‹ Discours prononces a la Direction des beaux-arts, 1888-1891Chapitre 23 sur 42 · A DAM VILLERS · texte numérisé non relu

A DAM VILLERS

29 septembre 1889.

Messieurs,

Mon premier devoir est de vous témoigner les regrets du Ministre des Beaux- Arts qui, retenu à Paris par des obligations impérieuses, n'a pu venir lui-même présider cette cérémonie, et d'y joindre, avec ses remerciements pour votre éminent compatriote, M. le sénateur Boulanger, qui a bien voulu se charger de ce soin, l'expression de ma gratitude personnelle pour l'honneur qu'il m'a fait en me chargeant de le représenter au milieu de vous. M. Fallières est de ceux qui avaient la plus sincère admiration et la plus vive sympathie pour Jules Bastien-Lepage. C'est lui qui, en i885, marqua la place du jeune maître au

Luxembourg par une de ses œuvres capitales, les Foins, et à la demande de votre comité, il vient d'assurer le concours de l'État au monument que vous inaugurez aujourd'hui. Je lui dirai l'impression sereine et forte qui se dégage de cette fête, la grandeur de l'hommage rendu à Bastien-Lepage, sur cette terre où son talent est né et a grandi, devant cette nature qui l'a formé, au milieu de ceux qu'il a aimés et qui, avec l'art, lui ont procuré les plus douces joies de sa trop courte existence.

C'est bien ici, Messieurs, que devait s'élever le monument qui consacre son souvenir, et votre comité a été bien inspiré en décidant qu'il recevrait l'hommage suprême près de sa maison natale, en face du coin de terre où il dort son dernier sommeil. D'autres, s'ils ont conservé au fond du cœur le souvenir reconnaissant de leur province, s'ils y viennent parfois revivre leur jeunesse et promener leur gloire, d'autres trouvent à Paris une patrie d'adoption et lui donnent leur existence d'homme. Bastien-Lepage n'était point de ceux-là. Il dut chercher dans la grande ville l'éducation, un public et des juges; mais les années qu'il était obligé de prendre à sa chère Lorraine, il regrettait de les passer loin de vous. Car il aimait son pays, avec cette pieuse et profonde prédilection qui est de règle dans votre province, voisine de la frontière, et dont il faillit suivre la carrière favorite, en entrant à l'École militaire. Vous savez mieux que personne ce que vaut cette patrie, pour laquelle il fut blessé en

1871, et de quel prix on achète le droit de la chérir. Il vous revenait donc aussitôt qu'il le pouvait et il a vécu avec votre souvenir toujours présent. Il était bien votre fils et, soyez-en sûrs, vous comblez ses vœux d'outre-tombe en le constatant.

Je n'ai pas besoin de vous dire ce que fut son enfance et comment grandit sa vocation; vous pourriez plutôt me l'apprendre, avec une fidélité de souvenir dont j'ai déjà recueilli le touchant témoignage. Dans sa propre famille, chez son père, il avait trouvé un maître inconscient, qui nous préparait un grand artiste et répondait aux instincts d'une nature où se retrouvait la sienne propre, en lui donnant le goût exclusif de l'observation personnelle et l'amour de la vérité. Un peu plus tard, pendant ses vacances de collégien, il parcourait longuement vos campagnes, et son œil, sa mémoire, son cœur, se pénétraient de ce spectacle toujours le même et toujours changeant : aspect du ciel, des champs et des bois, jeux de la lumière, retour des saisons. Dans cette nature, il observait longuement ce qui la peuple et l'anime; il saisissait les traits caractéristiques qui mettent tant de variété dans l'universelle ressemblance. Plantes, animaux, êtres humains, il les voyait avec un œil et une âme dont les facultés maîtresses étaient déjà la pénétration et la sincérité. Peu à peu s'éveillait en lui le don suprême qui fait les artistes, c'est-à-dire la puissance de créer par l'imitation.

A cet amour du pays natal il dut la belle place qu'il

devait prendre si vite dans l'école contemporaine. En effet, si l'art exige une longue culture et s'adresse surtout à une élite, il n'en reste pas moins que les plus grands artistes sont les plus rapprochés de la nature, et c'est en nous ramenant vers elle qu'ils exercent leur charme souverain. Us saisissent d'autant plus l'homme qu'il appartient plus complètement aux conventions delà vie sociale. Avec eux, en effet, nous revenons vers la mère commune dont nous conservons au fond du cœur l'amour et le regret.

