ALPHONSE DE NEUVILLE
18 novembre 1889.
Messieurs,
Je remercie votre comité d'avoir invité le représentant de l'État à célébrer avec vous la fête qui vous rassemble. Elle ne pouvait avoir un caractère privé, elle devait être nationale, car elle n'intéresse pas seulement la mémoire d'un artiste : la patrie tout entière s'y associe par ses souvenirs les plus poignants, comme par ses fiertés les plus légitimes. Alphonse de Neuville, en effet, ne se contente pas d'honorer la France, il eut le bonheur de la consoler; il ne lui suffit pas de consacrer à sa gloire un talent où elle se reconnaissait, il fut de ceux qui relevèrent son courage abattu par le malheur et lui rendirent la confiance dans l'avenir.
Elle lui fut reconnaissante, Messieurs ; le jour où elle le perdit, elle lui décerna les funérailles du soldat; aujourd'hui, elle contribue à l'hommage que nous lui rendons. Le nom du généreux artiste s'était répandu au loin et, demain, soyez-en sûrs, lorsque le bruit des honneurs qu'il reçoit aujourd'hui arrivera dans nos provinces, il trouvera de longs échos; dans bien des chaumières, les yeux se lèveront vers la muraille où les œuvres du maître sont multipliées par les reproductions populaires; les survivants de cette armée dont il a célébré le sacrifice et ennobli la défaite se sentiront exaltés avec lui.
Alphonse de Neuville, Messieurs, s'était préparé à ce rôle de peintre national par de longues et patientes études. Depuis son début au Salon de i85g avec Y Assaut de Sébastopol, jusqu'aux types militaires qu'il exposait en 1870, il avait beaucoup travaillé; il s'était partagé entre les travaux d'illustrations et les tentatives artistiques d'un ordre plus élevé, mais il ne perdait jamais de vue un seul et même but : s'assimiler le pittoresque de la guerre et connaître le soldat dans l'intimité de son caractère, de son allure, de son costume. En même temps, la nécessité de combiner des scènes capables d'attirer le regard développait en lui le don de l'invention dramatique.
Il était arrivé lentement à la notoriété, lorsque les malheurs de la patrie, en lui donnant la vue directe de la guerre et l'expérience personnelle de la vie militaire, en s'emparant de tout son être, firent jaillir de
son talent une puissance d'émotion qu'il ignorait luimême et lui donnèrent soudainement la gloire, en l'élevant au rang de chef d'école.
Je ne veux pas le desservir en grossissant outre mesure son rôle et son originalité. Rien n'est plus capable que la vérité d'honorer sa mémoire, et sa place est d'autant mieux assurée qu'on la marque avec un plus grand scrupule de justice. Depuis les origines de la peinture française, la guerre et le soldat avaient déjà trouvé des artistes très variés de talent et de préférences, pour en fixer tous les aspects dans leur vérité générale ou individuelle. Si je l'oubliais, sans sortir de la génération immédiatement antérieure à celle de Neuville, l'illustre maître que vous allez entendre, celui qui a su rendre avec la même puissance d'évocation les splendeurs de l'époque impériale et les revers tragiques qui l'ont terminée, me rappellerait, par sa seule présence, l'école de peintres qui a si bien mérité de la France militaire dans la seconde moitié de ce siècle, et dont la gloire se résume dans celle de Meissonier.
Que fallait-il donc faire pour trouver une voie nouvelle après eux? Suivre celle qu'ouvrait le malheur, représenter fidèlement de tristes spectacles et faire passer sur la toile l'émotion douloureuse que donnait la réalité. Neuville le comprit l'un des premiers; avec quelle fougue de talent, quelle vérité d'observation, quelle générosité de patriotisme frémissant, il suffit, pour en évoquer le souvenir, de rappeler le titre de
ces toiles qu'aucun Français n'ignore : le Bivouac du 21 décembre, les Dernières cartouches, le Combat sur une voie ferrée, Villersexel, le Cimetière de Saint- Privat, Un porteur de dépêches, le Bourget, et ce panorama de Champigny, exécuté avec le jeune confrère auquel l'unissait une étroite amitié, et qui était si vite devenu un maître, Edouard Détaille.
