu'elle honore et qu'elle choie ceux dont l'exploitation vous a appauvries et dont Por ensuite vous a perverties !

Pauvres sœurs! Combien je compatis à vos peines intérieures ! car, j'en suis sûr, même au milieu des rires «t des chansons, votre âme saigne en secret, et les tortures qu'endurent vos cœurs ne sont pas moins douloureuses que la syphilis, qui finit toujours par dévorer vos chairs! ... Mais si le monde vous méprise, ô victimes delà misère et de la séduction, c'est à nous, prolétaires qui, comme vous, sommes les souffre-douleurs et les réprouvés <le l'ordre social, c'est à nous à vous réhabihter ! ...

Paupérisme croissant ! Tel est donc le résultat de toute organisation sociale basée sur la propriété.

Paupérisme croissant ! Telle est la conclusion à laquelle nous arrivons après toutes nos recherches sur l'économie actuelle de la société.

Paupérisme croissant! Telle est aussi la parole fatidique que nous fait entendre chaque chiffre dé nos statistiques officielles.

Paupérisme croissant ! Tel est le Thècel-Mané- Phares, qu'un doigt invisible semble graver sur chaque pierre de rédifice social.

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Et le paupérisme no vient pas seul. Semblable à ces dieux infernaux du paganisme qui traînaient, attachés à leur char, toute une suite d'êtres monstrueux et horribles, il traîne derrière lui tout un hideux cortège de maux et de calamités. J'ai parlé de la prostitution, mais la misère amène tous les vices et tous les crimes, la mendicité, la corruption, l'abrutissement, Tavortement, l'abandon des enfants, l'infanticide, le suicide, 1® meurtre, les maladies, rétlolement, la diminution de la taille, en un mot la dégénération de l'espèce humaine. N'avez- vous jamais vu de ces tableaux représentant un damné qui, les yeux fermés et les bras étendus, s'enfonce, s'enfonça toujours davantage dans le gouffre du mal? Eh bien, c'est limage de la société, qui s'affaisse de misère en misère, va de mal en pire et tombe d'abîme en abîme.

De sorte que la société, si elle n'est arrêtée par uce puissance qui la constitue sur des bases nouvelles, marche vers une dissolution lente, mais certaine. Tel est le dilemme inévitable qui se pose devant la société : se transformer ou se dissoudre ; c'est-à-dire, pour l'organisation sociale actuelle, la mort ou la mort.

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