‹ Discours prononcé le 6 octobre 1907 à l'inauguration du monument élevé à Amiens à la mémoire deChapitre 3 sur 10 · L'ŒUVRE POLITIQUE · texte numérisé non relu

L'ŒUVRE POLITIQUE

La guerre impériale, l'invasion, l'écrasement de la France. Dans cet effroyable désastre de tout, c'est vers Goblet que vont se tourner les yeux de ses concitoyens. Procureur général près la cour d'Amiens après la révolution du 4 Septembre, il fut élu par le département de la Somme à l'Assemblée nationale. 11 y entra républicain, et n'eut d'autre pensée que de

'servir à toute heure, dans la France reconstituée, réorganisée par la République, les idécfs républicaines. C'est dire qu'il ne suivit pas dans leur évolution les hommes qui inclinaient alors, l'étiquette républicaine théoriquement n^ise hors de cause, k s'accommoder du maintien des institutions autocratiques de la monarchie. Il considérait, lui, que Toeuvre totale de la réformation politique et sociale attendait l'ouvrier républicain, et ce fut à cette tâche immense qu'il entreprit de consacrer uniquement ses efforts.

On ne me demandera pas de retracer ici, même à grands traits, la carrière législative de Goblet. Elle est vivante encore dans toutes les mémoires. Soussecrétaire d'État au ministère de la Justice, ministre de l'Intérieur, ministre de l'Instruction publique et des Cultes, Président du Conseil, ministre des Affaires étrangères, son histoire est celle de la République

. elle-même. Pas une grande question dont il se désin-

téresse. Pas une réforme de principe à laquelle il soit étranger.

Aucune loi ne pouvait être plus urgente que la réorganisation de l'enseignement libéré de tout caractère dogmatique qui devait permetlre aux générations à venir la pratique rationnelle des libertés publiques : principe et source de toute in^^titution républicaine. C'est ce qu'avaient«abondamment expliqué Jules Simon, Gambetta,Jules Ferry, sous l'Empire. C'était ridée dominante du fameux programme de Belleville. L'Empire, la Restauration, la Monarchie de Juillet, sous couleur de concordat, avaient livré l'Etat à l'Eglise. En 4849, les hommes de la rue de Poitiers préludaient à l'expédition de Rome par la préparation de la loi Falloux. Il fallait délivrer l'Etat des mortelles étreintes de la théocratie. Et cela fait, il restait encore à délivrer l'individu de la tvrannie de l'Etat centralisé selon les formules dictatoriales de Napoléon. Magnifique problème de l'idéalisme libéral ! Mais immense et terrifiante tâche de l'homme de gouvernement, qui, voulant détruire l'échafaudage do la tyrannie, n'a

pour levier que l'état d'esprit de ceux-là mêmes qui s'y sont préalablement accommodés I

Après avoir pris, comme député, une part importante à la discussion sur la réforme — je devrais dire la révolution — de l'enseignement primaire, Goblet, ministre de l'Instruction publique, eut l'honneur de faire aboutir au Sénat, après de retentissants débals, la loi sur la laïcité de l'enseignement, qui est demeurée la charte de notre régime scolaire. Ferme partisan de la séparation des Églises et de l'État, dès 1873 il inscrivit définitivement cette grande réforme dans son programme d'action législative. Il

faut ajouter, d'ailleurs, qu'il réservait la question d'opportunité, capitale en cette délicate matière.

Quand s'ouvrit le débat sur la réforme de la magistrature, il se prononça pour le maintien de l'inamovibilité — garantie nécCvSsaire, ù ses yeux, de Tindépendance du juge — €t ne craignit pas d'annoncer quele principe électif pourrait bien intervenir quelque jour dans le mode de nomination des magistrats.

Comme ministre de Tlntérieur du cabinet Freycinet, il eut le grand honneur de faire voter la loi qui donnait à toutes les communes de France le droit de nommer leur maire. Rien ne paraît si simple aujourd'hui. C'était une autre affaire quand des hommes d'un long passé républicain s'effrayaient à la pensée du danger que l'élection des maires dans les grandes villes pouvait faire courir à la paix républicaine. Vaines terreurs aujourd'hui dissipées par la sagesse des électeurs I Mais il fallait avoir le courage de marcher droit au spectre pour le faire évanouir. Ce courage, chez Goblet, venait tout de sa sereine confiance dans la force triomphante de l'idée. Il croyait à la liberté. Il allait au-devant d'elle souriant, les mains tendues, assuré que le résultat final ne pourrait démentir sa noble foi en la raison humaine. Qu'aurait-il pensé s'il avait vu plus tard des hommes qui se proclament républicains faire ii de ces mêmes franchises municipales qu'il avait si bruyamment réclamées et répudier publiquement, sous prétexte de protestation, les libertés conquises au prix de tant d'efforts, au prix de tant de sang? Passons.

Il n'est pas une loi importante au vote de laquelle Goblet n'ait contribué au cours des vingt premières années de notre République : loi sur la liberté de la

presse, loi sur la liberté de réunion, loi sur les syndicats. Il a voulu marquer de son empreinte toute notre législation de liberté. Sa conception fondamentale est, en effet, d'un libéralisme impénitent, et jusque dans son projet de loi sur les sociétés religieuses — d*où est sortie, avec quelques remaniements, la loi de 1901 — il avait tenu à honneur d'écarter de son texte tout ce qui pouvait paraître, à tort ou à raison, une restriction des droits de l'individu. Selon le mot aigu d'Anatole France : « Par amour de la liberté^ il eût retranché la. liberté à son parti plutôt que d'en priver ses adversaires, »

Noble et périlleuse préoccupation, dont ne s'embarrassera jamais le vulgaire, épris d'absolu.

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