A VERSAILLES
% 28 juin 1891.
Messieurs,
Si jamais un artiste mérita de la postérité le grand honneur d'avoir son image dressée sur la place publique de sa ville natale, c'est assurément Jean Houdon, et cet hommage, parfois trop prodigué, n'est aujourd'hui qu'un acte de justice. Celui qui, pendant un demi-siècle, lutta de fécondité avec une des époques de notre histoire les plus riches en grands hommes, pour conserver à jamais, par le marbre et le bronze, l'empreinte que le génie, la beauté ou la race gravaient sur la physionomie humaine, celui-là devait recevoir à son tour la consécration qu'il avait lui-même donnée à tant d'autres et
votre pieux souci des gloires de Versailles a bien choisi son objet. Les amis de l'art français ont répondu avec empressement à votre appel; l'Etat s'est joint à vous et, par un acte de générosité impériale, le souverain d'un grand pays ami de la France a consacré l'admiration que votre compatriote excitait jadis dans le monde entier. Il y a là pour vous un motif de grande fierté; nous en prenons tous notre part et nous prions M. l'ambassadeur de Russie de se faire en haut lieu l'interprète de notre respectueuse gratitude.
Quant au sculpteur que vous avez choisi pour représenter un maître de la sculpture, il s'est acquitté de sa tâche d'une manière digne d'elle. M. Tony Noël nous a représenté Houdon dans la force de l'âge et du génie, dans le feu du travail, avec sa vivacité, sa bonhomie, son fin sourire, cette vie qu'il répandait dans tous ses travaux, et faisant sortir du marbre la tête de son Voltaire. Ce n'est pas seulement une idée ingénieuse, c'est la traduction fidèle du souvenir qu'éveille le seul nom de l'artiste, en mettant sous nos yeux son titre le plus connu.
Les premières années de Jean Houdon s'étaient passées dans votre ville, Messieurs, au milieu d'un peuple de statues qui semble fait pour provoquer la vocation d'un sculpteur. La sienne fut rapide et toute spontanée. Au moment où il abordait son art, deux influences entièrement opposées se partageaient la sculpture française et auraient fait courir de graves
dangers à une nature moins originale que la sienne. D'autant plus que ses premiers maîtres, Pigalle et Slodtz, étaient justement les chefs de deux écoles rivales : Pigalle, réaliste hardi et puissant, mais qui s'attachait au vrai jusqu'à lui sacrifier le beau ; Slodtz, représentant d'un genre gracieux, mais fade et maniéré. Entre ces deux voies Houdon se fraya la sienne, sans ambition excessive ni programme affiché, mais avec une sûreté d'instinct qui le conduisit sans erreur ni défaillance jusqu'au bout d'une des plus longues et des plus fécondes carrières qu'il ait été donné à un artiste de parcourir. Cette voie était celle où se rencontrent pour s'unir la vérité, qui doit être la règle suprême de l'art, et l'idéal sans lequel la vérité est incomplète. Il joignit à ces dons une habileté de main et un charme d'exécution merveilleux, ne cessant d'étudier deux choses qu'il regardait comme essentielles, l'anatomie et les procédés techniques de la sculpture, exécutant, encore élève, son écorché, devenu classique, et recherchant les meilleures méthodes de pratique et de fonte, en un mot artiste complet, comme au temps où les maîtres ne se croyaient dignes d'exercer leur art que lorsqu'ils excellaient également dans toutes ses parties, les plus modestes comme les plus élevées.
Grand prix de sculpture à vingt ans, Houdon arrivait à Rome pendant que les leçons et les découvertes de Winckelmann offraient à l'étude des artistes une antiquité plus complète et plus familière, partant plus
vraie. Quoi qu'on ait pu dire, il dut beaucoup à cette seconde Renaissance et il suffit de regarder le Voltaire et la Diane pour y retrouver ce que la contemplation des modèles antiques, conservés au Vatican ou retrouvés à Herculanum et à Pompéi, lui avait appris comme science du nu, justesse des poses et disposition des draperies. En attendant, pensionnaire de l'Académie de France, il débutait par un chef-d'œuvre, ce Saint Bruno que Rome a gardé et que notre pays connaît trop peu, mais que les meilleurs juges mettent à côté, peut-être au-dessus, de ses plus célèbres figures, et dont Clément XIV disait spirituellement : « Si la règle de son ordre ne lui prescrivait le silence, il parlerait. » C'est, en effet, un modèle de vérité religieuse, de simplicité expressive et de grandeur morale dans l'humilité. De retour en France au bout de dix ans, Houdon présentait à l'Académie royale, qui le prit bientôt au nombre de ses membres, un gracieux Morphée dormant sur ses pavots, et au public une première série de bustes, qui attestaient du premier coup un maître incomparable dans l'art du portrait sculpté. Il restera, dès lors, exclusivement fidèle à cette première révélation et ne donnera guère que des statues isolées et des bustes. Par modestie, en effet, il ne s'attachait qu'à ce qu'il faisait excellemment, à ce qu'il sentait et rendait le mieux, c'est-àdire les belles attitudes et les physionomies expressives.
