IV. — Religion
Nous avons examiné la société actuelle dans ses différentes manifestations politiques et économiques, et nous avons condamné, en elle, et le gouvernement, pivot de son organisation politique, et la propriété, base de son organisation écoLomique. Ces deux institutions fondamentales enfantent nécessairement l'oppression et la misère, par conséquent anéantissent la liberté et l'égalité, sont destructrices du droit et du devoir, incompatibles avec la justice; par conséquent encore, antinaturelles et antisociales, contraires aux destinées de l'homme individuel comme à celles de l'être collectif, l'humanité. Il est
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cependant une institution à laquelle nous n'avons encore touché qu'en passant : c'est la religion. Nous verrons que la religion, pas plus que le pouvoir et la propriété, n'a de base solide.
Nous condamnons la religion (la religion, entendez-vous, quelle qu'elle soit, tout culte extérieur ou intérieur rendu à un être suprême, et non pas seulement i^lle ou telle religion particulière); nous la condamnons, non pas à cause des immoralités et des crimes de ses ministres, non pas à cause du mal qu'elle a causé à l'humanité, non pas parce qu'elle fut de tout temps un instrument entre les mains de tous ceux qui oppriment le peuple de par le pouvoir ou de par la propriété ; mais parce que ses dogmes sont en désaccord avec les axiomes les plus simples de la raison, comme avec les découvertes de la science positive, de la science basée sur l'observation ; en un mot, parce qu'elle est contraire à la vérité, qu'elle aussi n'est qu'une des faces de la justice.
Je n'ai pas l'intention de peser dans là balance de la raison tous les dogmes qui composent le fond de magasin de toutes les boutiques religieuses, ce serait un peu long. Je me contenterai de vous prouver à la hâte, par le raisonnement et par les données de la science, l'inanité du dogme fondamental de toute religion : l'existence de Dieu. Quand on sape un édifice par la base il faut bien qu'il s'écroule.
Nous ne pouvons connaître l'existence d'un être que par la connaissance des qualités qui le constituent de même que nous ne pouvons connaître l'existence d'un corps que par ses propriétés, l'étendue, l'impénétrabilité, la divisibilité, la pesanteur, etc. Pour être assuré de l'existence de Dieu, il faut donc que l'on sache quels sont ses qualités, ses propriétés, ses attributs. On me répond que les attributs de Dieu sont connus, qu'on les a même divisés en onétaphysîques et moraux; que les attributs métaphysiques de Dieu sont : d'être immuable, d'être infini, d'être
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créateur ; et que ses attributs moraux sont : Tinflaie bonté, rinfinie justice, l'infinie sagesse, la toute-puissance, attributs que Ton peut résumer en un seul : l'infinie perfection* Mais ces attributs : tant métaphysiques que moraux, s'excluent les uns des autres. Exemples :
Si Dieu est créateur, s'il a tiré la matière du néant, il y a donc eu un temps où la matière n'existait pas, un temps où Dieu n'était pas encore créateur ; par le fait même de la création. Dieu a acquis un attribut qu'il n'avait pas d'abord, il a donc changé, il ne peut donc pas être immuable.
Si Dieu est le créateur de la matière, celle-ci n'est pas Dieu : il est donc autre chose qui n'est pas Dieu, qui est distinct de Dieu, qui existe à côté de Dieu et par conséquent le limite; or, tout ce qui est lûnité esx fini;; Dieu ne peut donc être infini.
Si Dieu est infinhuent bon, il ne peut être infiniment juste, car la justice stricte et rigoureuse est inconciliable avec la bonté, c'est-à-dire avec la clémence, le pardon des offenses, etc.; ou bien, s'il est infiniment juste il ne peut être infiniment bon.
^ïT>\e\xç^%Xtout-j[mîssant, Une peut être ni infiniment bon, ni infiniment juste, ni infiniment sage. En effet, la toute puissance consiste à pouvoir faire absolument tout ce qui est faisable; or, le mal est chose faisable; donc si Dieu est tout-puissant, il peut faire le mal, ce qui est inconciliable avec l'idée de l'infinie bonté, de l'infinie justice et de l'infinie sagesse.
