‹ Discours prononces a la Direction des beaux-arts, 1888-1891Chapitre 9 sur 42 · DE MONTPELLIER · texte numérisé non relu

DE MONTPELLIER

2 octobre 1888.

Mesdames, Messieurs,

En confiant au directeur des Beaux-Arts le soin de présider en son nom cette cérémonie, le Ministre a voulu montrer quel intérêt porte l'Etat à la vitalité artistique dont votre ville est le théâtre et qui s'atteste par une suite d'efforts et de résultats dignes de toute sa sympathie. Parmi les diverses écoles régionales des Beaux-Arts, celle de Monpellier ne se contente pas d'occuper dignement sa place et d'être l'égale des plus prospères : elle a sa physionomie et son originalité. Je suis heureux que la désignation ministérielle m'ait permis d'apprécier par moi-même le zèle de votre municipalité, la valeur de vos maîtres,

l'affluence de vos auditeurs et de vos élèves. Je croyais vous connaître assez par le témoignage de nos inspecteurs et les éloges qu'ils n'ont cessé de vous donner; mais je me suis aperçu, une fois de plus, que rien ne vaut l'impression personnelle et directe. Il m'a suffi de parcourir vos établissements, de conférer avec vos administrateurs, d'entendre vos maîtres pour acquérir la conviction que votre bonne réputation restait encore au-dessous de la réalité. J'emporterai de Montpellier la conviction durable qu'il y a ici un coin de notre domaine artistique habilement cultivé.

J'aurais voulu arriver au milieu de vous les mains pleines, et pouvoir vous témoigner, avant de partir, la satisfaction administrative par ses marques habituelles; malheureusement, la loi est formelle : le Ministre seul peut conférer les décorations universitaires en dehors des époques légales du 14 juillet et du ier janvier. Mais si je ne puis en cela le remplacer entièrement, je serai votre avocat auprès de lui et vous ne perdrez rien pour attendre.

Permettez-moi d'ajouter que je suis profondément touché des marques de sympathie que vous m'accordez. J'avais vu, à Paris, le magistrat dévoué, l'homme d'initiative et de goût, qui administre vos affaires municipales. En m'assurant de votre bon accueil, il n'avait pas exagéré le charme de votre hospitalité. Quant au préfet de l'Hérault, il avait bien voulu se souvenir qu'il était un de mes prédécesseurs à la

direction des Beaux-Arts, et ses premières paroles avaient été pour me traiter en collègue et en ami. Professeur et écrivain, avant de devenir administrateur par l'affectueuse confiance d'un ministre qui n'a jamais séparé l'amour des lettres de celui de l'art, je venais ici dans un centre de travail où je devais rencontrer des collègues et des confrères, auxquels notre Université de France doit une grande partie de son renom; je savais que la Faculté de médecine et le Lycée s'honorent de vous prêter le concours de leurs meilleurs maîtres pour vous donner l'enseignement scientifique et littéraire de l'art. Enfin, par les paroles qu'il vient de prononcer, l'artiste distingué, le savant professeur qui dirige cette école m'a montré qu'il y avait entre nous plus qu'un lien administratif, et que, dans le domaine de l'art, il suffit d'aimer le beau et le vrai pour servir la même cause et se trouver en complète communion d'idées. Je le remercie; je vous remercie tous, Messieurs.

La naissance et les progrès de certains établissements artistiques résultent souvent d'une volonté patiente et supérieure à bien des obstacles. Votre école des Beaux-Arts n'est point de ceux-là. Elle est née de la force même des choses, des tendances combinées de votre race, de votre sol, de votre climat, de votre histoire, du milieu enfin où elle a grandi. Vous avez toujours aimé les choses de l'esprit et les diverses formes du beau. Les origines de votre Université sont presque aussi anciennes que celles de

votre ville; elle vous donnait une illustration scientifique et littéraire à une époque où la littérature et la science balbutiaient encore en France et en Europe. Chez vous, loin d'être des exceptions, les vocations artistiques sont la règle, et elles forment une chaîne dont les anneaux brillants se succèdent sans interruption de Sébastien Bourdon à Gabanel.

Si la création des musées ne répondait pas à des goûts tout modernes, le vôtre daterait de loin, lui aussi; mais c'est au début de notre siècle que s'est manifesté pour la première fois, ailleurs que chez les rois et les particuliers, le noble besoin de réunir les œuvres d'art dans un ensemble accessible à tous et qui fût comme un patrimoine public offert à l'amour du beau. A peine ouvertes, vos collections comptaient parmi les plus riches, et cela par vos seuls efforts, par la seule initiative de vos magistrats ou les patriotiques libéralités de vos concitoyens. L'Etat, pendant longtemps, ne vous donna rien, ou si peu de chose! Lorsqu'il devint plus généreux, je puis dire, sans déprécier la valeur de ses dons, que la plus grosse somme de vos richesses était constituée bien avant qu'il songeât à vous.

