A VERSAILLES
31 Juillet 1891.
Chers Élèves,
J'Ai accepté avec empressement la mission que le Ministre m'a confiée, en me déléguant la présidence de votre distribution des prix, et je remercie votre proviseur de l'avoir demandée pour moi. Ils savaient tous deux que je devais retrouver ici d'intimes et anciens amis; j'ai passé une longue partie de ma carrière universitaire dans une étroite communauté d'existence avec votre censeur et j'ai compté votre inspecteur d'académie au nombre de mes meilleurs maîtres. Je ne songeais guère alors que je dirigerais un jour des artistes, mais il paraît que, suivant à mon insu ma destinée, je donnais trop de temps à la
musique et pas assez à l'algèbre, ce que M. Fraissinhes me reprochait, avec mesures à l'appui. Ces souvenirs de jeunesse ne sauraient à eux seuls justifier ma présence au milieu de vous. Mais le Ministre a pensé que, pour le directeur des Beaux-Arts, venir à Versailles, c'était encore exercer sa fonction.
Car votre ville est un musée, mes chers amis, et vous vous préparez à la vie, à l'avenir, par un contact de tous les jours avec le passé et ce sentiment des choses mortes qui est un des aliments éternels de l'art. Il y a beaucoup de villes plus anciennes que Versailles; il y en a peu d'aussi historiques, c'est-àdire qui aient tenu une aussi grande place dans l'existence d'un grand pays. Deux siècles de nos annales se sont déroulés ici; deux siècles de notre art y revivent par des chefs-d'œuvre. Versailles est une des trois villes qui, autour de Paris, centre et image complète de la France, marquent une des étapes décisives de la civilisation française : Saint-Denis, c'est le moyen âge; Fontainebleau, c'est la Renaissance; Versailles, c'est le xvne et le xvme siècles, c'est-à-dire l'apogée de la monarchie française et le début de la révolution.
Il est bon pour des jeunes gens de grandir dans un tel milieu; leurs âmes y apprennent l'intelligence du présent avec le respect du passé, et ces deux sentiments sont nécessaires pour former des hommes et des citoyens. Rien de plus funeste, en effet, pour une génération que de croire le monde né avec elle et de
n'avoir qu'ignorance et mépris pour ce qui l'a précédée. Avec ou sans notre consentement, nous sommes les héritiers de nos pères; le legs de ce qu'ils ont fait, en bien ou en mal, nous saisirait d'autant plus fortement que nous voudrions le répudier. Il faut les étudier et les connaître; c'est le seul moyen d'égaler leurs mérites et d'éviter leurs erreurs. Laissez-vous donc pénéter, mes chers amis, par l'atmosphère de poésie et d'art qui vous entoure; laissez-vous aller à l'enthousiasme comme à la mélancolie qui s'en dégagent. Cette impression est un utile complément de votre éducation et vous y trouverez, en parcourant l'histoire d'autrefois, de vives lumières pour celle d'aujourd'hui ; dans cette ville où la monarchie croyait s'être installée pour une apothéose, et d'où, son œuvre accomplie, elle devait sortir vaincue par une force plus juste, vous apprenez à aimer la France républicaine.
Telle est la leçon d'histoire et de patriotisme que vous donne Versailles. Je n'ai pas besoin de la développer; vos maîtres la commentent tous les jours avec la sûreté de leur science et elle était brillamment résumée l'an dernier, à cette même place, par un de mes confrères et amis, M. Perrens. Ce que je voudrais vous indiquer, c'est ce que Versailles représente dans l'évolution de l'art français.
C'est d'abord l'époque gracieuse et forte de Louis XIII. Entre les guerres de religion et la Fronde, une noblesse éprise d'élégance héroïque
accompagne son prince dans ce petit château de brique rouge et de pierre blanche, œuvre charmante de Lemercier, dont Louis XIV fera le centre de son palais et autour duquel Levau et Mansard étendront les vastes ailes de leurs constructions imitées de l'antique, tandis que Le Nôtre et La Quintinie traceront au milieu des bois le parc et les jardins. Tout est noble et grand dans ce cadre d'architecture, mobilier de Boulle, orfèvrerie de Ballin, peintures de Le Brun et de Rigaud, statues de Puget et de Goysevox. Lorsque, après avoir parcouru la chambre du roi et la galerie des Glaces, vous descendez sur cette terrasse d'où le grand escalier domine une perspective sans fin, à l'heure où le soleil, se couchant au bord de la pièce d'eau, enveloppe le palais d'une gloire étincelante, l'impression que vous recevez de l'art complète avec une force singulière ce que l'histoire et la littérature vous ont appris.