Quelle tâche, Messieurs! Il n'était plus possible de faire flotter nos drapeaux dans un vent de victoire et d'enlever de brillants états-majors sur des fonds de batailles lointaines. Emprunter au passé de pareils sujets eût été une ironie par trop cruelle et les imaginer dans le présent un lâche mensonge. Il fallait s'inspirer de la défaite et trouver l'honneur dans l'humiliation. Tels étaient les sujets qui s'imposaient alors à nos peintres, s'ils voulaient représenter encore des batailles et des soldats.
Neuville renonça donc à tout ce qui avait fait jusqu'alors la parure de la guerre. Plus de panaches et de broderies; plus de charges brillantes, plus de généraux étalant l'orgueil de leur triomphe, mais les sombres couleurs des uniformes simplifiés, les combats sans espoir, la mort sans gloire, l'officier et le soldat confondus dans l'égalité de la défaite. Et de tout cela il fit jaillir une impression soudaine de fierté et de confiance. A la patrie mutilée, saignante sur des ruines, il prouva que nos vertus guerrières demeuraient intactes après la terrible épreuve, et une voix sembla sortir de ses tableaux, disant à la noble blessée :
« Mère, ne rougis pas de toi-même, ne rougis pas de tes fils; vois comme ils t'ont défendue, vois comme ils sont morts! Leurs survivants te défendraient encore, avec autant de courage et plus de bonheur. Tu as été vaincue pour des causes dont tu n'es qu'à moitié coupable, par l'abandon de ta liberté, par le nombre, par la fortune, par l'hiver; tu t'es reprise, tu t'appartiens; mère, relève la tête! »
Pour faire entendre cette voix, Messieurs, Neuville se contenta de montrer le soldat de France tel qu'il fut alors. Il le prit, ce petit paysan, dont les pères avaient formé, en quelques jours, les fantassins de Denain et de Jemmapes, les cavaliers de Steinkerque et de Montmirail, avec son visage imberbe et sa tournure gauche; il le montra grelottant sous la neige, forcé dans les maisons en feu, lancé sur des ennemis invisibles, à la hauteur de toutes ces souffrances et de toutes ces épreuves, soudainement grandi par la simplicité de son courage, transfiguré par la persistance de son abnégation, ennobli par la mort. Et comme il était artiste et Français, c'est-à-dire toujours et malgré tout épris des mâles élégances, il sut, près de ces soldats d'occasion, placer les survivants de l'armée d'autrefois, conservant, dans la défaite imméritée, la fîère allure des anciennes victoires. Il fondit la jeune armée dans les rangs de la vieille, et, avec tous ces éléments, il écrivit une page unique de notre histoire militaire, il consacra un aspect de la patrie en armes qui méritait d'être assuré contre l'oubli.
Messieurs, vous avez voulu fixer aussi la physionomie énergique et fine du peintre de ces soldats, et le faire revivre à l'endroit même où s'est passée sa laborieuse existence, dans le coin de Paris qu'il aimait. Vous venez d'apprécier avec quel bonheur et quelle fidélité le statuaire s'est acquitté de cette tâche ; je joins mes félicitations à vos applaudissements. Neuville ressemblait à ses modèles, et il était fier de cette ressemblance. Le voilà donc tel que nous l'avons connu, tel qu'il eût souhaité lui-même d'être représenté, avec ce beau titre de peintre militaire gravé sur le marbre, la palette jointe à l'épée et couronnée de laurier, de chêne et de roses, symboles de la valeur militaire, de l'amour de la patrie, du culte de l'art, c'est-à-dire des trois passions qui ont rempli sa vie.