‹ Discours prononces a la Direction des beaux-arts, 1888-1891Chapitre 4 sur 42 · DES ARTS DÉCORATIFS · texte numérisé non relu

DES ARTS DÉCORATIFS

28 juillet 1889.

Messieurs,

Ceux qui chaque année, à pareille époque, onl l'honneur de représenter le Ministre des Beaux-Arts au milieu de vous, ne manquent pas de constater vos divers titres et de justifier ainsi la protection que vous accorde l'Etat. Entre autres caractères qui donnent à votre école une physionomie nettement originale, il en est un que l'on a dû souvent rappeler, mais que je ne saurais, cette fois, passer sous silence. Nous sommes en 1889 et, avec le premier centenaire de notre liberté, nous célébrons la naissance de presque toutes nos institutions sociales, créées d'un seul coup, par un prodigieux effort de nos pères pour donner la

vie à une société nouvelle. Vous faites exception à cette origine et vous remontez plus haut que 1789. Si, en bons Français, vous prenez votre part de la reconnaissance nationale, vous pouvez dire que la main des grands réformateurs de la Convention n'a pas eu à s'exercer sur vos devanciers. Votre fondateur de 1765 avait si bien trouvé la forme convenable à son idée, et cette idée était si juste, que la Révolution n'eut rien à changer dans son œuvre et la transmit à notre siècle telle qu'elle l'avait reçue.

La raison est bien simple d'une exception aussi rare : si la Révolution épargna cette œuvre, c'est qu'elle s'y reconnaissait. Sans violences et sans ruines, en plein règne de Louis XV, Jean-Jacques Bachelier avait devancé les idées nouvelles et réalisé en un point ce qu'elles devaient poursuivre dans tout l'ensemble de notre organisation sociale; il avait donné une satisfaction anticipée aux besoins de liberté industrielle et d'instruction populaire qui allaient détruire les vieilles corporations et transformer l'enseignement.

Avant Bachelier, les arts industriels n'étaient enseignés que dans les maîtrises. Le jeune homme qui voulait les exercer entrait chez un patron, et là, moitié écolier, moitié ouvrier, il apprenait docilement ce que savait son maître, rien de plus, sans comparaison, sans émulation, avec l'horizon borné d'un atelier unique. Et quelle discipline étroite et sévère ! Quelles que fussent ses aptitudes, il devait suivre la

filière que tant d'autres avaient suivie avant lui. Tant d'années d'apprentissage, tant de compagnonnage, puis la maîtrise, obtenue par le chef-d'œuvre; enfin il devenait patron à son tour. Je ne parle pas des redevances qu'il devait payer à son maître, à la ville, au roi.

Vous devinez le résultat de cette éducation : l'instruction théorique réduite à l'indispensable, la pratique asservie à la routine, l'invention paralysée. Le vif esprit de notre race, son imagination gracieuse et féconde luttaient de leur mieux contre ces obstacles et parvenaient à les vaincre, mais avec quelle perte de travail et au prix de quels efforts !

Peintre de fleurs et d'animaux, c'est-à-dire élève de la nature, habitué à l'observation directe et à la vérité, Bachelier résolut de mettre l'art au service de l'industrie et l'ouvrier d'art à la même école que luimême. Il ouvrit donc un cours gratuit de dessin où il se proposait d'enseigner d'abord assez de théorie pour élever et éclairer la pratique, puis l'application directe et immédiate de la théorie enseignée. A cette œuvre, il consacra son talent, son temps et sa fortune, avec un dévouement tenace, une volonté énergique et surtout la notion bien arrêtée de ce qu'il voulait.

On pourrait croire que les corporations réclamèrent contre une entreprise si opposée à leurs privilèges. Il n'en fut rien. Le mal que je viens de signaler dans l'industrie française était si évident, et chacun en souffrait si fort, que les corps de métiers parisiens donnèrent aussitôt leurs subsides à l'école gratuite de

dessin et demandèrent eux-mêmes, dix ans à peine après sa fondation, qu'elle fût mise sous le patronage de l'État.

Voilà, Messieurs, toute l'histoire de vos origines, je dirai même toute votre histoire pendant plus d'un siècle, car, depuis 1765, l'école n'a subi qu'un seul changement considérable, en 1877, lorsqu'à la demande de votre directeur actuel, elle devint l'École nationale des arts décoratifs.

Entre ces deux dates l'institution de Bachelier avait pleinement réalisé la pensée de son fondateur, indiquée par le distique latin que vous lisez aujourd'hui encore dans votre amphithéâtre et qui peut se traduire ainsi : « Que le peintre et le sculpteur aillent s'instruise dans une autre enceinte; celle-ci ne s'ouvre qu'à l'artisan ». Pensée juste et sage, qui, dans sa concision latine, dit bien ce quelle doit dire et qui renferme, avec le véritable esprit de vos programmes, la règle de tous vos travaux. On ne saurait jamais trop la rappeler et l'appliquer.