Sa première exposition est de 1 77 1 etladernière de
1812. Durant ces quarante années, il ne cessa de produire avec une fécondité prodigieuse. Toutes ses œuvres méritent l'intérêt, beaucoup l'admiration et plusieurs prennent aussitôt place parmi les chefsd'œuvre les plus incontestables que la statuaire nous ait laissés. Dans la série de ses bustes, tous ceux de ses contemporains qu'un titre quelconque désigne à l'attention de l'artiste épris de vérité observée et vivante, sont reproduits par lui, tandis que, d'autre part, il emprunte au passé, pour les ressusciter par un prodige de divination et de création, quelques physionomies de grands hommes dont il ne restait que des images incomplètes ou infidèles. Ce sont, dans le présent, des souverains comme Louis XVI, Gustave III, Napoléon Ier; des hommes de guerre comme Lafayette, Washington, le bailli de Suffren, Soult, Ney; des hommes d'État comme Turgot, Mirabeau, Necker, Jefferson, Franklin, Barnave, Boissy d'Anglas; de grands écrivains comme Diderot, d'Alembert, Jean-Jacques Rousseau, Buffon ; des savants et des inventeurs comme Lalande, Tronchin, Montgolfier, Fulton et Pilâtre des Roziers; des artistes comme Gluck, Larive, Sophie Arnould et Mlle Olivier; des figures d'actualité et de mode, comme Gagliostro, le président Dupaty, Paul Jones, Lise l'ingénue et la belle Mlle Audéoud. Dans le passé, il s'attache à deux génies français par excellence et que son art ne sépare pas plus que notre admiration, La Fontaine et Molière. Parmi ses figures, moins nombreuses,
mais dont le nombre eût rempli la carrière d'un autre artiste, la postérité ratifie le jugement de ses contemporains en mettant au nombre des œuvres de premier ordre ou des chefs-d'œuvre, Diane, Voltaire, la Frileuse, Tour ville, Washington.
Je rappelais tout à l'heure, Messieurs, la part que l'empereur de Russie veut bien prendre à une œuvre française; ce m'est un devoir de dire expressément de quelle manière Houdon l'a méritée. Un de ses premiers bustes fut celui de la grande Catherine et un des derniers celui d'Alexandre Ier; dans l'intervalle il reproduisait l'image des princes Galitzin, du général et du comte Soltikoff, de la princesse Aschkoff, etc. C'est sur la commande de l'impératrice Catherine que fut exécutée la première statue en marbre de la Diane-, c'est elle encore qui demandait à l'artiste le buste de Voltaire, cette même tête qui devait être celle du Voltaire assis. Ainsi, Messieurs, à son entrée dans la vie européenne, la Russie empruntait à la France la première initiation de la pensée et de l'art ; sa souveraine consultait ou appelait près d'elle Diderot, Voltaire et d'Alembert; c'est Falconet qui exécutait pour Saint-Pétersbourg la statue équestre de Pierre le Grand; quant à Houdon, il envoyait au palais de l'Ermitage les parfaits modèles de ce que notre race peut réaliser dans le domaine de la force ou de la grâce plastique. Cette initiation, la Russie est en train de nous la rendre par la littérature. A cette heure, son âme pénètre l'âme française; elle nous
apporte une impression profonde de charité et de solidarité humaine ; elle nous unit dans la communauté des mêmes sentiments.
