‹ Discours prononces a la Direction des beaux-arts, 1888-1891Chapitre 21 sur 42 · CARNOT · texte numérisé non relu

CARNOT

Par le Président de la République, le Ministre de l'Instruction publique et des Beaux-Arts,

Edouard Lockroy.

Près d'ici, Messieurs, s'élève à la mémoire de Léon Gambetta le monument où l'un des maîtres de notre école de sculpture, Alexandre Falguière, a mis, avec son génie, l'admiration que lui inspirait son modèle, la vigueur de sa propre race, la flamme de son patriotisme. Le ministre a décidé que l'hommage rendu ainsi par la France entière à notre illustre compatriote serait complété, et tandis que le groupe de Falguière vous montre l'apothéose patriotique du grand citoyen, il a demandé à l'auteur du Gloria Victis, au compatriote et à l'élève de Falguière, à Antonin Mercié, le buste de Gambetta dans sa jeunesse.

Cette image charmante et fière va paraître devant vos yeux ; vous allez juger avec quel bonheur l'artiste a rendu la pensée du ministre ; vous allez voir si ce souvenir de la jeunesse de Gambetta ne convient

pas entièrement à sa destination, qui est de proposer chaque jour à vos fils l'image du grand patriote, aussi voisine que possible de l'époque où il grandissait entre ces murs. En attendant que le bronze fixe à jamais l'inspiration de l'artiste, la voici, dans sa blancheur première, et comme revêtue elle-même de sa robe juvénile.

Que puis-je dire, maintenant, Messieurs, pour compléter votre impression? Vous n'attendez certainement pas qu'après tant de panégyriques éloquents consacrés à Gambetta, je recommence son éloge. Il me faudrait, pour remplir dignement cette tâche, plus de temps que je ne puis vous en demander. J'essayerai simplement de traduire deux pensées qui dominent nos impressions, en attendant que, dans une fête comme celle-ci, un de nos orateurs universitaires, recueillant près des amis de Gambetta les souvenirs de sa jeunesse, ajoute à son histoire une page qui doit être écrite ici.

En inscrivant sur la porte de ce lycée le nom de Gambetta, le ministre ne pouvait songer à créer parmi vous, mes chers camarades, une pépinière d'hommes politiques et d'orateurs, mais il a voulu fortifier en vous deux sentiments qui doivent remplir vos âmes comme ils remplissaient l'âme de notre grand compatriote : l'amour du sol natal et celui de la patrie.

Cette terre où vous êtes nés, jeunes gens, peut rivaliser avec toutes les régions de notre France par

les souvenirs qu'elle propose à votre fierté et le charme qu'elle doit exercer sur vos cœurs; noble terre, qui a contribué, pour une large part, à la gloire commune de la patrie ; où deux compagnons de Vercingétorix, Luctérius et Drapés, montraient à la première heure de notre histoire quelle somme de vaillance elle met au cœur de ses enfants ; terre gracieuse, que notre Clément Marot peignait en ces vers qui chantent toujours au fond de nos mémoires :

... Vers midy les haults dieux m'ont faict naistre, Où le soleil non trop excessif est, Parquoy la terre avec honneur s'y vest De mille fruictz, de mainte fleur et plante ; Bacchus aussi sa bonne vigne y plante Par art subtil, sur montaignes pierreuses, Rendant liqueurs fortes et savoureuses.

... Au lieu que je déclaire, Le fleuve Lot roule son eau peu claire, Qui maincts rochers traverse et environne, Pour s'aller joindre au droit fil de Garonne. A brief parler, c'est Cahors en Quercy.

Ici toutes les formes de l'activité humaine ont trouvé de glorieux représentants ; c'est la patrie de Jean XXII et de Fénelon, de Galiot de Genouillac , de Murât, de Bessières. Nourrice de soldats, elle a été foulée durant cent ans par les bandes anglaises, sans que la résistance à l'envahisseur ait un moment cessé d'y faire naître des héros. A l'époque où la notion de patrie était encore hésitante, nos consuls refusaient

de livrer leur ville à Jean Ghanclos, lieutenant du roi d'Angleterre, et protestaient, avec des larmes de rage, contre l'abandon royal qui retranchait leur province du sol français.

Avec moins de mérite qu'eux, nous aimons comme eux cette terre. Jeunes gens nés à l'ombre de nos chênes, lorsque, longtemps séparés du pays natal, vous y reviendrez un jour, vous connaîtrez l'émotion poignante et délicieuse, qui nous serre le cœur en voyant apparaître, au tournant du chemin, la vieille cité cadurcienne, avec sa rivière sinueuse, son horizon de collines fauves, ses clochers toujours sonnants, sa ceinture de remparts, sa couronne de tours. Vous sentirez alors par quelles fibres vous tenez à elle; vous vous direz que, dans cette terre où dorment nos pères, vous avez laissé le meilleur de vous-mêmes; qu'ici seulement vous vous retrouvez tout entiers, au milieu de vos souvenirs d'enfance, de vos parents, de vos premiers amis.

