POUR LA PATRIE
C'est la grande douleur de ce temps. Messieurs, qu'il soit aujourd'hui nécessaire à des Français de parler pour la France, pour la Patrie. Il nous faut cependant subir cette humiliation, puisque des Français parricides n'ont pas craint d'annoncer, dans leur démence, qu'ils choisiront l'heure où l'existence de la nation elle même serait mise en péril pour se ruer en armes contre leurs concitoyens et collaborer avec l'étranger à l'écrasement de leur pays natal. La doctrine, si l'on peut appeler d'un tel nom un si monstrueux délire, n'a réalisé que depuis peu cette répugnante précision. Mais Goblet n'avait pas attendu l'heure des grands blasphèmes pour revendiquer, avec la Révolution française, l'indépendance de la Patrie comme la garantie suprême des droits conquis,
c'est-à-dire de Torganisation de liberté qui doit conduire à des conquêtes nouvelles.
« Oui, s'écriait-il au Sénat, dans la discussion de la loi sur renseignement, j'ai dit qu'il fallait croire à Fidéal et à la Patrie, et j'ai confiance que c'est là la foi cooîmune qui, tout en respectant la liberté des consciences, peut nous unir tous dans cette Assemblée. » L'idéal, la Patrie, qui les a mieux que lui défendus? L'idéal, en servant les idées de justice et de liberté au pouvoir comme dans l'opposition. La Patrie, en se dévouant pour elle, en luttant de pied ferme contre tous ses ennemis.
Soit qu'une fortune contraire lui apportât les responsabilités redoutables du règlement de l'affaire Schnaîbelé, soit qu'il eût à faire prompte et bonne justice des misérables calomnies attribuées à un homme d'État étranger dénué de bienveillance envers nous, Goblet entenriait préserver avant tout la dignité de la France. Sans peur et sans témérité, il réussit à maintenir la paix dans l'honneur. La mémoire de ce grand bienfait ne sera point perdue.
Mais tandis que de basses inimitiés se donnaient carrière contre la France diminuée, qui aurait pu prévoir que des étrangers seraient bientôt dépassés dans leur fureur antifrançaise par des Français? Aussitôt que le mal apparut, Goblet, de premier mouvement, prétendit y porter le fer. C'est alors qu'il écrivit une préface fameuse pour rompre hardiment en visière avec quiconque s'embarrasse de « distinguo » quand l'existence même de la Patrie est en cause. Les lignes vengeresses qu'il écrivit de son lit de mort pour rappeler à la raison la troupe inOme d'égarés qui prétendaient parler au nom de notre
personnel enseignanl provoquèrent le sursaut de toutes les consciences françaises. Un grand acte de patriotisme ainsi couronna dignement une noble vie, consacrée tout entière au service de la France républicaine.
Messieurs, ne nous donnons pas le ridicule de laisser croire que nous avons pu un seul instant redouter sérieusement les effels d'une propagande criminelle qui ne peut exciter chez tout Français digne de ce nom qu'un sentiment d'horreur. S'il est un pays qui ait .droit à l'amour de ses enfants et l'obtienne du premier sourire, c'est notre France d'hier, d'aujourd'hui, de demain, la France de nos fiers aïeux de toujours ; la France de nos bons soldats, intrépides et doux, que le plus implacable adversaire n'a pu vaincre sans los admirer ; la France de nos grands artisans de pensée, maîtres du plus limpide instrument d'expression qui fut jamais; la France de nos artistes dans tous les domaines où se donne carrière l'instinct supérieur d'une race ailée perpétuellement en quête d'un suprême achèvement de simplicité, de clarté, de beauté ; la France de nos travailleurs de tout rang, si courageusement obstinés au labeur, si prudemment attentifs au foyer, toujours soucieux d'affinement, k la fois prompts d'instinct à toute nouveauté et passionnément jaloux des gloires du passé, toujours prêts à étonner leurs détracteurs par la soudaine aisance des élans vers les cimes comme par la spontanéité des retours ingénus à la froide raison ; la France de la grande renaissance humaine achevée en notre puissant effort de rénovation révolutionnaire au nom des droits de la personne humaine ; la France de l'idéalisme en bataille par qui s'est
pcurràit-il se rencoatrer encore un si harmonieux assemblage des dons supérieurs de la pensée comme de toutes les puissances d'expression animant le peuple le plus vif, le plus fin, le plus prompt à dire et à faire, en même temps que le mieux préparé à l'observation delà juste mesure?
Par la souveraineté d'un idéalisme intégral, THellénisme a exercé dans tous les champs de Tesprit une domination qui est encore aujourd'hui le plus heureux événement desannales humaines. S'il n'est venu jusqu'à nous, d'abord, qu'à travers la transposition romaine, c'est qu'Alexandre, qui entraînait à sa suite les fils des grands Hellènes, était allé se perdre vers l'Indus, tjandis que les Gaules, sans mirages, lui auraient pu offrir de nobles terres, où la semence grecque avait déjà commencé de fructifier. Et pourtant, c'est de la part d'hellénisme apportée par la conquête romaine que s'inspire encore aujourd'hui le meilleur de notre pensée malgré les survivances de l'esprit autoritaire de Rome qui, se prolongeant de l'Empire à la Papauté, ne cesse de se manifester chez nous aujourd'hui même par tant de signes.
Eh bien, pourquoi ce peuple unique ne s'est-il vu refuser que la seule puissance de durer? Pourquoi n'est il apparu dans l'histoire que pour disparaître aussitôt, comme un éclair entre les deux nuits de l'Asie dégénérée et de l'Occident non encore ouvert? Pourquoi les Hellènes, en qui la robustesse dorienne s'adoucissait des grâces de l'ionie, n'ont-ils pu se maintenir contre le double effort de l'Asie et de TEu^ rope romanisée? C'est, hèlas! qu'il leur a manqué le sens supérieur de la patrie hellénique; c'est que, capables d'arrêter l'Asie à Marathon et à Salamine par
deux incompréhensibles faits d'armes, les luttes intestines en permanence devaient les livrer d'épuisement au Macédonien; c'est enfin que, déchus de leurs vertus d'action, ils s'abandonnèrent désespérément à ces redoutables maladies de l'Idéalisme, qui entraînent l'esprit fatigué aux délires d'une sophistique à outrance où s'énervent les plus puissants ressorts de la plus belle énergie. Ainsi tout périt à la fois, la Patrie méconnue de ses enfants, déchirée de leurs mains cruelles, et l'esprit même d'une race prodigieusement douée désormais sans support, sans cadre de vie.