Lorsque, du collège de Verdun, Bastien-Lepage vint à l'école des Beaux-Arts, il pouvait entreprendre sûrement cette suite d'études, à la fois salutaires et dangereuses, qui se trouvent au seuil de toute carrière et qui, en donnant la science indispensable du métier, risquent de diminuer ou d'éteindre l'originalité naturelle. Rien ne les remplace et tous en ont besoin, mais elles produisent des effets divers. Elles aident les médiocres et peuvent leur donner jusqu'à l'apparence du talent; elles dévient quelquefois les mieux doués, s'ils sont trop souples et trop dociles; quant aux plus forts, préservés par leur énergie native, ils en évitent les dangers et en recueillent les bienfaits. Bastien-Lepage était de ceux-ci. Outre ses qualités propres, il avait celles de votre race, Messieurs : la volonté ferme, la ténacité patiente, la conscience réfléchie dans l'effort. Ce que la nature lui avait donné d'excellent, il n'était au pouvoir d'aucune éducation de le lui enlever. Ainsi, à l'originalité qui devait en

faire un novateur, et, après des siècles d'art, le ramener à la sincérité des primitifs, il joignit une science profonde qu'il dut à ses maîtres et dont il leur demeura toujours reconnaissant.

Dès ses débuts, il fut lui-même et la critique proclama bien vite qu'il y avait dans ce nouveau venu une force et un espoir. Pourtant, le futur peintre de la Communiante et des Foins, du Grand-Père et de Saison d'octobre, commençait par des sujets d'histoire et d'allégorie. Mais, à travers la convention ou la légende, il montrait la nature immuable et l'homme permanent, avec les traits propres de son temps et de son pays, fortement et sûrement étudiés par une observation personnelle. C'est là, Messieurs, le secret de toute vérité artistique : les maîtres du moyen âge et de la Renaissance traduisaient à leur manière les grandes scènes de la Bible ou de l'histoire, en donnant aux saints et aux héros la physionomie des paysans et des bourgeois de Flandre ou d'Italie. Bastien-Lepage retrouvait leur esthétique sincère et, à cette manière de comprendre l'histoire, nous dûmes plus tard sa Jeanne d'Arc.

Il s'en rendait compte, Messieurs, car il savait déjà ce qu'il faisait et ce qu'il voulait faire. Non que ce fût un théoricien : je ne connais pas de plus grand danger pour un artiste que de s'engouer pour les idées abstraites et de s'enfermer trop tôt dans les partis pris. Ceux qui ont de bonne heure des systèmes arrêtés courent le risque de rester toute leur vie des

praticiens insuffisants et de produire des œuvres d'autant plus indécises que ces systèmes sont plus absolus. C'est plus tard, après une longue suite de travaux réalisés, que les vrais maîtres commencent à voir clair dans leur œuvre et, de leur pratique, font sortir une théorie. Bastien-Lepage se contentait d'avoir une notion exacte de sa propre nature et d'appliquer sincèrement à son art les qualités qu'il sentait en lui. Il parlait peu, ne déclamait pas et ne songeait pas à créer une école; c'est par là qu'il réussit où d'autres, plus ambitieux, avaient échoué; par là qu'il exerça sur la peinture contemporaine une action profonde; par là, enfin, qu'il fut un initiateur.

Certes, d'autres avant lui avaient lutté pour le réalisme et le plein air. Bastien-Lepage subit-il leur influence autant qu'on l'a voulu dire? Peut-être; mais je constate que, lorsqu'on s'est avisé de le rattacher à une école, il était déjà un maître. Il aimait la campagne où s'était écoulée sa jeunesse et préférait peindre au milieu d'elle que de s'enfermer dans l'atelier; il avait un œil pénétrant et une facture à la fois large et précise; il savait voir les âmes à travers les corps et en montrer l'union complète. Voilà, je crois, tout son secret et c'est par là qu'il fut un grand peintre.

Ces qualités, Messieurs, il en fit l'emploi le plus sûr et toute sa carrière est un exemple de probité artistique. Passant tour à tour des scènes champêtres aux portraits, il traite les uns et les autres avec une maîtrise qui force les résistances d'école et enlève des

applaudissements bientôt unanimes. Peu à peu, par une série de patientes études, toujours continuées et que nous a révélées dans leur ensemble son exposition posthume, il arrive à ses deux premiers coups d'éclat, le portrait du Grand-Père et les Foins, et il donne successivement ces toiles maîtresses : d'un côté, Saison d'octobre, Jeanne d'Arc, le Mendiant, le Père Jacques, les Blés mûrs, V Amour au village, la Forge-, de l'autre, M. André Theuriet, Mme Sarah Bernhardt, le Prince de Galles, M. Albert Wolff, Mme Drouet. Tout cela en moins de dix ans ; et je ne cite que les œuvres capitales, et la mort devait le prendre en pleine jeunesse et en plein talent.

