‹ Discours prononces a la Direction des beaux-arts, 1888-1891Chapitre 30 sur 42 · ROBERT-FLEURY · texte numérisé non relu

ROBERT-FLEURY

Membre de l'Institut, Directeur honoraire de l'Académie de France à Rome, Directeur honoraire de l'École nationale des Beaux-Arts.

8 mai 1890.

Messieurs,

Un devoir impérieux de service m'empêche, à mon vif regret, d'accompagner jusqu'à sa dernière demeure le maître que nous venons de perdre ; mais je tiens à remplir la tâche qui m'a été confiée et à dire devant vous combien l'administration des Beaux-Arts partage votre deuil et celui de l'art français.

Peu d'artistes, au cours d'une longue carrière, ont été aussi fidèles que Robert-Fleury à l'idéal de leur jeunesse et ont joint à un talent aussi vigoureux, une conviction aussi ferme et autant de probité artistique. Né avant le siècle, il abordait son art à l'époque où la fièvre généreuse du romantisme transportait les

esprits. Il avait l'instinct du grand et le goût de la passion énergique, mais animée par l'héroïsme et consacrée par la gloire. Dans la bataille qui s'engageait autour de l'antiquité classique et du moyen âge, il choisit aussitôt son drapeau : comprenant que la vie se retirait pour un temps des fables mythologiques et des souvenirs grecs ou romains, il voulut la chercher dans les siècles plus voisins de nous et la puiser aux sources vives que les historiens et les poètes commençaient à faire jaillir.

Depuis, à travers une jeunesse ardente, Robert- Fleury affirmait un talent où l'invention dramatique, le sens de l'histoire, le don d'émouvoir les esprits en frappant les regards s'unissaient à toutes les qualités qui font les maîtres : sûreté du dessin, justesse de la couleur, vérité expressive des attitudes, belle ordonnance de l'action. Il abordait les plus grands noms et les plus grands sujets dans les époques les plus riches en scènes célèbres, avec une préférence marquée pour les deux siècles qui avaient provoqué, en même temps que de terribles crises historiques ou religieuses, un renouveau universel des idées et de l'art. Il s'enfermait dans la Renaissance ou n'en sortait que pour y revenir; d'habitude il cherchait à y satisfaire un tour d'imagination grandiose et sombre, qui donne à ses toiles une intensité d'expression toujours émouvante, malgré les variations du goût et les injustices de la mode.

C'est ainsi qu'il faisait revivre tour à tour des chefs

de peuples comme François Ier, Charles-Quint, Gromwell, Henri IV ; des maîtres de l'art comme Michel-Ange, Titien, Gellini, Murillo, Ribeira, Rembrandt; de la pensée et de la science, comme Montaigne, Galilée, Christophe Colomb, Ambroise Paré; de la poésie comme le Tasse, tous choisis dans un moment caractéristique de leur existence, tous dignes de l'histoire et de la postérité. C'est ainsi qu'il s'attachait à rendre ce qu'avaient contenu d'horreur et de pitié des scènes comme la Saint-Barthelemy ou les supplices de l'Inquisition; qu'il descendait, en suivant le cours de l'histoire, jusqu'aux époques plus calmes mais toujours grandes, comme le siècle de Louis XIV ou de Colbert, et jusqu'aux temps voisins de nous, mais de nouveau féconds en catastrophes, comme l'infortune des enfants de Louis XVI.

Durant cette carrière, dont je ne puis que signaler les étapes, dans l'exercice de ce talent, dont j'indique brièvement l'originalité et la force, tous les honneurs que peuvent mériter les efforts d'un artiste étaient venus naturellement consacrer la renommée de Robert-Fleury, sans qu'il eût à les briguer, car ils répondaient à la double désignation du public et de ses confrères. Je me borne à rappeler que, dès 184$, il était professeur à l'école des Beaux- Arts, et qu'en i863, lorsqu'il fallut réorganiser cette grande école, il en devenait le chef et assurait les premiers effets d'une réforme dont les résultats ont déjà reçu l'épreuve d'un quart de siècle. Deux ans plus tard, il

allait diriger à Rome l'Académie de France, rendant ainsi à l'Etat les deux plus grands services qu'il puisse demander à nos artistes, en les associant à ses constants efforts pour maintenir à la fois la grande tradition artistique et le libre développement de notre génie national.

Messieurs, c'est trop souvent la tristesse des longues existences que de voir finir ce qu'elles aiment et d'assister à l'entrée en scène de générations nouvelles, trop promptes à méconnaître leurs devanciers. Robert-Fleury connut cette tristesse, sans en concevoir d'amertume. S'il a vu l'antiquité renaître avec un sentiment rajeuni de son histoire, — comme dans ce Dernier jour de Corinthe où son nom devenait célèbre une fois de plus, grâce à un fils bien digne de le porter, — et le moyen âge ou les temps galloromains inspirer encore des talents vigoureux et dramatiques ; si nous avons toujours des peintres qui s'efforcent de ressaisir dans le passé les titres de l'humanité ; si l'imagination enfin, c'est-à-dire le don de créer, n'est pas devenue stérile dans notre pays, la vie contemporaine absorbe de plus en plus le talent de nos peintres avec des motifs que Robert- Fleury trouvait sans intérêt ni grandeur. Je n'aurai garde, certes, de méconnaître une école vaillante, qui est la jeunesse, qui compte déjà des maîtres et qui produit de grandes œuvres. Mais elle ne peut pas être juste, car toutes les réactions comptent l'injustice parmi leurs armes favorites; c'est une triste

nécessité de l'esprit humain. En revanche, si l'artiste a besoin, pour croire en lui-même, d'être exclusif dans ses préférences, il appartient à ceux qui, simples spectateurs ou juges, doivent s'inspirer d'un esprit d'équité pour tous les combattants, à ceux surtout qui, au milieu de ces ardentes rivalités, ont l'honneur de représenter l'État, c'est-à-dire la France, qui dure en dehors et au-dessus des querelles passagères, il leur appartient de traiter avec reconnaissance et respect ceux qui l'ont honorée.

Robert-Fleury est de ce nombre, Messieurs. Il fut, en son temps, un novateur plein de hardiesse; il eut autant de courage que les plus braves d'entre nous, autant de force et de talent que les plus vigoureux et les mieux doués de nos contemporains. Il était le dernier survivant d'une noble génération, l'un de ceux qui, philosophes ou historiens, poètes ou artistes, renouvelèrent pour un siècle la pensée et l'art français. Je souhaite à notre école moderne de mettre au service d'un idéal différent des qualités égales à celles du vieux maître. Je lui souhaite beaucoup de noms dont l'avenir puisse parler comme nous parlons aujourd'hui de Robert-Fleury, nous qui sommes déjà la postérité, en toute estime et en toute sincérité.

FUNÉRAILLES

DE

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