ÉLIE DELAUNAY
Membre de l'Institut, Professeur chef d'atelier de peinture à l'École nationale des Beaux-Arts.
8 septembre 1891.
Messieurs,
La mort soudaine d'Elie Delaunay vient d'apporter à sa renommée une consécration bien douloureuse, mais d'un caractère frappant et rare. Nature fîère et dédaigneuse du bruit, il ne sollicitait pas l'attention de la foule; peintre d'histoire et de portraits, les sujets qu'il empruntait au passé n'avaient jamais cette banalité accessible qui fait des avances au succès, et l'illustration personnelle de ses modèles ne lui était pas un moyen d'exploiter à son profit la curiosité excitée par eux. Aussi, celles de ses œuvres qu'il envoyait aux expositions annuelles, avaient beau provoquer chez l'élite des juges une admiration de plus
en plus profonde, ce maître de l'art contemporain n'était pleinement apprécié que par une élite. Et voilà que du jour de sa mort date une popularité soudaine ; c'est à qui rappellera ses titres ; il semble que la critique, trop souvent obligée de suivre la mode, ait voulu s'acquitter envers lui d'une dette longtemps et involontairement négligée. Le grand public sait ce que perd aujourd'hui l'art français et le peintre de la Peste à Rome , du Parnasse et du Cardinal Bernadou enfin mis à son rang.
Elève de Flandrin et prix de Rome, c'est à la mythologie, à l'antiquité et aux légendes religieuses que Delaunay avait demandé ses premiers sujets; il ne les abandonna plus. Qu'il eût le sens de la vie contemporaine et l'amour de la réalité, ses portraits suffiraient à nous l'apprendre, mais il pensait que l'héroïsme, la foi, la passion, la poésie, tout ce qui est l'élément éternel et supérieur de l'art, résident surtout dans ces nobles thèmes d'où le temps a fait sortir, par une lente épuration, tout ce qui est médiocre et passager, pour n'y laisser, par une vigoureuse synthèse, que les titres permanents de la pensée et de l'énergie humaines. En les reprenant après tant d'autres, Delaunay leur donnait sa forme personnelle, et cette forme était souverainement originale et expressive. Dès le premier jour, on était frappé de la grâce vigoureuse, de la puissance dramatique, de l'énergie sobre, du coloris éclatant et varié déployés par le jeune peintre, surtout de cette largeur de style aussi
à l'aise dans les toiles de dimension restreinte que dans les grandes compositions décoratives. En quelques années, la Leçon de flûte, le Serment de Brutus et la Communion des Apôtres le conduisaient jusqu'à cette Peste à Rome, dans laquelle l'horreur et la majesté d'un pareil sujet étaient rendues avec une intensité inoubliable : deux figures d'anges et quelques cadavres, un ciel et un paysage tracés à grandes lignes tragiques lui avaient suffi pour enfermer dans un petit cadre une somme étonnante de terreur surnaturelle et de pitié humaine.
C'étaient, d'autre part, une Diane, majestueuse comme une déesse et vivante comme une mortelle, Ixion aux enfers, le Centaure Nessus, David vainqueur, où éclate, avec la vigueur et la sobriété accoutumées chez l'artiste, tout ce que la forme humaine admet de beauté dans la souffrance, de force dans l'action, de fierté dans la victoire. Ainsi Delaunay affirmait peu à peu sa maîtrise et se rendait compte à lui-même de ce qu'il pouvait. Il passait donc du tableau de chevalet à la grande peinture murale où l'artiste peut donner sa mesure et s'affirmer librement. A la Trinité, dans l'église même où nous lui rendons les derniers devoirs, il peignait Y Assomption de la Vierge, à Saint-François Xavier les Prophètes, à la Visitation de Nantes l'histoire de Sainte Chantai, à l'Opéra le Parnasse, au Palais-Royal les allégories de la puissance publique ; il commençait au Panthéon trois panneaux consacrés à l'histoire de sainte Geneviève et
de Paris. Je ne crains pas de dire, Messieurs, que ces vastes pages énergiques ou gracieuses, d'un faire aussi varié que les sujets, d'une couleur éclatante ou douce, admirablement composées et dessinées, comptent au nombre de celles qui attestent la puissance de l'art français au xixe siècle et qu'elles placent le nom d'Elie Delaunay à côté de ceux de Flandrin, d'Ingres et Delacroix. Il n'y a rien à craindre, dans notre pays, pour la peinture de musée et d'appartement; elle est toujours ingénieuse et féconde, elle a pour elle la foule et la mode; mais ce qui fait aussi la noblesse d'un art, c'est la peinture murale, intimement associée à de grands édifices et traductrice de grandes pensées. Or, en voyant les tendances actuelles, on se demande parfois si cette peinture n'est pas en péril, au grand dommage de notre présent et de notre avenir.