Mais admettons pour un moment ces attributs de la divinité. Si Dieu est infiniment bon et juste, il ne peut vouloir que le bien et la justice, et s'il est infiniment puissant, il peut faire ea sorte que son vouloir s'accomplisse pleinement. Or, le mal existe sur la terre, le mal physique et le mal moral; c'est là une vérité de fait. C'est donc que
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Dieu n'est pas infiniment bon et juste, ou bien qu'il n'est pas tout-puissant. S'il n'est pas infiniment juste et bon, il n'est plus Dieu, c'est-à-dire l'être infiniment parfait ; ou bien s'il n'est pas tout-puissant, encore une fois il n'est plus Dieu.
Si l'on enlève à Dieu l'un de ses attributs : l'infinie justice, la toute-puissance, etc., il cesse d'être l'être infiniment parfait, c'ost-à-dire qu'il cesse d'être Dieu; et cependant ces attributs sont contradictoires, et par conséquent ils ne peuvent exister en même temps chez le même être. D'où je conclus que Dieu n'existe pas, puisque son existence n'est possible qu'à la condition qu'elle soit impossible.
D'ailleurs les sciences naturelles nous enseignent que la matière, sous l'influence de certaines forces, telles que le calorique, l'électricité, le magnétisme, etc., se transforme perpétuellement, sans qu'il soit possible d'en détruire la moindre parcelle ou de voir s'y ajouter la moindre parcelle nouvelle. La balance à la main, le chimiste peut suivre cette transformation, peser les corps avant et après leur métamorphose et toujours il trouve, après la combinaison de certains corps avec d'autres corps, le total des poids de chacun des corps qui se sont combinés. Il est impossible de créer de rien le moindre atome, comme il est impossible de réduire le moindre atome au néant : voilà ce que nous dit la science positive, la science étayée sur l'empirisme, la science basée sur l'expérience.
La mort à tous les degrés de l'échelle des êtres, n'est autre chose qu'une décomposition chimique et une nouvelle combinaison des molécules constitutives des corps; la mort c'est la transformation ; quant au néant, aux yeux du cosmologiste, comme aux yeux du physiologiste et du chimiste, c'est un non-sens.
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Si le néant est impossible, la matière est donc incréée et indestructible, elle est éternelle. Mais si la matière est éternelle, elle existe donc par elle-même, elle est donc indépendante de Dieu, elle se gouverne par ses lois propres, et alors, comme dit le jésuite Feller, un grain de sable suffit pour faire échouer la toute-puissance de Dieu. Dieu ne peut exister que comme être infini, infini dans sa volonté et dans sa puissance ; or, la matière est indépendante de Dieu; donc Dieu n'est pas infiniment puissant, donc il n'est pas infini, donc il n'existe pas.
Frappé des contradictions inhérentes à l'idée de Dieu, Luther, le père du protestantisme, s'est écrié uq jour « Dieu n'est qu'une table rase, sur laquelle on ne trouve, rien de plus que ce qu'on y a mis soi-même ! »
Pourquoi donc nous incliner encore devant des idoles, œuvres de nos mains, ou devant des dieux, fruits de notre imagination? Pourquoi nous prosterner devant des divinités que nous créons à notre image? Homme, tu cherches en vain dans l'immensité un être qui te surpasse par l'intelligence et la volonté; arme-toi du télescope pour mieux sonder l'espace, et tu ne découvriras dans les cieux que les astres accomplissant fatalement leur révolution autour de leur soleil, en vertu des lois immuables qui régissent la matière.
Pour trouver quelque chose de divin, regarde ce qui se passe autour de toi, contemple les merveilles du travail et les miracles de la science, et cette divinité que tu cherches en vain au dessus de toi et par delà des mondes, tu la trouveras, comme Senèque, dans ton propre sein; adorela dans ton semblable, respecte-la dans toi-même, car Dieu c'est toi!...
