‹ Discours prononces a la Direction des beaux-arts, 1888-1891Chapitre 34 sur 42 · HENRI CHAPU · texte numérisé non relu

HENRI CHAPU

Membre de l'Institut, Professeur de sculpture à l'École nationale des Beaux-Arts.

23 avril 1891.

Messieurs,

Il semblait que la mort eût épuisé ses surprises dans les tristes mois que nous venons de traverser, et voici qu'à nos douleurs à peine consolées elle ajoute une douleur plus cruelle encore et plus soudaine. Dans toute la force de l'âge et du talent, en pleine sécurité de ses amis, qui ont appris en même temps sa maladie et sa mort, brusquement, brutalement, elle nous prend Henri Ghapu. Si jamais le deuil unanime de ceux qui aiment l'art, si jamais les regrets d'un pays soucieux de sa gloire et la sympathie qui s'attache aux victimes d'un sort immérité ont accompagné le cercueil d'un grand artiste, d'un bon

Français et d'un être d'élite, c'est aujourd'hui. Quiconque sait les noms célèbres auxquels va l'hommage public, avait appris celui du maître qui reçoit à cette heure notre adieu suprême; quiconque avait approché cet homme de cœur l'estimait et l'aimait.

Dans la variété de notre école de sculpture, Henri Chapu représentait avec une originalité singulière ce que notre génie national peut emprunter de force créatrice à la tradition de l'Antiquité et de la Renaissance. Il avait longuement étudié les maîtres classiques et son œil restait toujours fixé sur les modèles laissés par eux; à cette étude constante, il devait la science accomplie de son art, mais cette science ne lui servait qu'à réaliser sa propre conception de la beauté. Ame tendre et méditative, avec un besoin impérieux d'élégance, de mesure et de justesse, il aimait le rêve longtemps caressé, et il l'enfermait dans cette forme sobre et fine où le clair génie de la France se reconnaît, et dont la contemplation fait lentement sortir le charme profond et la secrète pensée. Dans toutes ses œuvres, il mettait une part de son âme et cette âme était exquise ; il voulait que chacune fût digne de l'idéal qu'il s'était formé, et cet idéal résultait d'une admiration émue pour les plus nobles exemplaires du beau. Aucune inspiration banale ne l'a tenté, il n'a rien signé que de noble comme son âme et de pur comme son idéal.

Je ne songe pas, Messieurs, à énumérer les dons éminents qui faisaient de Chapu un maître incontesté,

même pour ceux qui s'écartaient le plus des idées qui lui étaient chères. Ses confrères vont vous dire à quels admirables résultats la pente de sa nature l'avait conduit, au cours d'une carrière sans erreur ni défaillance. ïl me suffit de rappeler que, depuis les maîtres grecs, par la grâce de la conception, la justesse des attitudes, l'élégance des lignes, et surtout l'intensité de l'expression que l'art peut mettre dans des traits immobiles et sur des bouches muettes, Ghapu égalait ou surpassait les œuvres les plus célèbres de la statuaire. Entre le Mercure inventant le caducée, qui fut son premier succès, et le monument de Gustave Flaubert, que Rouen inaugurait il y a quelques mois; depuis le Semeur, qui demeure un modèle de science, de vérité et de poésie, jusqu'aux monuments de Berryer, de Schneider et de Mgr Dupanloup, où des existences longues et pleines se trouvent résumées en traits frappants et clairs par la suprême synthèse de l'art, il a multiplié les créations délicates et fortes, toujours marquées d'un caractère qui atteste sa main et où l'on ne sait qu'admirer le plus, la grâce délicate ou l'énergie maîtresse d'elle-même, la science ou l'invention, l'idéal ou la vérité. Plusieurs de ces œuvres interdisent pour longtemps la reprise des mêmes sujets; on n'essaiera guère, après Ghapu, de faire planer sur un tombeau le génie de l'immortalité, d'exprimer par un simple geste la tendresse plus forte que la mort et l'antagonisme des croyances, comme dans la statue de la duchesse d'Orléans, de

soulever le voile d'où se dégage la pensée, l'œil tourné vers l'infini.

Il est rare, Messieurs, qu'un grand artiste ne trouve pas dans sa carrière un sujet unique, qui, lui valant à la fois l'admiration de l'élite et celle de la foule, le consacre d'un seul coup et l'impose à la renommée. Ghapu méritait si bien ce bonheur qu'il l'obtint deux fois. En 1870, avec sa Jeanne d'Arc à Domrémy, il inaugurait cette série d'images par lesquelles nos statuaires contemporains ont élevé leur art à la hauteur de la reconnaissance nationale envers celle qui, après avoir sauvé la France, demeure sa plus chère fierté. Cinq ans plus tard, il dressait la Jeunesse en deuil au pied du monument d'Henri Regnault. Ah! Messieurs, que pourrais-je dire de cette figure dont le regret est si plein d'espérance et la douleur de fierté? L'admiration publique en a fait un autel de la patrie.

Messieurs, Henri Chapu aimait bien cette patrie, celle de tous, et il l'a prouvé par les deux grandes inspirations nées de son patriotisme. Il aimait aussi l'autre, la petite, celle où nous apprenons l'amour de la grande par nos premières affections et nos premiers souvenirs. Il repart aujourd'hui pour ce village du Mée, qu'il chérissait doublement, parce qu'il y avait connu la plus humble condition et qu'il y avait rêvé la gloire. Il va reposer au milieu des siens, gardé de l'oubli par un nom désormais illustre, et toujours présent au souvenir de ses compatriotes par le petit musée où il avait réuni lui-même, comme un hommage

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permanent à son pays, les modèles de toutes ses créations. L'avenir admirera comme nous ces œuvres maîtresses; il saura, par le témoignage de tous ceux qui l'ont connu, que ce génie était l'image d'une âme droite, pure, tendre, et qui aura connu toutes les noblesses, même celles de l'épreuve et de la douleur.

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FUNÉRAILLES

DE

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