Dans ces diverses œuvres, les qualités que je constatais tout à l'heure se développent avec une étonnante sûreté, sans tâtonnements ni interruptions, comme un hommage toujours plus complet à la nature et à la vérité. Que de tableaux, Messieurs, loués et admirés chez d'autres peintres et qui accusent des procédés factices ! Les figures se présentent sur des fonds avec lesquels elles n'avaient pas de relation nécessaire; on devine que les diverses parties ont été peintes séparément; elles dénotent tantôt le vrai modèle et tantôt le modèle de louage, tantôt le travail en plein air et tantôt celui de l'atelier. Avec Bastien- Lepage, ces tromperies innocentes sont bien rares, ou dissimulées avec tant d'art que l'œil ne les soupçonne pas. Dans la plupart de ses toiles, d'un dessin si serré et d'une couleur si juste, essayez donc de

séparer l'atmosphère et le sol, les accessoires et les figures! Tout cela forme un tout indissoluble. Le jardin d'où se détache cette figure du Grand-Père où le caractère et la vie ont laissé une si profonde empreinte, le vêtement qui enveloppe ce corps d'octogénaire, ce fauteuil familier, ces objets usuels, tout cela a été vu et saisi d'un seul coup. Regardez, avec les Foins, cet homme couché et cette femme assise au soleil de midi, l'air brûlant qu'ils respirent, la verdure et l'étendue qui les environnent, les brins d'herbe et les fleurs des champs qui les frôlent, tout cela fait corps, et c'est la nature elle-même qui leur donne son unité. Voici, maintenant, à côté de la nature primitive, l'homme façonné par la civilisation des villes : cet écrivain au milieu de ses livres et de ses œuvres d'art, cette vieille femme, en qui la dignité de l'âge a remplacé le charme de la jeunesse, et qui s'achemine vers la mort par la souffrance, sont aussi vrais que ces paysans; avec eux l'artiste pénètre aussi profondément dans les âmes, dans les cœurs, dans la manière d'être qui résulte d'une existence entière, résumée et fixée par lui avec une expression définitive.

Et qu'on ne leur oppose pas le Prince de Galles, archaïque comme unHolbein, la Jeanne d'Arc derrière laquelle flottent les visions célestes. Ici l'archaïsme et le merveilleux sont une vérité de plus. Ne doit-il pas faire deviner autour de lui toute une race et toute une histoire, cet héritier du trône dans un pays où la tradition obstinée des vieux âges et l'esprit pratique du

temps présent ne font qu'un? Quant à la Jeanne d'Arc, c'est bien une fille de votre race, que le peintre a vue de ses yeux et dans une nature vivante, mais avec le sens de cette histoire merveilleuse dont l'héroïne si humaine s'élevait au-dessus de l'humanité. Jeanne d'Arc, la bonne Lorraine, ne fut la grande Française, que parce qu'elle entendait les voix que le peintre nous fait entendre, parce qu'elle entrevoyait ces apparitions célestes qu'il nous montre à son tour. Pour moi, Messieurs, je regretterais que, dans ces deux toiles, notre grand réaliste n'eût pas été pleinement poète, c'est-àdire créateur, capable de saisir l'immatériel dans la forme, le passé dans le présent, l'infini dans le fini.

Au moment où, d'ordinaire, les meilleurs n'ont encore qu'indiqué leur originalité et où l'âge mûr commence seulement à tenir les promesses de la jeunesse, Jules Bastien-Lepage mourait, laissant des chefs-d'œuvre, dégageant une formule des indécisions ou des exagérations qui la compromettaient, indiquant à la peinture une voie nouvelle, où ses jeunes héritiers marchent d'un pas sûr. Consolons-nous donc, Messieurs, par ce que sa vie nous a laissé, de ce que sa mort nous a pris, et marquons sa place au milieu des jeunes maîtres fauchés en pleine fleur, près de Géricault et d'Henri Regnault. Si l'agonie douloureuse et lente que la mort lui imposa dut exciter en lui des révoltes indignées, du moins, sa courte existence ne laisse-t-elle place à aucun regret : il a aimé la nature et la vérité, elles l'ont récompensé de

cet amour par des chefs-d'œuvre; il a aimé les siens et personne ne fut entouré de plus d'affection; il a inspiré des amitiés fidèles dont il a senti pleinement le charme et qui bercent aujourd'hui leurs regrets dans la douceur du souvenir; il a pratiqué son art sans aucun sacrifice à la mode qui passe ou au gain qui abaisse; il n'y a eu place dans son esprit et dans son cœur que pour de généreuses pensées.

Messieurs, le i3 décembre 1884, celle que les amis de Jules Bastien-Lepage appelaient comme lui « la petite mère » et qui mêle aujourd'hui, devant ce bronze glorieux, les larmes du plus légitime orgueil à celles d'une inconsolable douleur, le frère qu'il aimait d'une affection paternelle et qui entoure sa mémoire d'un culte filial, vous ramenaient de Paris le cercueil du jeune maître, couvert de fleurs et de couronnes. Il n'y a pas encore cinq ans, et voilà que sa statue se dresse au milieu de vous, pour vous montrer de leur cher mort une image toujours présente. Un grand artiste s'est acquitté de cette tâche avec un souci de la vérité et un sens de la vie que Bastien-Lepage eût aimés. Vous le reverrez donc, tel que vous l'avez vu si souvent, avec son allure énergique et son costume de peintre de la nature, parcourant vos campagnes, la palette à la main, l'œil fixé sur les spectacles qu'il étudia depuis son enfance jusqu'à sa mort. Je suis sûr de répondre à vos propres sentiments, en témoignant à Auguste Rodin la reconnaissance de tous les amis de Jules Bastien-Lepage.

INAUGURATION DE LA STATUE

DE

Page 1