‹ Discours prononces a la Direction des beaux-arts, 1888-1891Chapitre 17 sur 42 · DE LÀ DORDOGNE · texte numérisé non relu

DE LÀ DORDOGNE

9 novembre 1890.

Messieurs,

Je vous remercie, au nom du Ministre de l'Instruction publique et des Beaux-Arts, pour l'appel que vous lui avez adressé. C'est à un double titre qu'il s'intéressait à votre œuvre : chargé de veiller aux intérêts de l'éducation nationale et de l'art français, il s'est empressé de témoigner sa sympathie pour une tentative d'où se dégage un enseignement élevé et qui s'affirme par une oeuvre d'art. En honorant la mémoire de ceux d'entre vous qui sont morts pour la France en 1870, vous avez voulu attester qu'après vingt ans les souvenirs inoubliables vivent toujours dans vos coeurs.

Vous avez voulu proposer comme un exemple à la génération qui grandit ce qui fait la consolation de la nôtre. Vous avez voulu rendre sensible cette pensée que les combattants de l'armée de la Loire ont fait tout leur devoir, et qu'ils se sont honorés eux-mêmes en sauvant l'honneur de la patrie.

On s'est demandé quelquefois s'il était bien nécessaire de rappeler ainsi de tristes souvenirs, et de raviver sans cesse une blessure saignante. J'estime qu'on ne les rappellera jamais trop, et que cette blessure est de celles que l'on doit chérir. Quelque chose de sacré serait compromis, si des cérémonies semblables à celle de ce jour n'étaient pas célébrées sur tous les points de la France où elles ont une raison d'être. Cette commémoration du passé garantit notre présent et notre avenir. Nous prouvons par là que nous entendons rester fidèles à la cause pour laquelle sont morts ceux dont les noms sont gravés sur ce marbre. La patrie, menacée dans son intégrité, leur avait mis les armes à la main; la même cause nous inspirerait un dévouement égal et plus d'espérance. Une pensée les consolait en mourant, lorsque, avec la rapidité de l'heure suprême, leur mémoire embrassait tous les motifs d'aimer la vie qu'ils quittaient et le pays qu'ils ne verraient plus : c'est que d'autres mains saisiraient les armes que la mort leur arrachait. Il ne faut pas que, dans la tombe, ils sentent l'oubli se faire sur leurs noms; l'écho de notre pensée doit leur arriver sans cesse et leur prouver que les âmes fran-

çaises ne renoncent à aucun des sentiments dont 'ils étaient animés.

On peut se demander aussi pourquoi ces continuels hommages aux mêmes morts, alors que tant d'autres ont succombé pour la France, et cette exaltation répétée des mêmes vaincus, alors que tant de victoires peuvent nous consoler de nos récentes défaites. C'est que, s'ils ne sont pas plus méritants que tous ceux qui, avant eux, ont fait la gloire de notre drapeau et qui, en tombant, eurent la consolation de partager une victoire, les combattants de 1870 incarnaient la plus sainte cause pour laquelle un homme puisse combattre, celle que je rappelais tout à l'heure, l'intégrité de la patrie. Ils n'exerçaient pas seulement un noble métier; ils n'étaient pas allés chercher la gloire au loin : soldats improvisés, ils combattaient sur le sol même de la France. Autour d'eux et devant eux, était tout ce qu'ils aimaient : la tombe des ancêtres, la maison de famille, le berceau des enfants. Ils les défendaient avec désespoir, surpris, en pleine sécurité, par des malheurs inouïs et jetés sans transition de la vie civile sur le champ de bataille. Leurs frères d'armes plus heureux ont leurs colonnes triomphales, nos musées sont pleins de leur histoire; la poésie a chanté leur épopée. Pour eux, c'est au cœur de nos villes, sur la place publique, aux yeux de tous, qu'il convient d'attester leur souvenir. Les monuments qui leur sont consacrés sont comme des autels delà patrie et de la cité, à la fois intimes et publics, et dont le

culte se célèbre dans la semaine consacrée aux morts de la famille, unis de la sorte à nos affections les plus intimes. Il faut que nos enfants grandissent devant ces images, car elles répètent sans cesse la belle parole que le poète ancien prêtait aux héros malheureux : « Enfants, apprenez de nous votre devoir, mais soyez plus heureux que nous. »

Plus heureux, mais non plus braves. Si jamais province de France mit au service de la patrie, à toutes les époques, la réunion complète des vertus militaires, la vôtre, Messieurs, mérite particulièrement ce témoignage. Les qualités différentes, dont une seule fait de vaillants soldats, votre race en possède la réunion : compatriotes des Biron, de Daumesnil et de Bugeaud, vous avez uni sur nos champs de bataille l'élan et la ténacité, l'entrain et la patience; vous avez montré surtout cette fermeté de l'âme et du corps, qui demeure égale à elle-même clans toutes les épreuves, résolue à ne jamais céder.

J'ai eu l'honneur de voir, sur les champs de bataille de la Loire, ce régiment d'une physionomie si martiale que conduisait au feu le colonel de Ghadois, ce 21e mobiles, attaché au 16e corps d'armée, le corps que le général en chef Chanzy connaissait bien pour l'avoir formé et à qui il réservait les postes de péril et de confiance. Parmi ces troupes d'élite, le 22e mobiles se faisait une place d'honneur. Lorsque, devant Coulmiers, il fallut accomplir l'effort suprême d'où dépendait le sort de la journée, lorsque le général Barry,

chargeant à pied et l'épée à la main, en tête de ses troupes, les conduisait à l'assaut du village, en criant : « Vive la France ! En avant les mobiles ! » le 22e le suivait d'une si fîère allure qu'il était mis à l'ordre de l'armée : ainsi la seule victoire de cette campagne lui était due en partie.

Depuis ce jour, le 22e mobiles prend sa part à toutes les affaires d'une campagne dans laquelle l'armée montre une solidité digne des vieilles troupes, et vaut à son général en chef l'honneur de marquer sa place au premier rang parmi les hommes de guerre de notre siècle. Les défaites se succèdent; mais l'armée est battue surtout par le nombre, par le froid et la maladie. Quant au 22e mobiles, il se montre digne de l'honneur qu'il avait conquis à Coulmiers : dans la dernière grande journée de la guerre, au Mans, il était sur la partie du champ de bataille où un succès partiel permettait une victoire d'ensemble.

Messieurs, puisque c'est le chef de l'administration des Beaux-Arts qui prend la parole devant vous, vous me reprocheriez de ne pas rappeler, en finissant, la part glorieuse qui revient, clans les souvenirs que je rappelle, à un artiste que doit revendiquer le service que j'ai l'honneur de diriger. Votre compatriote l'adjudant Paul Mounet, voyant à Coulmiers deux troupes françaises tirer par erreur l'une sur l'autre, s'élançait au milieu des balles pour faire cesser cette erreur. Aujourd'hui, pensionnaire de la Comédie-Française, il interprète l'héroïsme sur le théâtre après l'avoir

pratiqué sur le chàmp de bataille. Il va dire devant vous des vers inspirés par le souvenir de ses frères d'armes, et leur prêter ainsi son talent après avoir risqué sa vie près d'eux. Ils pouvaient être fiers d'un tel camarade, et l'art français s'honore de l'avoir reçu au sortir de leurs rangs.

DISTRIBUTION DES PRIX

DU

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