Bachelier, en effet, voulait faire de ses élèves d'habiles ouvriers d'art, bien munis de théorie, mais rompus à la pratique; il ne voulait pas que, par une fausse ambition et une déviation dangereuse, ils en vinssent à ne voir dans l'étude de l'art industriel qu'une préparation à l'art académique. Était-ce pour les retenir de force dans une condition inférieure et rétablir d'une autre façon le système des castes industrielles qu'il détruisait en donnant une éducation

commune à tous les ouvriers d'art? Non certes; mais il savait quel penchant très humain nous conduit tous à souhaiter pour nos facultés un emploi supérieur et que nous croyons plus digne d'elles; combien, lorsqu'on touche à l'art, l'excitant par excellence de l'amour-propre, on est porté à vouloir monter aux degrés supérieurs, où l'on trouvera, croit-on, la gloire et la fortune, au lieu d'une obscurité modeste et d'une aisance difficile. Il savait que, lorsque le maître distingue chez l'élève le germe sacré, l'étincelle du génie, son devoir est de les exciter et de faire jaillir la flamme; mais il savait aussi quelle chose dangereuse est une fausse vocation, quelle triste destinée est celle de l'artiste médiocre; quelle noble existence, au contraire, est celle de l'ouvrier qui domine son métier, y met tout l'art qu'il peut contenir et en élève les applications jusqu'à ce degré supérieur qui supprime toute différence entre l'art pur et l'art industriel, pour ne plus laisser place qu'à l'art sans épithète.

Une œuvre se juge aux résultats. Celle de Bachelier produisit en quelques années une amélioration profonde dans nos industries d'art. A vous moins qu'à personne il est nécessaire de rappeler quelle période brillante furent, à ce point de vue, les vingt-cinq années qui s'étendent entre la fondation de votre école et la Révolution. Le style Louis XV avait épuisé sa faculté d'invention; il se copiait lui-même et abondait dans le sens de ses défauts. Fils de la grâce et du caprice, contourné, surchargé d'ornements, il avait perdu le

sens des proportions, il s'épuisait dans la recherche et le détail. La ligne droite, les courbes franches, les surfaces nettement circonscrites, qui sont le cadre nécessaire de toute conception artistique un peu relevée, se trouvaient écrasées sous les enroulements juxtaposés ou divergents.

En quelques années une école nouvelle, le style Louis XVI rejette ces combinaisons laborieuses et revient aux vrais principes de Fart décoratif; les lignes apparaissent plus nettes, les combinaisons plus simples, les formes plus logiques, tandis que le rapport entre les divers éléments décoratifs, les combinaisons de couleurs et de matières, la proportion des détails et de l'ensemble attestent le retour du sens harmonique et d'une simplicité relative. Ce n'est plus la majesté un peu lourde du xvne siècle, ce n'est pas encore la raideur géométrique de l'Empire; c'est un art souple, délicat, exactement approprié à l'esprit du temps, aux convenances sociales et au style architectural. Eh bien! Messieurs, cet art est sorti de votre école; tous ces maîtres anonymes, dont les œuvres sont aujourd'hui l'orgueil de nos palais nationaux et de collections privées, je n'hésite pas, d'accord avec de bons juges, à les grouper sous le nom de Bachelier, pour en faire vos ancêtres et les associer dans un même honneur.

Nous sommes moins favorisés à ce point de vue que nos pères. Notre siècle va finir, sans avoir trouvé son style décoratif; nous avons une peinture et une sculp-

ture, nous avons même — l'Exposition universelle vient de le prouver — une architecture qui porteront dans l'avenir la marque durable de notre temps; mais où sont les ameublements, les tentures, les bijoux, les objets usuels qui pourront témoigner de notre goût et de notre invention? Las de chercher inutilement un cadre original pour notre vie intime, nous nous sommes jetés dans le bric-à-brac historique, la copie servile et l'exotisme ; nous mêlons le moyen âge fantaisiste à la Renaissance approximative, le confort anglais à la fantaisie japonaise ; nous installons chez nous, grâce aux magasins de nouveautés et aux brocanteurs, des réductions du musée de Cluny et des collections ethnographiques, et nous vivons comme nous pouvons au milieu de tout cela, en essayant de nous persuader que nous sacrifions au goût de l'art.

