LYCÉE HENRI IV
30 juillet 1889.
Chers élèves,
Il y a cinq ans, à pareil jour, j'avais l'honneur de prendre la parole à la place même d'où vient de vous être adressé un discours d'une inspiration si élevée, d'une pensée si ferme et où notre langue, c'est tout dire, est exaltée d'une manière digne d'elle. Votre proviseur, un de mes plus anciens amis, avait bien voulu se souvenir que j'avais débuté dans l'Université sous sa protection et demander au ministre de me confier la suppléance de mon ami Henri Ghantavoine. J'ai donc passé un semestre au milieu de vos maîtres, dans cette famille de Henri IV, une des plus aimables auxquelles il m'ait été donné de m'affilier. A la fin
de cette période trop courte, je voyais mes élèves remporter au concours général les deux prix d'honneur de rhétorique, avec un mélange de confusion et de fierté, car je ne pouvais me dissimuler que je réalisais le sic vos non vobis, et, en même temps, j'étais heureux que la moisson si bien préparée n'eût pas séché entre mes mains.
Depuis, des circonstances imprévues qui, si elles répondaient à mes goûts les plus chers, dépassaient mes espérances les plus ambitieuses, ont fait de moi un administrateur, sans rompre mes liens avec l'Université. Votre proviseur a deviné que j'aurais grand plaisir à retourner au milieu de vous et, pour la troisième fois, il m'a témoigné la plus délicate amitié, en me désignant au choix du ministre pour présider cette séance solennelle.
Le moi est toujours haïssable. Excusez donc ce préambule : j'étais bien obligé de vous expliquer ma présence, en vous disant quels liens m'unissent au chef de cette maison, aux collègues dont j'ai retrouvé le souvenir constant et la main tendue, à vous, enfin, les dignes successeurs de ceux dont je suis fier d'avoir été le maître.
Car si j'ai quitté Henri IV au milieu d'une victoire, je le retrouve en plein triomphe. Vos concurrents ont eu beau grandir autour de vous et amener en ligne des bataillons toujours grossissants : il ne vous suffit pas de maintenir votre rang, vous avancez encore vers le premier. Au concours général vous retenez la
plus difficile des victoires, à l'École normale vous fournissez une large part de sa promotion. Je vous félicite, jeunes gens, et je partage votre joie avec une solidarité cordiale, puisque j'ai eu l'honneur de combattre avec vous.
Enfin, pardonnez-moi ce dernier retour vers mes souvenirs de Henri IV. En songeant aux paroles que je devais vous adresser, un souhait que j'avais exprimé ici me revenait en mémoire. Parlant à vos devanciers de leurs anciens, je leur citais ceux qui, après avoir grandi à l'ombre de la tour de Glovis, s'étaient fait un nom illustre, et, rencontrant dans cette énumération le nom d'un grand peintre, Henri Regnault, mort à vingt-huit ans, sous les murs de Paris, en combattant l'envahisseur, j'exprimais le souhait que vous puissiez voir un jour, dressé dans une de vos cours, le buste du jeune héros, vous proposant l'image du premier de vos devoirs, le dévouement à la patrie. Aujourd'hui, ce m'est une obligation de rappeler moi-même le vœu que je formais alors sans espoir de réalisation prochaine. Un ministre qui vous connaît et vous estime, car il a voulu que son fils fût votre camarade, m'a permis de tenir la promesse tacite par laquelle m'engageait la rencontre de mes paroles d'autrefois avec mes nouvelles fonctions. Il m'a donc autorisé à vous promettre, en son nom, le buste d'Henri Regnault, et, à la rentrée prochaine, vous verrez ici la tête charmante et fière que la Jeunesse de Ghapu couronne au fond du cloître de l'école des Beaux-Arts.
En attendant, la carrière scolaire de Piegnault et sa mort glorieuse me fournissent le sujet de mes paroles présentes, et je vous demande la permission de vous retracer brièvement l'une et l'autre.
Entre ses maîtres, plusieurs, après avoir enseigné ici, sont arrivés aux plus hautes fonctions de l'Université : M. Victor Duruy, le grand ministre de l'instruction publique; M. Gréard, l'éminent psychologue, l'administrateur hors de pair; M. Lenient, mon excellent maître et collègue à la Faculté des lettres; M. Bâillon, le savant professeur de la Faculté de médecine. Ils ont bien voulu me dire quelle impression leur était restée de leur élève, et je ne fais que résumer leurs souvenirs. J'ai consulté aussi ses camarades, M. Jodin, qui enseigne près d'ici, à Louis-le-Grand; M. Georges Clairin, qui le suivit de l'école des Beaux- Arts en Espagne, au Maroc, sur le champ de bataille, et dont la mort seule a pu le séparer. Tous s'accordent à peindre des mêmes traits cette figure héroïque. Sur les bancs où vous êtes, Henri Regnault était le plus aimable et le plus gai des enfants de Paris, l'intelligence la plus prompte et la plus vive, le cœur le plus généreux, le caractère le plus loyal et le plus droit; être d'élite offrant en germe toutes les qualités essentielles qui promettent chez l'enfant un homme de premier ordre.