Vous dominez le parc et ses alignements géométriques, ses eaux jaillissant avec méthode, tout son développement logique et clair. C'est le chef-d'œuvre du jardin français, simple de plan, régulier d'ordonnance, magnifique d'impression, où ce qu'il y a de plus capricieux au monde, la lumière et les eaux, se prête docilement aux conceptions du décorateur. Jamais l'art ne fut l'image plus fidèle des mœurs et des idées d'un temps; jamais l'esprit français ne s'affirma d'une manière plus expressive par quelques-unes de ses qualités permanentes : le goût dans la magnificence,
la simplicité dans le faste, la mesure dans la grandeur.
Et quelques pas plus loin, après le domaine de la majesté, voici, avec les Trianons, celui de la grâce et de l'élégance. A chaque monument historique, il faut, pour en sentir pleinement l'impression, non seulement son paysage, mais sa lumière et son heure. C'est au soleil couchant, vous disais-je, que le parc et le château émeuvent le plus fortement l'imagination, comme si les armes de Louis XIV surgissaient audessus de son palais dans l'éclat de leur orgueil et la mélancolie de leur gloire passagère. Je ne crois pas que Trianon parle jamais un langage plus pénétrant que par une après-midi voilée d'automne, lorsque les feuillages ont déjà reçu la teinte dorée qui annonce leur chute prochaine. Versailles est massif et solide, même dans ses parties compromises; Trianon a quelque chose de fragile et de léger, là même où Louis XIV a mis sa marque. Dans ces constructions, à peine âgées de cent ans, il y a déjà des ruines : des perrons se disjoignent, des escaliers croulent, et, à côté de ce deuil visible de l'histoire, voici des pavillons que l'on dirait terminés d'hier, et d'où, semblet-il, va sortir un cortège vêtu de soie aux couleurs changeantes. Certainement, on joue l'opéra-comique ou la comédie, le Devin du Village ou le Mariage de Figaro, sur ce petit théâtre, près du Temple de l'Amour de Mique et de Bouchardon. Voici le hameau, avec son décor de bergerade sentimentale, sa verdure
vigoureuse et ses murs lézardés, rêve chimérique d'égalité et de bonheur réalisé par une reine. C'est partout, avec leur charme fugitif et leur grâce frivole, l'insouciance et l'aveuglement d'une cour et d'un siècle qui ne voyaient que passe-temps et jeu d'esprit dans la philosophie et la littérature les plus hardies et les plus pratiques qui aient préparé la ruine d'une société en l'amusant et en l'illustrant.
Peut-être, mes chers amis, y aurait-il dans ces promenades auxquelles je vous convie quelque chose de débilitant pour une jeunesse qu'attendent de mâles devoirs, si un correctif vigoureux et sain n'atténuait l'impression de dilettantisme stérile qui peut en sortir. Retournez donc au château et parcourez les peintures et les sculptures qui en remplissent les salles; elles ne vous parleront plus de rêveries mélancoliques, mais d'action et d'héroïsme. Devant vos yeux se déroulera tout ce que nos pères ont fait de grand dans la guerre et dans la paix. C'est Charlemagne établissant l'empire franc sur les ruines de l'empire romain; Philippe-Auguste à Bouvines; les Croisés à Constantinople ; saint Louis au pont de Taillebourg et sous le chêne de Vincennes; François Ier à Marignan et à Fontainebleau; Louis XIV sur le Rhin; Louvois aux Invalides; Colbert aux Gobelins; Maurice de Saxe à Fontenoy; puis les journées de la Révolution, le serment du Jeu de Paume, la fête de la Fédération; enfin les guerres de l'Empire, d'Afrique, de Crimée. Tous ces tableaux ne sont pas
des chefs-d'œuvre, j'en conviens, mais, outre que beaucoup sont signés de noms illustres, la plupart parlent un langage clair et d'une éloquence bien française. Ils vous diront ce que notre race met d'aisance dans les tâches difficiles, de gaieté dans le courage, d'esprit pratique dans l'héroïsme, d'idéal dans l'action.
Écoutez ce langage et pénétrez-vous de ces leçons, jeunes gens. Jusqu'ici, dans l'histoire de France, il n'y a pas une seule génération qui n'ait contribué pour sa part au développement de nos destinées. Chacune a rempli sa tâche et réalisé son œuvre; l'une s'est vouée à la grandeur militaire, l'autre à la pensée ; l'une a voulu être glorieuse, l'autre libre. Le moment où vous entrez dans la vie est particulièrement grave et jamais enfants ne reçurent de leurs pères une plus lourde responsabilité. Outre le legs sacré que nous vous transmettons, et vous m'entendez bien sans que j'y insiste autrement, vous allez vivre dans une société qui cherche avec inquiétude à réaliser un programme de justice et de liberté pour tous. Ce ne sera pas trop pour y réussir de toute votre bonne volonté et de tous vos efforts. La génération qui vous précède aura beaucoup travaillé et beaucoup souffert. Je souhaite à la vôtre de ne jamais voir, comme nous, la défaite et la guerre civile ; je lui souhaite de réaliser cet espoir que le xixe siècle remet au xxe, l'union des cœurs dans la patrie complète et libre !
DISTRIBUTION DES PRIX
DU