Messieurs, je n'ai faitqu'énumérer les œuvres capitales de Houdon; je ne saurais les caractériser en détail sans sortir des limites qui me sont tracées. Je dois cependant justifier devant vous l'hommage que nous rendons à l'artiste par la brève appréciation de ses principaux titres. Dans l'art du portrait, Houdon est un novateur hardi. L'antiquité nous avait laissé d'admirables bustes; il n'était possible de les égaler qu'en concevant autrement le portrait sculpté. Les maîtres d'autrefois s'efforçaient de reproduire dans une physionomie tout un caractère et toute une existence par un petit nombre de traits expressifs et largement simplifiés. Houdon, lui, atteignait le même but par le nombre et la précision des détails, sans viser au tour de force, ni tomber dans la minutie. Avec une intelligence qui semblait lire jusqu'au cœur de ses modèles, traduisant les plis du front, animant les yeux, donnant le mouvement aux lèvres, il produisait l'illusion de la pensée, du regard et de la parole; idéaliste et vrai, il reproduisait à la fois le visage et l'âme dans une exécution précise et souple, énergique et gracieuse. Gluck, avec sa belle figure incorrecte et ravagée, Jean-Jacques Rousseau, le regard méfiant, la bouche fine et bonne, Molière, surtout ce « Molière de la postérité », comme l'appelait un de nos confrères, Emile Perrin, avec son expression mélanco-
lique comme l'expérience, passionnée comme l'art, noble comme le génie, produisant l'émotion par l'intensité d'esprit, de raison et de bonté qui s'en dégagent, ces bustes sont au nombre des plus belles images, vraies et créées, que l'art ait à la fois empruntées et ajoutées à la nature, en lui donnant ce qu'elle n'a pas, la vie augmentée par le génie humain. Le Voltaire assis, drapé dans un vêtement d'apothéose et avec une attitude que l'on devine familière, les mains au repos et prêtes à lancer le corps pour l'attaque, l'ironie et la raison sur les lèvres, les yeux brûlants d'esprit et de génie, c'est l'incarnation complète d'un homme dont la nature prodigieusement variée semblait rebelle à toute synthèse artistique. Parmi ses statues, Tourville, c'est l'héroïsme; la Frileuse est une trouvaille d'attitude, un rêve fugitif de grâce et de jeunesse saisi et fixé, une merveille de modelé; la Diane enfin, nue et chaste, svelte et robuste, posée et courante, est un prodige de rythme, d'harmonie et de variété; avec le Voltaire elle est, comme on l'a dit, une des vingt ou trente statues qui suffiraient à caractériser, par un petit groupe de chefs-d'œuvre, toute l'histoire de la sculpture française.
Messieurs, l'histoire des grands artistes n'est parfois, en dehors de leurs œuvres, que celle de leurs luttes et de leurs souffrances, de leurs injustices ou de leurs erreurs. Il semble pour quelques-uns d'entre eux, et des plus grands, que leur génie ne puisse s'exercer que par l'égoïsme et que la vie leur fasse
payer en épreuves le don qu'ils ont reçu. Houdon échappa entièrement à cette loi trop vérifiée. Modeste, inoffensif, avec cette bonhomie et cette naïveté qui ne sont parfois « que le masque modeste et discret d'une grande finesse d'esprit », il n'eut, lui, d'autre histoire que celle de ses œuvres. A travers une existence si laborieuse que, dans un seul Salon, il lui arriva d'exposer jusqu'à trente ouvrages, il exerça son génie avec une fécondité facile, sans envie, sans orgueil, sans autre ambition que celle d'exceller dans son art. Aimé de tous, à peine s'il eut à souffrir quelquefois d'une critique ignorante ou mal motivée, mais il recevait avec une égale quiétude le bien et le mal qu'elle disait de lui. Au terme d'une longue existence, il retrouvait l'ingénuité de l'enfant; il s'éteignait enfin, entouré d'affections domestiques et de respect.
Vous avez bien fait, Messieurs, de rendre à un tel homme un hommage public et durable. Ce fut un grand artiste et qui demeurera toujours l'honneur de l'art français. Entre les diverses branches de cet art, la sculpture est, à cette heure, la plus haute, la plus vigoureuse et la plus féconde. Le moment était donc bien choisi pour marquer le rang que Jean Houdon occupe au milieu de nos maîtres présents et passés. Ce rang est des premiers, et, en le constatant, la ville de Versailles a bien mérité de Fart français.
FUNÉRAILLES
DE
EUGÈNE DELAPLANGHE
Professeur de sculpture à l'École nationale des Beaux-Arts.
12 janvier 1891.
Messieurs,
Le coup soudain qui nous a si prématurément enlevé M. Delaplanche prive l'école française d'un artiste éminent, l'école des Beaux-Arts d'un maître de premier ordre, tous ceux qui l'approchaient d'un ami. Sa carrière est un modèle de probité artistique; il ne laisse pas une œuvre médiocre et personne ne peut lui reprocher un mauvais procédé. Chez lui, l'homme et l'artiste se valaient; c'est le plus bel éloge et le plus complet que l'on puisse faire de l'un et de l'autre.
Elle est relativement courte, la carrière d'Eugène Delaplanche, mais comme elle est remplie ! Chacune de ses étapes se marquait par une création exquise ou
forte, et le jugement de ses confrères, aussitôt ratifié par le public, assignait à toutes ses œuvres une place d'élite. Talent viril et loyal, fait de grâce, de justesse et d'étude, Delaplanche avait par-dessus tout le sens de l'élégance; c'était pour lui un besoin, et comme sa marque; mais cette élégance n'était jamais banale ni fade; surtout elle n'était pas uniforme et il traitait avec une grande souplesse les sujets les plus divers, en appliquant ses qualités personnelles au caractère propre de chacun d'eux. Il avait cette originalité qui, dans une œuvre, révèle au premier regard le nom d'un artiste.