Ces sentiments, nul ne les éprouva d'une manière plus profonde que Léon Gambetta. Les plus âgés d'entre vous ont été témoins de son voyage triomphal, lorsqu'il vint chercher ici les souvenirs de sa jeunesse. Ils l'ont entendu, prenant plaisir à parler encore cet idiome que l'on méconnaît au nord de la Loire, car il n'en est pas de plus énergique ni de plus doux; ils l'ont vu parcourir nos places, au milieu des acclamations. Ah! la destinée lui devait bien ce bonheur. C'est après ce voyage que les amertumes

commencèrent pour lui et, deux ans après, il était enlevé à la France. Les dernières joies de sa carrière, c'est ici qu'il les a goûtées, en foulant cette terre, en se retrouvant au milieu de vous.

Je vous montrais tout à l'heure, par l'exemple des vieux consuls de i36o, comment l'amour du sol natal, uni à celui de la patrie, engendre l'héroïsme. Encore un exemple que la vie de Gambetta propose elle aussi à votre admiration. Déjà, lorsque l'historien et le psychologue veulent définir les qualités maîtresses de notre compatriote, lorsqu'ils veulent ramener sa physionomie morale à un trait dominant, avant cette incomparable éloquence, où la verve et la logique, l'ironie et l'émotion, l'esprit et le bon sens, la force et la grâce se réunissaient pour former la plus admirable parole peut-être que la tribune française ait entendue, avant les hautes facultés qui avaient si rapidement formé dans cette tête le génie complet de l'organisation sociale, avant les qualités de cœur qui valaient à l'homme privé l'affection de tous ceux qui l'approchaient, avant cette générosité de sentiments qui n'admettait rien d'étroit et voyait tout de haut, ce qu'ils nous montrent, ce qu'ils vantent, c'est le patriotisme. Ce patriotisme ardent fait de Gambetta l'égal de ceux qui ont le plus aimé et le mieux servi la France; il le fait entrer dans cette vaste famille, où saint Louis et Jeanne d'Arc, Henri IV et Louis XIV, Villars et Vauban, Carnot et Thiers se confondent assez dans un sentiment unique pour que le rappro-

chement de ces âmes profondément diverses et qui partout ailleurs paraîtrait singulier, se fasse ici naturellement.

C'est, en effet, le patriotisme qui l'inspira toujours, tantôt lui dictant, à l'heure des désastres, les suprêmes résolutions qu'exigeait l'honneur de la France ; tantôt, au milieu des luttes politiques, lui faisant tout subordonner à la formation rapide d'une armée nombreuse, disciplinée, instruite; cette armée, objet de ses préoccupations constantes, que nous avons vue en un jour inoubliable, représentée autour de son cercueil par tous ses chefs; cette armée, que nous lui devons en partie et qui demeure notre honneur, notre force, notre espérance. C'est le patriotisme qui, dans toutes les questions de politique intérieure ou extérieure, lui faisait distinguer et choisir le parti le plus utile à l'intérêt de la patrie, tournant ses yeux tantôt vers l'Egypte et tantôt vers la Russie. C'est le patriotisme enfin qui lui faisait tout aimer de la France, son génie, son art, sa littérature, qui lui faisait unir, dans une même admiration, Rabelais, Bossuet, Voltaire, tous ceux qui ont fait la patrie grande ou aimable, puissante ou séductrice.

Élèves du lycée Gambetta, vous poursuivez vos études dans une maison où ont enseigné, où enseignent toujours des maîtres excellents; des maîtres auxquels tous ceux qui ont travaillé ici gardent un souvenir plein de reconnaissance ; Gambetta se plaisait à le reconnaître lui-même dans la visite qu'il fît à

notre vieux lycée. A cet amour du travail, dont on vous parlait tout à l'heure avec une simple et forte éloquence, joignez les deux sentiments que le nom de Gambetta symbolise. Ainsi, guidés par la science, qui fera de vous des esprits libres, par le patriotisme qui vous apprendra à mettre toujours la patrie et son intérêt au-dessus de tout, vous serez dignes de ceux qui, avant vous, ont reçu leurs premières couronnes dans cette enceinte. Vous préparerez à la France et à la République la génération de bons citoyens qu'elles attendent. Vous répondrez à la généreuse pensée du Ministre, dont je suis fier d'être l'interprète devant vous.

DISTRIBUTION DES PRIX

DU

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