DE LA TAPISSERIE
15 mars 1891.
Messieurs,
Cette année comme les années précédentes, vous avez désiré qu'un représentant de l'Etat vînt présider cette séance solennelle. Je vous remercie, au nom de l'administration des Beaux-Arts, de vous être adressés à elle ; je vous remercie pour moi-même de l'honneur que vous m'avez fait et de l'occasion qui m'est ainsi offerte de vous exprimer publiquement, avec ma sympathie pour la cause que vous servez, ma profonde conscience des services que vous rendez à une puissante industrie nationale et à l'art français. Mon devoir est de songer avant tout aux intérêts de l'art pur; le vôtre est de n'avoir en vue que l'appli-
cation pratique et commerciale de l'art décoratif. Soyez assurés, cependant, que, chez vous comme dans toutes les industries artistiques qui ont bien voulu m'appeler au milieu d'elles, je me sens au milieu de collaborateurs et que j'y apporte un même désir, celui de vous aider et d'être aidé par vous.
En effet, Messieurs, si, en matière d'art, l'État et ses représentants ne se rendaient pas compte qu'ils doivent faire servir leurs richesses et les puissants moyens d'instruction dont ils disposent au développement des industries qui demandent à l'art ses principes et ses moyens; si, d'autre part, vous n'aviez pas vous-mêmes les yeux continuellement tournés vers les modèles que l'Etat rassemble et conserve; si vous ne vous inspiriez pas des méthodes qu'il formule et enseigne, il se produirait bientôt un double résultat : dans une démocratie comme la nôtre, l'art paraîtrait une coûteuse parure qui serait supprimée au nom des intérêts positifs et votre industrie, devenant incapable de satisfaire le besoin du beau, qui est sa raison d'être au même titre que l'utilité, tomberait au rang des industries mécaniques, c'est-à-dire cesserait d'exister, car elle ne peut être qu'une industrie d'art.
Ce résultat ne se produira pas, et si je l'indique, c'est pour attester que nous avons la notion très nette des dangers qui nous menaceraient les uns et les autres, en cas d'erreur, comme aussi pour déclarer notre union dans un intérêt commun. Je n'ai pas à
dire une fois de plus de quelle manière l'État comprend ses devoirs; je préfère constater avec quel succès vous remplissez les vôtres.
Dans l'ancienne France, Messieurs, votre industrie était une des plus florissantes. Etroitement associée au luxe de la royauté et des classes nobles, la corporation des Tapissiers vivait aussi dans une étroite union avec les artistes; elle traduisait les modèles et les tableaux des peintres; elle devenait, aux Gobelins, une institution d'État, dirigée par un maître tel que Le Brun ; ses représentants accompagnaient le roi dans ses voyages, meublaient ses palais et y remplissaient des fonctions enviées. Vous reprocheriez à un lettré qui a eu l'honneur d'écrire sur Molière de ne pas rappeler que le fils du tapissier Poquelin, après avoir développé chez son père des souvenirs d'apprentissage et un goût de richesse élégante qui ont laissé leur marque dans ses œuvres et dans sa vie, devait à un titre qu'il avait voulu conserver, autant qu'à son métier de comédien, l'occasion d'approcher familièrement Louis XIV et de prendre ses modèles autour de lui. Mais si c'est là un honneur, ce n'est pas un exemple; quoique vous soyez des artistes, on ne saurait exiger de vous que votre profession donne plusieurs fois à l'art dramatique l'auteur du Tartufe et du Misanthrope. Je me borne à constater que l'aspect sérieux ou riant, élégant ou noble, des palais, des châteaux, des hôtels, des simples maisons bourgeoises dans l'ancienne France était dû. en grande partie à vos
devanciers, qu'ils y multipliaient des modèles d'invention et de goût, que leurs œuvres sont aujourd'hui la parure des musées et des collections particulières; que, jusqu'à la Révolution, ils ont été, en ce genre, les maîtres de l'Europe, et que, depuis, ces objets d'utilité sont devenus des œuvres d'art vivement disputées et chèrement payées, dont la possession est un titre d'honneur. Enfin, m'est-il permis de ne pas constater que, des deux seules industries d'art que l'État ait voulu conserver et pratiquer lui-même, la vôtre est l'une, et que, malgré d'excessives critiques et grâce à des efforts qui tendent à un progrès continu, les Gobelins et Beauvais sont toujours une institution nationale connue et appréciée du monde entier?