Dès qu'il fut en âge de voir et de comprendre, le futur peintre éclatait en lui et toutes ses facultés étaient tournées vers un même but : observer la nature et la vie, les saisir dans leur vérité complète, évoquer le passé, fixer le présent et surtout pénétrer l'âme des êtres et des choses, saisir derrière les formes la cause intérieure qui les façonne. Dans les auteurs que ses maîtres lui expliquaient, ses goûts allaient aux plus simples et aux plus forts. Peu sensible aux gentillesses de forme ou de pensée, épris, au contraire, de vérité et de grandeur, son admiration le portait vers les esprits mâles et fermes : il se passionnait pour Homère et la Bible, qui devaient rester ses lectures favorites et ses bréviaires de voyage ; la noble mélancolie et l'épicurisme stoïque de Lucrèce le transportaient; il s'inquiétait de la source de cette pensée profonde et. demandait avec insistance comment un tel poète s'était formé.
Entre tous les exercices scolaires, celui qu'il préférait, c'était l'explication, la lecture directe des auteurs. Quand il prenait la plume, il accusait, même involontairement, le dédain de tout ce qui est terne et banal : si le sujet proposé ne lui disait rien, si son cœur ou son imagination n'étaient pas touchés, il était stérile et sec; avait-il saisi et compris, l'idée jaillissait, la forme se colorait et plusieurs de ces exercices d'enfant ou déjeune homme offraient une ampleur de développement que l'un de ses maîtres n'hésite pas à qualifier de « superbe ».
L'artiste pur se montrait déjà dans les préférences que lui inspirait tel ou tel exercice scolaire et les succès qu'il leur devait. Vous n'aimez plus guère les vers latins, me dit-on, et je crois que vous avez tort; Regnault les aimait beaucoup. La recherche patiente du mot juste, la nécessité de faire entrer le plus de sens possible dans une forme limitée, la conduite ingénieuse du développement et de la phrase, les efforts auxquels oblige le vers latin honnêtement pratiqué, les qualités qu'il exige ou qu'il développe expliquent le goût de Regnault et condamnent vos dédains. En rhétorique, il obtenait un prix dans cette faculté, avec un petit chef-d'œuvre de couleur et de souplesse, le Charmeur de serpents, où l'élégance effrayante de ses modèles, l'enroulement des anneaux, le chatoiement des écailles, étaient rendus avec la vigueur d'un peintre et la précision d'un poète.
Il montrait enfin dans.ses exercices classiques une faculté maîtresse, qui n'est pas plus commune chez les artistes que chez les littérateurs, le sentiment des ensembles, la subordination de la partie au tout, le dédain du détail caressé pour lui-même : il savait composer.
Ainsi, sentiment personnel, observation directe, science de la composition, voilà ce que Regnault développait en lui par l'éducation classique, avec la plume et le crayon, car il dessinait déjà beaucoup. Tout enfant, à cinq ans, il reproduisait sur le papier ce qui l'avait frappé dans ses promenades, de préfé-
rence les animaux, qu'il observait avec une attention pénétrante, comme Géricault à son âge. Externe et libre de ses loisirs, il passait de longues heures au Jardin des Plantes, devant les cages des fauves, ne se contentant pas de les copier et combinant déjà leurs attitudes avec un mélange surprenant de vérité et d'invention, jetant un tigre sur un cheval, des chiens sur un cerf, attelant des bœufs dans l'effort du travail. Pendant les vacances, il étudiait le chenil de Meudon et les écuries de Saint-Gloud, et, dans son désir de serrer les formes de plus près, il modelait en terre glaise un cheval dont la belle construction l'avait frappé. Au lycée, il chargeait de croquis les marges de ses livres ou dessinait, avant de l'écrire, le sujet qu'il devait traiter. Beaucoup de ces essais sont malheureusement perclus; il nous reste, cependant, de grandes esquisses au fusain des batailles d'Issus, d'Arbelles et de Rocroi, mêlées furieuses de cavalerie qui promettaient un grand peintre d'histoire', avec l'énergie d'un Delacroix et un scrupule de dessin que le grand romantique n'a malheureusement pas connu. Après une lecture de Tacite, il remettait à M. Victor Duruy une mort de Vitellius qui n'était pas indigne du modèle et que le professeur s'empressait d'envoyer au père, « en prophétisant — je répète ses expressions — qu'un grand artiste nous était né ».