Elie Delaunay est de ceux qui permettent de répondre à cette question avec confiance ; son œuvre, accompli loin du bruit, avec une sorte de réserve hautaine et le dédain sans morgue de ce qui est inférieur, prendra place, aux yeux de la postérité, parmi les titres qui honorent le temps présent. Il était rarement satisfait de lui-même et l'inquiétude douloureuse qui le tourmentait passe quelquefois dans ses compositions, mais ce généreux tourment faisait sa noblesse. Il vivait très haut et il le sentait; il apportait donc au travail un effort acharné; mais nous pouvons le dire aujourd'hui, car ce modeste ne permettait guère qu'on le lui dît en face : toujours il a été à la hauteur de ses
ambitions. Pourquoi faut-il que la mort l'ait surpris au moment où, ses cartons dessinés, ses études prêtes, il allait terminer ses panneaux du Panthéon? Ce qui en est réalisé nous montre son talent sous un aspect de force apaisée et de sûreté tranquille. Il les laisse incomplets et lui seul pouvait s'y montrer digne de lui-même. C'est pour nous un amer regret, et nous avons le droit de réclamer contre la mort, vraiment trop cruelle pour l'artiste et pour nous.
C'est comme portraitiste que le public connaissait surtout Delaunay. Ses confrères et la critique, dans ce genre où le passable abonde, mais où l'excellent est rare, le proclamaient grand entre les plus grands. Pour lui, le portrait ne fut jamais ce qu'il est parfois, un délassement d'œuvres plus vastes ou un sacrifice aux nécessités de l'existence. A l'exemple des maîtres, il s'y mettait tout entier. J'ai déjà dit qu'il n'était pas de ceux qui demandent des noms célèbres et capables d'attirer sur eux-mêmes l'attention. Ce qui l'intéressait dans une physionomie humaine, c'était la forme traduisant une âme et racontant une vie. Il voulait que chacune de ses toiles fût la révélation d'une nature. A l'aise devant les têtes illustres, il ne l'était pas moins devant les physionomies enveloppées d'obscurité et de mystère, celles que le livret du Salon désigne par de simples initiales et dont l'image n'arrête le visiteur que par la vérité frappante qui le saisit au passage et l'énigme tout à coup dressée devant lui. Les portraits de Delaunay, exquis et forts, énergiques
et délicats, étonnants de pénétration morale, sont de ceux que les musées de l'avenir mettront aux places d'honneur. Plusieurs donneront à nos descendants l'impression mélancolique et charmante que nous éprouvons nous-mêmes devant certaines œuvres du passé, en contemplant une tête sans histoire dont nous essayons inutilement de deviner le secret.
Messieurs, je pourrais me borner à ce rappel des titres d'Elie Delaunay dans ce moment suprême où il ne reste plus au seuil de la tombe que les œuvres dont une existence fut remplie et ce qui mérite de vivre encore après la mort; mais il était de ceux chez qui l'homme est encore supérieur à l'artiste et les regrets laissés par l'ami sont ausssi vifs que ceux du maître. Dans l'existence retirée et pourtant accueillante qu'il s'était faite, il dévoilait à ses intimes une nature parfaite de loyauté, charmante d'esprit et de bonne grâce. D'une sûreté à toute épreuve, éloigné des coteries, dédaigneux de l'intrigue, sévère pour les seules bassesses du caractère, timide avec des fermetés intraitables, son esprit n'était dupe de rien et s'amusait finement des prétentions injustifiées. D'une sensibilité exquise en toutes choses, il ne s'indignait guère, car ce fervent de la grandeur craignait l'emphase; le sourire lui suffisait, avec une sorte d'ironie bienveillante et de malice parisienne, qui égayait en lui la fermeté solide du caractère breton et un fonds de tristesse qu'il devait à la fois aux instincts rêveurs de sa race, à l'excès de sa modestie et à l'acharnement de son
labeur. Sur la tombe qui nous enlève l'homme et l'artiste, c'est un devoir pour tous ceux qui ont connu Delaunay de saluer un noble caractère et un cœur d'élite. A l'adieu que le représentant du Ministre lui adresse au nom de l'Etat, j'ajoute le témoignage profondément ému d'une affection reconnaissante.
INAUGURATION DE LA STATUE
DE