VI. LE MÊME AU MÊME
Saint-Denis, île Bourbon, le 20 décembre 1820.
Monsieur ,
Ma dernière, par le navire la Roxelane^ dp Bordeaux, vous laisse encore dans l'incertitude sur le prononcé du conseil de révision. Comme il étoit assemblé, je n'ai cacheté ma lettre qu'au moment où Ton vint nous annoncer que le conseil avoit confirmé le jugement de première instance à la majorité absolue. Je vous le marque par apostille.
J'écrivis de suite au gouverneur, qui étoit à l'habitation, pour qu'on remit les papiers du capitaine **^ ; mais , ce n'est qu'à ma troisième lettre, et cela huit jours après, qu'il a donné l'ordre de remettre les papiers. Nous nous disposons pour partir le plus tôt possible; mais dans la crainte de ne pas trouver assez promptement des vivres à la côte, j'en ai acheté ici. Le riz n'est guère plus cher qu'à Zanzibar.
Nous manquons de tout, de vin, de farine; il nous en reste cependant deux barils, mais qui n'est pas man-
jT^eable. Il nous faut de la chandelle, du [rouJjjpn , des clous, dilTérents ustensiles pour les maîtres, etl;outesces choses sont indispensables; du beurre pour l'équipage, et autres vivres pour la chambre.
Il nous reste assez de biscuit et de salaisons pour nous rendre à la Havanne où je compte être à la fin de mars ou avril. Tous ces retards nous ont occasioné bien des frais et bien de Tinquiétude. Le gouverneur est l'homme le plus fourbe qui existe dans ce pays; il est exécré de toute la colonie, par tous les habitants, n'importe de quelle couleur.
Le ministre a dû et doit recevoir bien des plaintes. Plusieurs mémoires lui ont été adressés contre le baron Mylius. Ce gouverneur est le fléau de cette colonie; il sera la cause de sa perte.
M.*** a acheté tout ce qui est nécessaire et utile pour le voyage; je ne m'en mêle nullement : vous m'avez prévenu de France que cela regardoit seul le capitaine; vous ne trouverez pas mauvais que je suive à la lettre vos instructions à ce sujet.
L'équipage a été payé, jusqu'au i8 de ce mois, de tout ce qui lui étoit dû d'appointements, et M.*** a été obligé de leur faire la promesse que leurs appointements ëtoient augmentés au même prix qu'on paie les marins dans cette colonie, à compter du 19 de ce mois. Vous trouverez cela bien violent , mais quand les autorités du pays ne protègent par le commerce, il a fallu en passer par là.
J'embarquerai dix mille piastres effectives et une balle de toile bleue que j'ai à bord , que j'avois le premier voyage pour aller à Madagascar, cl une balle de
toile bjgnche. Cette dernière, je la remets à terre n en ayant p^ de besoin. La pièce de toile bleue, je la garde à bord pour payer les frais de relâche, si j'étois obligé de relâcher par défaut d'eau, si j'avois une longue traversée, à Saint-Philippe de Benguèle à la côte d'Angola, chez les Portugais; ou je la vendrai à la Havanne avec bénéfice.
Pour prévoir à tout, et vu que nous allons entrer dans la saison des coups de vent (j'espère cependant être parti avant), je crois qu'il seroit prudent de faire assurer le navire et cargaison pour la même mise dehors que la première; le navire a bien la même valeur; et cela à compter du 10 du courant, de Bourbon à la côte orientale d'Afrique, et de la côte à l'île de Cuba pour n'importe cjuel port, celui où la cargaison sera mise à terre. Je vous fais l'observation pour les assurances n'importe quel port de l'île de Cuba, parceque je ne sais pas le port que M.*^* m'indiquera. Si les assurances étoient pour la Havanne, que j'allasse dans un autre port, et qu'il arrivât un accident, les assurances pourroient se refuser à payer; mais j'espère que cela n'aura pas lieu. Je crois que vous assurez avec facilité, parceque les risques ne sont rien pour le voyage de la Havanne.
Du a8 dudit.
Le Succès part demain pour Saint-Paul , pour y pêcher la chaudière et la cuisine à nègres, et le 3o je vais le rejoindre pour mettre sous voiles; je compte être à Zanzibar sous quinze jours pour le plus tard , n'y rester que trois semaines , et être à la Havanne au commencement d'avril. MM.*^* vont vous faire passer des fonds par le
navire (a Delphine, capitaine Béraut, qui est arrivé hier en cette racle, après cent douze jours de traversée. Voilà donc nos misères finies. J'ai porté l'ile de Bourbon sur les épaules, tant — nous a fait d'avances. Il n'y faut plus penser.
Si j'ai le bonheur d'introduire seulement deux cent cinquante nègres à la Havanne , nous serons débarrassés de toutes nos misères. Dieu le veuille! •
J'ai, etc.
Pour copie fidèle.
.Signé, W. Telfair, subsùtut-greffier.