Aux trois grandes catégories qui constituent votre musée et en font une histoire complète de la peinture, se rattachent les noms de trois généreux citoyens de Montpellier, artistes ou amateurs d'un goût si sûr, que tous trois ont su éviter le médiocre et l'inutile ; d'une intelligence si heureusement guidée par la

logique secrète de votre tempérament artistique, qu'à l'insu les uns des autres, ils se sont mutuellement aidés pour constituer ici une des galeries les plus complètes qui soient au monde. Singulier magnétisme dû à l'amour commun de l'art ! François-Xavier Fabre , Valedau, Alfred Bruyas, avec la seule préoccupation de satisfaire leurs goûts personnels, ont réuni pour vous une série d'oeuvres maîtresses, résumant l'histoire de la peinture en Italie, en Hollande et en France, c'est-à-dire dans les trois grandes patries de l'Art.

Grâce à Fabre, en effet, vous suivez l'évolution de la peinture italienne, de sapremièreà sa dernièrephase, à travers les splendeurs de l'école vénitienne, les grâces sévères du style florentin, la divine perfection de l'apogée romaine. Vous devez à Valedau la série complète des maîtres hollandais, depuis les larges descriptions de la joie populaire s'étalant à travers la rue et la place publique, jusqu'aux pénétrantes études de la vie intime. Quant à Bruyas, c'est le romantisme et le naturalisme français de Géricault à Delacroix, de Corot à Courbet qu'il a mis devant vos yeux.

Une école des Beaux-Arts était la suite naturelle d'un si riche musée. C'est par un enseignement régulier, en effet, que la contemplation de ces belles œuvres pouvait produire ses fruits nécessaires et tourner au profit de l'avenir les leçons vivantes du passé. Que de germes laissés dans les jeunes esprits par la vue des chefs-d'œuvre et qui n'attendaient que

la direction régulière du maître pour lever et grandir! D'autre part, il y a ici nombre d'esprits éclairés qui aiment l'art pour lui-même et sans l'idée d'en faire une carrière, tous ces amis de la connaissance humaine et des nobles formes, personnes de tout âge, de tout sexe et de toutes conditions qui se pressaient déjà aux cours de vos facultés et qui étaient tout disposés à entendre parler de l'art, après en avoir contemplé les chefs-d'œuvre.

Votre école est née de ces divers besoins; elle a su les satisfaire tous. Depuis l'artisan qui veut mettre un peu d'art dans son métier ou simplement acquérir les connaissances qui feront de lui un habile ouvrier, jusqu'à l'homme mûr qui demande à la littérature et à l'art le charme de l'existence, jusqu'à la jeune fille qui satisfait, par la pratique du dessin, la délicatesse de goût et le sentiment de l'élégance naturels à son sexe, jusqu'au jeune homme qui sent au fond de son âme l'étincelle sacrée et veut devenir un artiste, vous avez ouvert vos portes à tous ceux qui venaient y frapper. Ainsi, sans parler des auditeurs bénévoles, vous avez rapidement atteint le chiffre de trois cents élèves réguliers. C'est là un chiffre de capitale et vous le dépasserez, j'en suis sûr.

Fille de votre musée, votre école des Beaux-Arts s'est développée comme lui. Je veux dire qu'elle est sortie de l'initiative individuelle et municipale. Vous n'avez fait appel à l'État que le jour où vous aviez affirmé votre existence et où il s'agissait, en vous

aidant, non plus, comme il arrive parfois, de provoquer une vitalité artificielle, mais de guider vers la maturité une jeunesse déjà robuste. C'est alors que vous avez conclu avec le ministère des Beaux-Arts une convention où votre ville et l'Etat trouvent également leur compte. L'Etat prend le quart de vos charges, il vous aide de ses conseils et de sa surveillance, et vous lui donnez, en échange, des esprits ouverts, des partisans naturels de ce haut patronage artistique qui est la noble tradition de notre pays, des artistes enfin qu'il vous rend lorsqu'ils ont terminé leur éducation.

Car, Messieurs, notre école parisienne des Beaux- Arts vous doit déjà d'excellents élèves. Ils y arrivent après avoir reçu de leurs premiers maîtres une direction que les maîtres parisiens déclarent excellente ; par les succès qu'ils obtiennent ici, ils préludent à des succès plus retentissants. Peuvent-ils oublier que leur directeur propose à leur exemple la récompense la plus enviée que décerne, dans notre pays, l'enseignement officiel de l'art, et qu'ils ont à leur tête un prix de Rome?

Nous vivons, Messieurs, à une époque où les ambitions collectives sont aussi éveillées que les ambitions individuelles, où les villes comme les hommes luttent pour la vie. On a d'autant plus à se défendre que l'on est plus riche, et malheur à celui qui s'endormirait sur les biens acquis ! Votre renommée littéraire et artistique, le prestige dont elle envi-

ronne le nom de Montpellier, vous ont valu beaucoup de rivaux. Vous avez de puissants voisins qui voudraient bien leur part de cette gloire et accepteraient tous les sacrifices pour en détourner la source de leur côté. On ne peut condamner cette ambition, mais c'est à vous d'en paralyser l'effet en prouvant que, si l'Etat vous diminuait, il s'appauvrirait lui-même et que seuls, vous pouvez lui rendre les services qu'il reçoit de vous. Continuez donc de cultiver la science, les lettres et l'art ; restez fidèles à vos goûts élevés et à vos généreuses traditions, et Montpellier ne perdra rien de tout ce qui fait de cette belle cité une parure pour la France méridionale. Fils de vos œuvres, animés par cet esprit d'initiative que donne l'amour de la liberté, vous continuerez à mériter une place d'honneur parmi nos grandes cités républicaines.

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