Messieurs, on accuse parfois notre éducation universitaire de manquer de souplesse, d'imposer le même moule à tous les esprits et la même règle à
toutes les natures. Voici pourtant un élève assez fantaisiste, qui n'a guère été gêné dans son développement. Il arrivait quelquefois à Regnault de remplacer un devoir par un dessin; cela ne l'empêchait pas, en fin d'année, de remporter sa large part de récompenses, et ses professeurs ne lui en voulaient pas trop de quelques irrégularités dans le travail. L'un, fort avisé, se contentait de sourire et mettait le dessin en lieu sûr; un autre, comme M. Victor Duruy, l'envoyait à la famille, avec une marque d'espérance et de sympathie; un troisième corrigeait un anachronisme ou relevait un détail risqué; aucun d'eux ne songeait à contrarier cette vocation naissante. Ayez seulement du génie, mes chers amis, et vous verrez comme vos maîtres seront accommodants.
Celui dont l'antiquité inspirait ainsi les premiers essais devait, cependant, être surtout un artiste épris de vie moderne, d'impression personnelle, de choses vues directement. L'éducation classique ne tue donc pas toujours, comme on le dit volontiers, l'originalité et le sens du réel au profit de l'esprit d'imitation. Nombre d'artistes se piquent aujourd'hui de s'interdire toute évocation du passé, tout effort d'imagination; le vrai peintre, d'après eux, ne saurait que copier. D'autres estiment, au contraire, que même dans les sujets contemporains l'observation ne doit être qu'un moyen, l'invention restant le but suprême. Je crois que ceux-ci ont raison. L'humanité, dit une belle parole, se compose de plus de morts que de
vivants; jouir du présent ne suffit pas, il faut remonter dans le passé pour embrasser toute la vie humaine. Il y a, dans chacun de nous, assez d'influences héréditaires pour nous permettre de supposer, sans mensonge, ce qu'ont fait les hommes d'autrefois; ce pouvoir de résurrection est le plus noble privilège de notre nature, et, sans le souvenir, sans le sentiment de la solidarité humaine à travers les âges, nous tomberions de plus d'un degré.
Regnault emportait donc du lycée cette forte éducation classique et ce goût de l'antiquité sans lesquels il peut y avoir, je le reconnais, de grands hommes et de grands artistes, mais qui, jusqu'à présent, est encore un des plus sûrs moyens d'aider, sinon de susciter le talent ou le génie. Il écrivait quelques années après : « Plus je lis l'antiquité, plus je vois que deux hommes seulement, parmi nos contemporains, l'ont comprise : Ingres et Delacroix. Presque tous les sujets ont été traités cent fois chacun; suivant moi, ils sont neufs et toujours neufs, et peuvent être présentés maintenant d'une façon intéressante pour tout le monde. C'est si beau l'antiquité! » L'éducation qu'il avait reçue ici lui permettait cette profession de foi ; il n'avait pas besoin d'ériger l'ignorance en esthétique.
Les facultés dont nous venons de constater l'éveil, l'école des Beaux-Arts et l'atelier les développèrent avec une rapidité dont je ne connais pas d'exemple aussi suprenant dans l'histoire des maîtres les plus précoces. Ses portraits, ses natures mortes ou vivantes,
ses paysages, ses études historiques de ce temps-là sont plus que des essais ; plusieurs sont des œuvres définitives. La passion de la lumière et de la couleur s'était éveillée en lui : « Si le poète, écrivait-il, aime l'hiver, les veillées au coin du feu, nous autres peintres nous abhorrons tout ce qui n'est pas la lumière, la belle lumière, le beau soleil, la belle chaleur qui nous permet de travailler en chemise et en pantoufles. Nous ne pouvons pas peindre les pieds dans une chancelière; il nous faut la liberté de nos mouvements, il nous faut le ciel bleu. Peut-être plus tard, dans mes voyages, trouverai -je un climat plus égal que le nôtre, où le bleu sera toujours au-dessus de moi. Haine au gris! C'est là mon cri de guerre. »
J'admire comme vous, Messieurs, cette profession de foi pleine d'élan. Pourtant, je serais tenté de discuter un peu le cri de guerre final. A le mal comprendre, on risquerait de s'égarer. Regnault voulait dire que les tableaux doivent être colorés, et il avait raison; mais il ne faut pas proscrire absolument le gris. Ce peut-être une jolie couleur et capable de grands services. Sans elle, en effet, il n'y a ni demiteintes, ni clair-obscur, ce double charme de la peinture; il n'y a pas davantage de modelé énergique, car le relief s'obtient par la gradation des valeurs, l'opposition des ombres et de la lumière, la distinction des plans, et tout cela c'est du gris. La palette d'où le gris est absent ne connaît guère la délicatesse et risque de fournir de la brutalité lorsqu'on lui demande
de la vigueur. Or, si j'avais à apprécier complètement le talent de Regnault, je serais bien obligé de vous dire que le relief, la perspective et le clair-obscur lui ont manqué parfois. Aimons la couleur et la lumière, qui sont la vie de l'art, mais ne détestons pas le gris, qui peut en être le charme; soyons forts si nous pouvons, mais tâchons d'être fins : sans cela, nous ne serions qu'à moitié Français.