Jadis, Messieurs, la profession de tapissier reposait, comme toutes les autres, sur la maîtrise et l'apprentissage. Quand une société fondée sur un droit nouveau prit la place de l'ancien régime, les maîtrises tombèrent et, pendant longtemps, rien ne les remplaça. Certes, elles n'étaient pas à regretter : établies sur le privilège, elles ne pouvaient subsister dans un temps où la justice et l'égalité se réalisaient partout et en tout. Mais, à côté de l'abus, elles renfermaient une idée excellente et qui devait reparaître. Je veux dire l'éducation de l'apprenti par le patron, pour le plus grand profit de l'un et de l'autre. Ce rôle, l'État ne pouvait le remplir, quoique dans notre pays il soit le grand éducateur. Il ne peut, en effet, que donner l'éducation générale, laissant aux éducations
particulières le soin d'appliquer, selon leurs besoins, les principes et les méthodes qu'il enseigne. Il devait le laisser à l'initiative privée. Vous avez compris, Messieurs, et d'autres avec vous, que dans l'intelligence de ce rôle se trouvait le remède au mal profond dont nos industries d'art ont souffert pendant une grande partie de ce siècle et qui les conduisait rapidement à la paralysie, à la mort. La grande tradition de nos tapissiers du dernier siècle se perdait, l'invention tâtonnait, les principes s'oubliaient, leur violation était flagrante et continuelle; on ne créait plus, on copiait. L'ouvrier, obligé de gagner sa vie, quelle que fût son inexpérience, du jour même où il prenait l'outil, suivait aveuglément une routine; le patron ne sachant où trouver des ouvriers instruits, employait au hasard ceux qui se présentaient et n'avait ni le temps ni les moyens de faire leur éducation artistique.
Vous connaissez, Messieurs, les résultats de cette situation : le meuble d'art, qui était jadis une règle, parce que, dans le meuble le plus modeste, il y avait une part d'invention et d'originalité, le meuble d'art devenait une exception rare, contestable, timide surtout, car ce n'était plus qu'une copie, née de la mode; cette mode d'archéologie et de bric-à-brac que la littérature imposait et que le goût ne dirigeait pas. Les qualités de notre race entravaient les progrès du mal, dans une certaine mesure, et, le reste du monde se trouvant à peu près dans la même situation, nous
conservions notre suprématie, mais elle était menacée, parce que nos voisins constataient le mal avant nous et s'efforçaient d'y remédier. Chaque exposition internationale nous donnait un avertissement nouveau du double danger qui nous menaçait au dedans et au dehors. Il était temps d'aviser.
Messieurs, vous avez rapidement trouvé le remède, par la création de votre enseignement d'apprentissage, tandis que de son côté l'État constituait avec un succès égal l'enseignement du dessin et de l'art décoratif. Grâce à des hommes parmi lesquels il me suffira de citer M. Eugène Guillaume et M. Louvrier de Lajolais, avec le concours des départements et des villes, il eut vite formé des maîtres, ouvert des écoles et recruté des élèves. De leur côté, les chambres syndicales , appliquant les mêmes principes aux besoins de chaque industrie d'art, constituaient des groupes d'enseignement, dont le vôtre est un des meilleurs. Ces groupes reprenaient l'idée mère de l'ancien apprentissage en l'adaptant au droit nouveau, c'est-à-dire en fondant sur la liberté ce qui reposait jadis sur le privilège. Il ne restait plus qu'à rapprocher l'État et les Chambres syndicales pour multiplier les efforts individuels par l'effort général. C'est ce que nous sommes en train de faire et ma présence ici est un résultat de cet accord.
Je vous assure, Messieurs, que notre bonne volonté est égale à la vôtre et qu'elle ne vous manquera jamais, lorsque vous voudrez bien lui faire appel. Nous res-
pecterons votre indépendance, vous ne demanderez à notre intervention que ce qu'elle peut donner. De la sorte, nous appliquerons les deux principes qui, dans la France républicaine, doivent inspirer tous nos actes d'hommes et de citoyens : le sentiment du droit individuel qui s'appelle la Liberté, et la notion du rôle de l'Etat, qui s'appelle le Patriotisme.
DISTRIBUTION DES PRIX
DE