Cet éclectisme impuissant tient à bien des causes dont l'enseignement de l'art ne doit pas supporter la responsabilité entière. Pourtant, je ne crains pas de dire qu'une des principales est l'indifférence avec laquelle il fut trop longtemps traité. Il n'y a pas encore vingt ans que nous avons songé à le constituer d'une manière digne de lui, lorsque la France républicaine se mit à demander au travail et au progrès scolaires ses moyens de relèvement. Si l'on ne vous avait pas négligés pendant près d'un siècle, Messieurs, si l'œuvre de Bachelier n'avait pas dû se suffire jusqu'ici avec ses éléments primitifs, nous aurions donné à notre époque un art décoratif, tandis

qu'il nous reste à peine le temps d'en préparer un pour l'avenir, sans en jouir nous-mêmes; nos industries artistiques eussent été prêtes à lutter dès le début contre la concurrence étrangère, résultat du libre-échange, des facilités de transport et du progrès général, tandis que nous achevons à peine de nous préparer pour la lutte. Votre école aurait dû être le centre de l'effort national et comme l'arsenal où notre industrie eût toujours retrempé ses armes.

Il vous eût donc fallu de l'espace pour ouvrir vos portes toutes grandes aux nouveaux venus, pour installer des amphithéâtres, des collections de modèles, une bibliothèque, un musée d'études, des ateliers d'applications et d'apprentissage. Au lieu de cela, on vous a laissés dans un abandon misérable ; vous étouffez toujours dans ce vieux collège des chirurgiens du roi, dans ces quelques mètres de terrain où Bachelier avait cru s'installer provisoirement et où vous disputez, comme au fond d'un puits, la lumière dont vous avez besoin aux constructions environnantes, la place de votre corps aux camarades qui vous précèdent ou vous suivent dans l'étude, aux rats votre pain à dessiner. Que dirait un hygiéniste, si l'on imposait à un être robuste et en pleine croissance ses premiers vêtements et son premier berceau? Telle est pourtant votre situation. Il y a quelques mois, j'éprouvais, en songeant à vous, un sentiment d'admiration et d'envie; je visitais, dans une grande ville du Nord, une école d'art industriel qui s'installait dans un bâti-

ment tout neuf, et, en voyant cet espace, ces constructions admirablement appropriées à leur objet, tous ces moyens d'étude qu'une municipalité généreuse avait disposés avec le concours de l'État, je songeais tristement à votre logis et je me disais que cela ne pouvait durer.

Espérons ensemble que cela ne durera point. Que nous faudrait-il, en effet, pour bâtir une école d'art décoratif digne de Paris? Un million et demi, que l'on n'aurait pas besoin de demander au budget, car il dort stérile dans une caisse publique, et il pourrait être si fécond!

Messieurs, nous avions déjà bien des arguments à faire valoir, pour obtenir la reconstruction de votre école; vous venez de nous en fournir un de plus, et singulièrement éloquent. Vos travaux d'élèves exposés au Champ de Mars proclament bien haut qu'il y a chez vous — et dans les écoles sœurs de la vôtre, à Limoges, à Nice, à Aubusson, à Roubaix — une généreuse puissance de travail, les éléments d'une rénovation de l'art décoratif, une source de richesse nationale. Cette démonstration éclate à tous les yeux : il n'est pas possible que l'on ne voie pas, que l'on n'entende pas.

Vous seriez les premiers à me dire, si je ne m'empressais de le faire moi-même, quelle grande part dans ces progrès revient à votre éminent directeur M. Louvrier de Lajolais. C'est lui qui, depuis 1877, en demandant à l'administration de donner à l'école

son vrai titre, en l'unissant, malgré la distance, à celles de Limoges et d'Aubusson, en revenant résolument aux idées d'où elle est née, en imposant à l'enseignement une direction pratique, en s'efforçant de vous prouver — malgré les noms glorieux de vos camarades Garnier, Delaplanche, Ghapu, Roty, Ghaplain, à qui nous souhaitons toujours de nombreux émules — que vous avez pour la plupart une autre destinée que de fournir des recrues à l'Ecole des Beaux-Arts, que vous avez votre raison d'être, comme l'École centrale près de l'Ecole polytechnique, que vous n'êtes pas, bien s'en faut, une « petite école », mais que vous pouvez être une grande école; c'est lui, dis-je, qui, en demandant, avec une chaleur et une ténacité inépuisables, l'agrandissement de vos locaux, c'est lui qui a imprimé à vos études une impulsion aussi féconde et qui a préparé le gain de votre cause auprès des pouvoirs publics.

Privé, l'an dernier, par d'autres devoirs, de venir au milieu de vous, je suis heureux de pouvoir, cette année, lui rendre ce témoignagne public et de vous y associer.

DISTRIBUTION DES PRIX

DE

L'ÉCOLE NATIONALE

Page 1