Mais je ne veux pas discuter, Messieurs; je ne songe pas même à vous dire ce que fut la glorieuse carrière de votre camarade, avec quelle fécondité et quelle force, en quatre ans, de l'école des Beaux-Arts au champ de bataille de Buzenval, il obéit aux trois inspirations qui se partagèrent la direction de son talent : l'antiquité, avec Véturie et Corolan, Orphée aux enfers, Thétis et Achille, Automédon, Judith et Holoplierne; la vie contemporaine, avec le portrait de Mine Duparc, la Madrilène, le Toréador, Juan Prim ; l'Orient, avec Salomé, le Départ pour la fantasia, X Exécution à Grenade, la Sortie du pacha. Après Ingres et Delacroix, on pouvait espérer que cette succession d'œuvres, dont plusieurs sont des chefsd'œuvre, allait inaugurer une nouvelle école de l'art français; ce qui était certain, c'est qu'il y avait là un génie déjà maître de lui-même, possédant au suprême degré le sens de la couleur et de la lumière, la science de la composition, l'amour de la vie et de la vérité, qualités communes en tout temps chez nos peintres, mais auxquelles il joignait l'originalité pro-
fonde qui failles novateurs. Si vous voulez connaître Regnault, adressez-vous aux maîtres qui ont jugé chacune de ses œuvres dès leur apparition et aux écrivains attirés par cette noble figure; et puissé-je simplement vous inspirer le désir de l'étudier avec eux.
Il ne me reste donc plus qu'à vous dire comment il est mort. La nouvelle de la guerre fatale le surprit en Afrique, à Tanger, où il comptait passer de longs mois avec Georges Clairin, méditant et préparant de grands travaux. Exempté du service militaire par le prix de Rome, il n'a plus qu'une pensée : courir au secours de la patrie, si la victoire ne lui est pas fidèle. Vous savez quelle série de revers la fortune nous réservait en quelques jours; il les pressent et se prépare au départ : « Je voudrais bien être à mon poste, écrit-il, et, si les choses vont mal, je n'y serai pas le dernier! Un être inutile à son pays ne doit plus se rencontrer en France, sous aucun toit. Il est du devoir de tous de marcher et de soutenir honorablement son titre de Français, qui ne doit pas devenir synonyme d'égoïsme, de lâcheté, de mollesse. »
Quelques jours après cette lettre, il est à Paris et s'engage dans les bataillons de marche. Tandis que ses camarades, soldats improvisés comme lui,
apprennent leur métier à la hâte, cette attente est trop longue pour son impatience; il brûle de voir l'ennemi de près. Il passe donc dans une compagnie de francs-tireurs et fait le coup de feu aux avantportes; puis, lorsque ses premiers compagnons d'armes sont en état d'entrer en ligne, il reprend sa place au milieu d'eux et refuse le grade qui lui est offert : « Vous avez en moi un bon soldat, dit-il à son capitaine, ne le perdez pas pour en faire un officier médiocre. » C'est, en effet, un bon soldat, acceptant tout, besogne, fatigues et dangers, tantôt avec une résignation stoïque, lorsque l'inutilité de l'effort lui apparaît dans une heure de clairvoyance, le plus souvent avec la bravoure insouciante et la bonne humeur de notre race, avec cette confiance obstinée que nous avions tous au cœur et qui nous défendait de mettre en doute les destinées de la patrie.
