L'ORPHELINAT DES ARTS
44 octobre 1891.
Mesdames,
Je dois un double remercîment à la Présidente de votre œuvre, et je tiens, dès mes premières paroles, à m'en acquitter devant vous. En demandant au directeur des Beaux-Arts d'assister à votre fête annuelle, Mme Marie Laurent lui prouvait le prix que vous attachez à l'intérêt de cette administration, et le chef de ce service ne peut qu'en être fort touché; mais elle voulait bien ajouter qu'elle tenait aussi à ce que le représentant du ministre fût le directeur actuel. Elle n'ignorait pas alors que j'avais annoncé ma prochaine retraite, et je ne pouvais la soupçonner que d'exagérer à mon égard la courtoisie de ses sentiments. Cette
cérémonie, en effet, est la dernière où je fais acte de directeur; je ne pouvais souhaiter une meilleure fin, et je vous remercie cordialement de me l'avoir procurée. Le fonctionnaire et l'homme ont la même passion de l'art et sont également dévoués à tous ses intérêts; il m'est doux de considérer ma présence parmi vous comme une preuve que les artistes veulent bien ne pas l'ignorer et ne l'oublieront pas.
Votre œuvre, Mesdames, est une de celles qui honorent le plus la charité de notre époque, si ingénieuse pourtant et si active. Depuis longtemps, tous les blessés de la vie avaient leurs asiles, sauf les victimes de l'art; et c'était une grande injustice, car l'art est la joie, la fête, le charme le plus vif de l'existence ; il dore la plus humble d'un rayon idéal, et il n'est pas de malheureux qui ne lui doive ses heures de bonheur. Il semble donc que, trahi par la destinée et victime de sa vocation, l'artiste eût dû trouver une assistance qui n'aurait été pour la société qu'une marque de sa gratitude envers celui qui lui procure ce bienfait inappréciable : le sentiment du beau. Il n'en était rien cependant; et jusqu'à nos jours, la charité publique le recueillait dans ses infortunes au même titre que tous ceux dont elle écoute l'appel. Elle n'avait pas pour lui cet asile particulier qu'elle ouvre à d'autres professions dont elle constate ainsi la noblesse jusque dans le malheur. De généreux donateurs se sont avisés de lui témoigner les égards qu'il mérite et de mettre, pour lui aussi, de la délica-
tesse dans la bienfaisance. Vous avez suivi leur exemple, Mesdames, sur l'initiative de Mme Marie Laurent, et cela avec la grâce, le tact, la sûreté d'instinct maternel qui conviennent à des artistes et à des femmes.
Vous, en effet, Mesdames, pour qui la vie de famille a des difficultés particulières, et qui savez combien les devoirs maternels exigent souvent de sacrifices, ce dont vous vous êtes préoccupées dans votre programme de bienfaisance, c'est des enfants, c'est des jeunes filles. L'artiste les aime tendrement et il les élève de son mieux; mais peut-il assurer leur avenir, lorsqu'il a parfois tant de peine à les faire vivre dans le présent? S'il est atteint par une mort prématurée, bien souvent il les laisse sans ressources, livrées à la seule charité de ses camarades. Certes, cette charité ne leur manque jamais, et c'est encore un honneur de votre profession que cette solidarité toujours prête; mais ils sont pauvres, eux-mêmes, nomades, et forcément leur œuvre de sauvetage ne peut s'exercer jusqu'au bout.
Vous avez vu cela, Mesdames, et vous êtes intervenues. A ces enfants, à ces orphelines, vous avez ouvert un asile ; vous leur consacrez votre zèle, votre affection, votre talent; vous leur donnez une seconde famille qui protège leur enfance et les conduit au seuil de la jeunesse, ne les abandonnant que lorsque leur sort est assuré. J'ai lu ces rapports annuels, si éloquents dans leur simplicité, où Mme Marie Lau-
rent rend compte des résultats de l'Œuvre et où Mme Goquelin établit le bilan de vos ressources; ce sont des modèles d'esprit pratique et de prévoyance : veuillez en croire un homme qui a partagé sa vie entre l'enseignement et l'administration; il est impossible de mieux entendre le gouvernement d'une école et la gestion d'une caisse.
Mais ce qui frappe et ce qui touche le plus dans ces rapports, où les chiffres eux-mêmes ont leur émotion, c'est la délicatesse féminine qui se laisse voir à chaque page. Direction des intelligences et des caractères, soin des âmes et des cœurs, choix des établissements futurs, tout y dénote cette connaissance de la jeune fille qui n'appartient qu'à des femmes, ce sens de la vie pratique que les artistes n'ont pas toujours, mais qu'ils ont bien quand ils l'ont. Je veux dire par là, que ceux qui ont su faire leur existence, y ont réussi à travers tant d'épreuves et de difficultés, que cette œuvre menée à bien, ils ont des aptitudes particulières à guider les débuts d'autrui. Aucun d'entre eux n'appartient à la catégorie de ces prévilégiés qui, pour vivre, n'ont qu'à se donner la peine de naître (comme l'a dit quelqu'un que vous connaissez bien) ; ils sont tous les partisans de leurs carrières, et c'est l'effort personnel qui les a conduits au but.
Ces enfants, ces jeunes filles, ne pouvaient donc trouver, Mesdames, de meilleurs guides que vous, et de plus éclairés. Élite de la famille artistique de
ce Paris, qui est lui-même la capitale de l'art, vous avez cet esprit de charité qui est pour les artistes une vertu professionnelle, si commune et si souvent éprouvée que, parfois, ceux au profit de qui vous l'exercez, la regardent comme une chose toute simple, et ne songent même pas à vous en savoir gré. Vous avez l'esprit d'organisation et de suite qui est le privilège des femmes dans les œuvres comme celle-ci; vous êtes nombreuses et bien gouvernées. Ce sont là de rares garanties de prospérité et d'agrandissement pour l'Orphelinat des Arts, et quelques grandes difficultés que vous ayez à surmonter, elles sont passagères. Cette maison est non seulement utile, mais indispensable; elle réalise une pensée généreuse entre toutes : elle durera.
Mesdemoiselles, vous avez entendu à la place que j'ai l'honneur d'occuper aujourd'hui des maîtres de l'éloquence, de l'art et de la poésie : MM. Jules Simon, Eugène Manuel, Jules Glaretie, François Goppée. Ils vous ont dit, avec un charme pénétrant, tout ce que ces deux mots, Orphelinat des Arts, dont la réunion est d'une mélancolie et d'une douceur singulières , méritent d'inspirer à des orateurs , à des artistes, à des poètes comme ceux-là. Je ne reprendrai pas à mon tour le beau thème qu'ils ont traité ; je ne pourrais qu'affaiblir l'impression de leurs paroles. Il me suffit pour remplir ma tâche, de rendre un hommage mérité à celles qui remplacent vos mères auprès de vous. J'ajouterai seulement ceci : aujourd'hui et plus
tard, dans vos existences déjeunes filles et de femmes, lorsque votre pensée vous reportera vers celle que la mort vous a prise trop tôt et dont le triste sourire, si peu que vous l'ayez entrevu, s'est à jamais gravé dans votre cœur, ne manquez pas d'y joindre le souvenir de celles qui, sans autre devoir que la solidarité artistique, l'ont remplacée auprès de vous : elles ne vous en demandent pas davantage, ces secondes mères, et si votre souvenir s'en va vers elles quelquefois, elles s'estimeront assez récompensées de leurs efforts et de leur dévouement.