Muni d'une forte éducation dans l'atelier de Duret, pensionnaire de Rome, mais l'un des plus fervents admirateurs de Florence, épris surtout de vérité, il demande ses premiers motifs aux idées antiques et il envoie cet Enfant à la tortue que l'on dirait retrouvé à Herculanum ou à Pompéi, suivi peu après d'un Peccoraro, où l'observation savante serre de près la nature et, vers le même temps que le Chanteur de Paul Dubois, le Vainqueur de Falguière et le David de Mercié, ouvre à l'école classique un chemin nouveau, plus large et plus vrai. Puis c'est Eve après le péché, où la chair palpite et frissonne, le Message d'amour, d'une grâce à la fois grecque et française, tel que l'eût rêvé Anacréon et que l'eussent signé les maîtres de notre xvme siècle. La Sainte Agnès commence une série d'œuvres énergiques et sérieuses, qui se continue par Agar et Ismaël, Livie, la Vierge au lys, et
dans laquelle se range le chef-d'œuvre peut-être de l'artiste, X Education maternelle.
Ici, Messieurs, nous étions en présence d'un grand effort et le maître était récompensé par un grand succès. La figure sérieuse et douce de la mère, son attitude attentive et tendre, la grâce de l'enfant réalisaient ce mélange d'idéal et de vérité qui produit les œuvres durables, honneur d'une école autant que d'un artiste, et où la force de l'éducation, l'originalité personnelle, les caractères généraux et l'esprit individuel d'un temps et d'un pays se réunissent dans un ensemble exquis et fort.
Il semblait difficile que ce grand succès fût suivi d'un succès égal, et pourtant Delaplanche le retrouvait avec ses deux figures de la Danse et de la Musique, dans lesquelles, revenant aux idées gracieuses, il traduisait avec un rare bonheur tout ce que ces deux mots éveillent d'élégance et de poésie. La Musique surtout, à la fois nue et drapée avec une science et une originalité singulières, chaste dans sa beauté fine et vigoureuse, était une de ces figures qui charment le premier coup d'œil, et dont la contemplation fait sentir lentement le mérite profond et discret. Une fois embrassée par l'œil, la ravissante attitude de ce jeune corps se gravait pour toujours dans le souvenir; elle chantait dans l'imagination, et une mélodie sans fin coulait de cet archet de marbre. La Musiquel Tout ce qu'éveille ce mot redoutable, Delaplanche avait su le mettre clans cette création; un tel
objet ne l'avait pas effrayé : il l'avait abordé simplement, comme il faisait toute chose et, de la force calme et réfléchie de l'artiste, une œuvre maîtresse était sortie.
Je ne puis, Messieurs, qu'énumérer dans cette revue rapide les principaux titres de Delaplanche. Combien d'autres je devrais citer encore, si je pouvais apprécier en détail tout ce qu'a produit le long labeur de cette courte existence! Le Ministre des Beaux-Arts avait espéré fournir à l'artiste, au point où il était parvenu, le moyen de s'élever encore plus haut que dans Y Éducation maternelle, grâce à une de ces occasions rares ou même uniques dans la carrière d'un artiste, et que l'Etat est si heureux de provoquer, lorsqu'il le peut. L'illustre écrivain qui dirige le Collège de France demandait deux oeuvres de statuaire pour symboliser l'objet et l'histoire de cette noble maison, où la science et la pensée françaises ont enseigné avec tant de courage et d'éclat. J'eus l'honneur d'établir, sur les indications de M. Ernest Renan, le programme de ces œuvres : c'était la Science de la nature et la Science de V humanité ; et d'accord avec lui, je présentai Delaplanche au choix du ministre qui le ratifia aussitôt.
Quel sujet, Messieurs, pour un talent généreux et élevé, et quelle somme de pensée et d'art l'artiste eût réalisée dans cette double conception, si la mort lui en eût laissé le temps! Je n'oublierai jamais sa joie lorsque je lui notifiai la décision ministérielle, son
empressement à examiner le projet, la netteté avec laquelle il voyait déjà l'indication d'un maître de l'idée traduite par la forme.
Messieurs, il n'aura pas eu la joie suprême d'accomplir cette œuvre ; il n'aura pu que la rêver et en commencer l'exécution. Au seuil de la tombe où va descendre cet artiste éminent, ce noble caractère, cet homme aimable et bon, je rappelle avec douleur sa dernière pensée, et je crois ne pouvoir mieux motiver le regret qu'il nous laisse, comme aussi la part que l'État prend au deuil de l'art français.
FUNÉRAILLES
DE