Le- siège se prolonge, au milieu de la neige et du froid; Regnault couche dans la tranchée, avec ses camarades que l'on relève gelés. Dans les intervalles des combats, il court à Paris et reprend ses pinceaux pour exécuter de merveilleuses aquarelles où il s'efforce, par l'évocation de l'Orient et du soleil, d'oublier le ciel livide qui pèse sur sa tête. Puis, un matin, dans les brouillards de janvier, il monte à l'assaut d'un mur d'où jaillit le feu et, sans reculer d'un pas, combat sous Buzenval, aux côtés de Clairin. Le jour passe, la nuit tombe, et la position n'est pas emportée. Un dernier effort, cependant,
pourrait nous assurer la victoire, et voilà que la retraite sonne au bas du coteau : il faut descendre, il faut abandonner le terrain conquis, fouler aux pieds nos morts dont le sacrifice reste inutile. Regnault pleure de rage et ne veut pas suivre la retraite ; il se résigne à obéir, cependant, et dit à Clairin : « Il me reste une cartouche, je la brûle, et je reviens. » A la lueur des derniers coups de feu, il s'enfonce dans l'ombre grandissante et on ne le revit que mort, frappé d'une balle au front.
Pendant un jour et une nuit, Clairin parcourut le champ de bataille, retournant les morts, explorant les fossés et refusant de croire à la nouvelle qui circulait dans le camp. Le lendemain, il ne pouvait plus douter : un écrivain et un peintre promis tous deux à une belle carrière et qui, eux aussi, faisaient alors leur devoir de soldat, MM. Jules Claretie et Carolus Duran, avaient vu le cadavre. Enfin, cinq jours après, Clairin le retrouvait au Père-Lachaise et faisait la dernière toilette de son ami, encore couvert des feuilles mortes sur lesquelles il était tombé et de la boue sanglante du champ de bataille. Puis, au son des tambours voilés et d'une marche funèbre de Saint-Saëns composée pour lui, ses camarades, en tenue de combat, lui rendaient les honneurs militaires, tandis qu'à Rome le sculpteur Mercié, sous le coup de la nouvelle qui consternait les pensionnaires de l'Académie de France, faisait jaillir de la glaise l'esquisse de son Gloria victis.
Je n'ajoute rien, Messieurs, à ce récit d'une belle
vie et d'une mort plus belle encore. En les commentant, je ne pourrais qu'en affaiblir l'impression. J'emprunte donc à Regnault lui-même la leçon que nous devons en tirer. Plusieurs fois, au cours d'une jeunesse ardente, pleine de force et d'espoir, il avait eu la pensée d'une fin prématurée : « Il est écrit, disait-il, que je mourrai de mort violente. » Cependant, avec une volonté libre et forte, il acceptait la destinée, quelle qu'elle fût, et il marchait au combat avec une tranquillité souriante. Peu de jours avant Buzenval, il avait écrit sur son carnet militaire une profession de foi qui devait être son testament : « Nous avons perdu beaucoup d'hommes ; il faut les refaire et meilleurs et plus forts. La leçon doit nous servir. Ne nous laissons pas amollir par des plaisirs faciles. La vie pour soi seul n'est plus permise . Il était, il y a quelque temps, d'usage de ne plus croire à rien qu'à la jouissance et à toutes les passions mauvaises . L'égoïsme doit fuir et emmener avec lui cette fatale gloriole de mépriser tout ce qui était honnête et bon... Aujourd'hui, la République nous commande à tous la vie pure, honorable, sérieuse, et nous devons tous payer à la patrie et, au-dessus de la patrie, à l'humanité libre, le tribut de notre corps et de notre âme. »
Jeunes gens, c'est ici, dans les leçons de ses maîtres, que Regnault a puisé l'inspiration de ces nobles paroles. Notre Université est une conseillère de patriotisme et de grandeur d'âme; elle aime profon-
dément la France et vous apprend à l'aimer ; c'est son premier devoir et sa plus constante préoccupation. Il songeait à l'avenir, le jeune héros, lorsqu'il écrivait cette page suprême, où passe comme un écho de Tyrtée; page digne d'une âme Spartiate ou athénienne, digne d'un Vauvenargues ou d'un Alfred de Vigny, de tous ceux qui ont eu le culte de l'honneur militaire et l'amour passionné de la patrie en armes ; par conséquent, il songeait à vous, ses futurs camarades, qui continuerez notre œuvre et achèverez de faire une France libre, forte et glorieuse. Ces dernières lignes qu'il ait écrites vous sont un legs; je vous les rappelle et je vous les confie.
INAUGURATION DE LA STATUE
DE