AIMÉ MILLET
Professeur de sculpture à l'École nationale des Arts décoratifs.
16 janvier 189 1.
Messieurs,
Entre les pertes nombreuses qui frappent l'art français dans la funeste période que nous traversons, celle d'Aimé Millet est une des plus sensibles et l'émotion soulevée autour de sa mort, après la cruelle agonie qui l'a torturé si longtemps, nous est une preuve de la grande place que tenait l'artiste dans la sympathie publique. Les dernières années de Millet ont été attristées par de nobles inquiétudes, où n'entrait aucune amertume d'égoïsme; il serait calmé et consolé s'il pouvait entendre le jugement de la postérité qui commence pour lui ; il ne se plaindrait pas de la destinée, qu'il a suivie vaillamment et qui ne lui a peut-être pas donné tout ce qu'il méritait.
Élève de David d'Angers et contemporain du romantisme, Aimé Millet avait profondément subi l'influence de son illustre maître et adopté le programme de la grande époque. Pour lui la sculpture était, avant tout, le domaine du sublime et de l'héroïque ; il voulait servir par le ciseau ces nobles idées, sur lesquelles la plus grande partie de notre siècle a vécu et qui, si elles rencontrent à cette heure une injustice passagère, n'en auront pas moins allumé dans l'âme française la plus généreuse fièvre et recevront de l'avenir la reconnaissance qui leur est due. Les vers que Victor Hugo adressait au maître comme un fraternel éloge, Millet les avait adoptés comme une esthétique :
La forme, ô grand sculpteur, c'est tout et ce n'est rien :
Ce n'est rien sans l'esprit, c'est tout avec l'idée!
Il faut que, sous le ciel, de soleil inondée,
Debout sous les flambeaux d'un grand temple doré,
Ou seule avec la nuit dans un antre sacré,
Au fond des bois dormants comme au seuil d'un théâtre,
La figure de pierre, ou de cuivre, ou d'albâtre,
Porte divinement, sur son front calme et fier,
La beauté, ce rayon, la gloire, cet éclair!
Ce programme tracé par le poète, Millet l'a suivi jusqu'au bout, avec un instinct du grand, une probité artistique, un courage dans le labeur qui resteront l'honneur de sa mémoire. Depuis le Narcisse, sa première grande œuvre, jusqu'à Gay-Lussac, inauguré au moment où il sentait déjà l'approche de la mort, tout ce qu'il a signé est la réalisation par la forme
d'une idée gracieuse ou forte. Il donnait tour à tour une Ariane, qui fut un triomphe et dans laquelle l'antique symbole de l'amour trahi et de la beauté douloureuse revivait avec une force de sentiment où Catulle eût reconnu son inspiration; puis tout un peuple de dieux, de héros, de grands hommes sortait de ses mains ; il l'animait de cet enthousiasme pour la patrie, la liberté et la poésie qui n'étaient pas seulement la matière de son talent, mais l'aliment de son âme.
A la mythologie, il prenait l'image divine de l'art lui-même et il dressait son Apollon colossal sur le faîte du nouvel Opéra; à l'histoire nationale, le héros de l'indépendance gauloise et il donnait comme piédestal à un Vercingétorix , plus colossal encore, cette montagne d'Alise-Sainte-Reine, où l'idée de la patrie française reçut sa première consécration par un des grands souvenirs d'où elle devait naître; à la science, il empruntait Papin, à l'art Pauline Viardot, aux lettres George Sand. Ici même, dans ce cimetière, il plaçait deux de ses plus belles figures, près du coin de terre où il devait reposer, comme pour garder sa propre tombe de l'oubli par l'image complète de son talent, voué au double culte de la beauté poétique et de l'héroïsme; c'étaient le monument d'Henri Murger, avec la Jeunesse effeuillant des roses, dont l'idée seule était une inspiration de grand artiste, et la statue de Baudin mourant, le front troué d'une balle, en couvrant de son corps la liberté, la main
étendue sur la loi violée. Jusqu'au bout, David d'Angers se fût honoré d'un tel élève et Victor Hugo eût tenu ce maître pour un des siens.
Pour nous, Messieurs, nous lui devons au moins la justice. L'école qu'il avait embrassée est remplacée par une école nouvelle; après le romantisme, le réalisme est venu, par cette loi de succession qui régit les écoles artistiques ou littéraires et contre laquelle toutes les résistances sont vaines. La poursuite de l'idéal a cédé la place à l'observation de la réalité; le divin et l'héroïque se sont rapprochés de nous et, jusque dans la représentation de ces choses dont le mérite est de ne pas exister ou de ne vivre que par l'idée, nous voulons sentir l'influence de la nature et l'empreinte du vrai. Millet le comprenait et il avait ses heures de doute cruel, non sur la religion de sa jeunesse, mais sur la place qu'il occupait lui-même au milieu d'une génération vouée à un nouveau culte.
Il se demandait avec inquiétude si, après l'enthousiasme, il ne recueillait pas le dédain et il en souffrait, sans montrer sa souffrance autrement qu'avec cette bonne grâce spirituelle et cette ironie parisienne, derrière laquelle il cachait la chaleur de son enthousiasme et la sincérité de ses convictions. L'histoire de l'art français ne manquera pas de réparer les injustices du sort auxquelles il faisait allusion. Elle dira que les idées qu'il suivit sont immortelles; que, placé entre deux époques rivales, il est resté fidèle
aux convictions de sa jeunesse; qu'il a possédé tout ce qui fait l'artiste digne de ce nom : le talent, la science, l'étude; qu'il a signé des œuvres empreintes de forte conviction et de beauté durable; enfin, que ce fut un honnête homme, qui mettait dans son art et dans sa vie une égale probité.
Entre tous ces titres, je dois encore en rappeler un. Depuis 1870, Millet était professeur à l'école nationale des arts décoratifs et il apportait à son enseignement toute l'ardeur et toute la conscience qui étaient comme sa manière d'être. Enfant du peuple et fils d'artiste, il avait compris, à une époque où l'école, déjà vieille comme date, était encore jeune par la faiblesse de son organisation et l'incertitude de son programme, quels grands services pouvait en tirer, malgré son titre ou plutôt à cause de son titre, cet enseignement de l'art appliqué qui, à côté de l'art pur, doit servir l'art sans épithète. Du jour où, sous la direction d'un homme qui savait bien ce qu'il voulait, l'école se fut mise en marche vers son véritable but, sur une route nettement frayée, le professeur seconda cette initiative avec bonheur, et, de son atelier, sortirent en grand nombre des ouvriers qui méritaient le nom d'artistes, et des artistes qui savaient être des ouvriers, pour le plus grand profit de l'art. Il inspirait à ses élèves la confiance, le respect et l'affection; tous savent qu'ils perdent en lui un maître de premier ordre, un conseiller excellent, un ami sûr.
Aussi, Messieurs, dans les regrets qui accompagnent l'artiste, je dois comprendre ceux que laisse le professeur. Notre deuil est celui de l'art français; c'est aussi celui de l'enseignement national et en le déclarant, je remplis un double devoir, au nom du Ministre que j'ai l'honneur de représenter.
FUNÉRAILLES
DE