M. Wasseige. — Mais c'est horrible ce que vous dites! c'est excôcrable 1
M. SovET. — C'est de l'athéisme doublé de panthéisme ! [Grand tumulte, on crie au Uasphème et à l'impiété)^
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Le Citoyen De Paepe. — Messieurs, ne laites pas semblant de ne pas me comprendre. Ce que je dis, c'est bien de l'athéisme pur, et non pas du panthéisme. Quand je dis que la divinité c'est l'homme, je veux dire tout simplement que Dieu c'est l'homme idéalisé. Les uns donnent à la divinité une tête, des bras, des jambes, un corps enfin semblable à celui de l'homme ; qu'est-ce que cela, s'il vous plaît, sî ce n'est de l'anthropomorphisme? Et si d'autres, en disant que Dieu n'a pas de corps, qu'il est un pur esprit, se contentent de lui donner les qualités morales de l'homme, n'est-ce pas encore de l'antropomorphisme? En adorant la divinité c'est toujours lui-même que i'homme adore.
M. Jacques Piot (le Samson). — Nous voulons vivre et
mourrir dans la foi de nos pères... Laissez-noustranquilles,
nous n'avons pas besoin de vos sermons... Nous voulons
conserver notre Dieu et notre foi, etc. [Nouveau tumulte
dans rassemblée \ le président s'efforce en vain
d'obtenir le silence et surtout de faire taire leSamsan^
ce deomier continue ses vociférations ; quelques voix
CiHent : A la porte ! à la porte l'ivrogne! et le terrible
Samson, empoigné par deux paysans, est porté hors
de la salle comme un tout petit garçon,)
Le Citoyen De Paepe. — Citoyens, permettez-moi de conclure; je vais tâcher d'être plus bref que je ne l'ai été jusqu'ici. Il est temps d'ailleurs que je laisse la parole à d'autres.
La croyance en un être suprême est donc contraire à la raison et à la science. La religion, qui n*est autre chose que le culte de la divinité ou l'hommage rendu à la divinité (l'étymologie, qui n'est pas religare, mais relligio, vieux mot latin qui signifie courbette ou génuflexion, l'indique suffisamment), la religion, dis-je, de même que le gouver-
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nement et la propriété, est une de ces grandes aberrations de l'esprit qui ont nécessairement marqué l'enfance de l'humanité, mais qui, chez les peuples à l'âge mur, doivent disparaître devant les lumières de la science et la conception de l'idée de justice. Vouloir, avec Montalembert, concilier la religion, c'est-à-dire l'absurde, avec la démocratie, c'est-à-dire avec la réalisation du vrai et du juste dans l'ordre social, c'est tout bonnement vouloir prendre la lune avec les dents. On ne marie pas ce qui s'exclut.
Encore un mot sur la religion :
L'idée métaphysique de la divinité peut être inofifensive aussi longtemps qu'elle ne reste qu'à l'état de notioa philo- ^sophique dans les livres des théosophes; mais lorsque cette idée entre dans la pratique sociale, elle tend nécessairement à se réaliser physiquement, à s'eotourer de symboles et de signes extérieurs, à se faire des prêtres et enfin à aboutir à la plus dégradante superstition. Toutes les théologies et toutes les mythologies, tous les cultes et toutes les églises n'ont pas d'autre origine. Lisez les évangiles et les actes des apôtres : le chrisiianisŒie primitif était- il autre chose qu'un monothéisme sans prêtres ni sacrificateurs, sans temples ni rites, sans cérémonies, sans dogmes mêmes?
Parcourez ensuite l'histoire ecclésiastique, et vous verrez comment de conséquences en conséquences, cette religion si simple aboutit, graduellement et lentement, il est vrai, mais aussi fatalement, au culte des images, des amulettes et du saint scapulaire, en un mot à X abêtissement comme aurait dit Pascal. (Murmures.)
Toute religion, quelque pure qu'elle soit à l'origine, doit, si elle a la chance de durer, se constituer en une église ayant à sa tête une caste parasite, ambitieuse et avide de richesses autant qu'oisive et improductive : lu caste sacerdotale. De toutes les religions existantes en Europe,
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le catholicisme romain est à mes yeux la plus vraie et la plus parfaite, parce qu'elle est la plus logique; c'est un hommage qu'il faut lui rendre. (Marques d'approbation. )