‹ Discours prononces a la Direction des beaux-arts, 1888-1891Chapitre 35 sur 42 · LÉO DELIBES · texte numérisé non relu

LÉO DELIBES

Membre de l'Institut, Professeur de composition musicale au Conservatoire national de Musique et de Déclamation.

19 janvier 1891.

Messieurs,

u milieu des deuils répétés qui frappent en ce

JLJL moment l'art français et qui marquent presque chaque jour par une perte nouvelle, la mort de M. Léo Delibes a eu le privilège d'exciter un des étonnements les plus douloureux et une des sympathies les plus profondes que nous ayons encore éprouvés. L'âge du maître et la vigueur de sa nature semblaient lui assurer une longue carrière; il était dans la pleine fécondité du talent et il nous promettait une œuvre nouvelle caressée avec amour, attendue avec confiance. Quelques heures ont suffi et il n'est plus. La France perd un des artistes qui exprimaient avec le

plus de charme et de vérité un élément essentiel de son génie national; une source de vive et légère inspiration est tarie; une fantaisie gracieuse s'éteint et tous ceux qui se pressent autour de ce cercueil perdent un ami.

Élève d'Adam, Léo Delibes se rattachait directement à cette lignée de musiciens français qui, au milieu du dernier siècle, créèrent l'opéra comique et, malgré les influences étrangères, lui conservèrent jusqu'à nos jours cette marque d'esprit et de gaieté, de sentiment et de poésie familière pour laquelle nous sommes ingrats, dans nos heures d'injustice, mais à laquelle nous revenons toujours, car elle est notre fidèle image. Nous avons beau la railler, nous savons bien que le jour où la France y renoncerait, elle perdrait quelque chose d'elle-même. L'opéra comique n'est pas toute la musique, mais c'en est une part nécessaire, chez nous plus que partout ailleurs, et nous y excellons. Par-dessus la brillante invasion italienne, qui, avec Rossini, s'était installée dans notre domaine, Léo Delibes reprenait donc ce que Monsigny et Grétry, Lesueur et Méhul, Delayrac et Boïeldieu, Hérold et Halévy, Auber et Victor Massé nous avaient légué de facilité ingénieuse, de franchise, de justesse délicate et de simplicité.

Ce sont là, Messieurs, des qualités françaises par excellence et nous devons de la reconnaissance à ceux qui, en mettant le plus mystérieux des arts et l'un des plus élevés à la portée de tous, ont satisfait

et développé une part de ce qu'il y a de plus original dans l'âme de notre pays. A ces dons qu'il tenait de sa race, Delibes joignait ses qualités personnelles de gaieté et d'ironie, de grâce rêveuse et de tendresse. Initié de bonne heure à la scène par une pratique de chaque jour, il en avait à la fois l'instinct et la science. Symphoniste habile, il mettait en œuvre, avec un art très sûr, ce que l'abondance de sa verve et l'entrain de son inspiration lui suggéraient de claires mélodies et d'inventions spirituelles. Il les relevait par un sens de l'élégance et une sûreté de goût bien rares à un tel degré. Il avait enfin la couleur, le mouvement et la fantaisie.

Cet ensemble de dons s'est développé au cours d'une carrière toujours en progrès, qui l'avait conduit, par de sûres étapes, des formes les plus accessibles aux côtés les plus élevés de son art. Il avait commencé par des opérettes gaies sans vulgarité, familières sans bassesse, où le futur compositeur d'opéras comiques se laissait entrevoir déjà; il s'élevait bientôt au ballet et y donnait, après la Source, qui ne lui appartient qu'à moitié, mais où sa part est de premier ordre, deux œuvres charmantes, deux petits chefs-d'œuvre, Coppelia et Silvia, qui resteront pour notre temps ce qu'ont été la Sylphide, la Somnambule et Gisèle. Il avait tout ce qu'il faut pour exceller dans ce genre exquis, joie légère de l'oreille, des yeux et de l'esprit, où la poésie naît du mouvement et où la musique est si intimement unie à l'action, qu'elle

la crée, au lieu de la subir, comme il arrive ailleurs.

Enfin, il abordait l'opéra comique et s'y affirmait comme un maître, avec le Roi l'a dit, d'un tour si spirituel et d'une veine si franche. Dans Lakmé, sans prétention ni ambitieux programme, il suivait les tendances modernes de la musique et, avec son aisance habituelle, il en aidait l'évolution dans une voie originale et savante, rencontrant la nouveauté et évitant la bizarrerie, demeurant lui-même, c'est-àdire Français, et montrant que son souple talent n'était rebelle à aucun progrès. Ses dernières années ont été consacrées à une œuvre de prédilection, Kassya, dans laquelle il voulait se mettre tout entier, avec ce qu'il avait réalisé déjà et ce dont il se sentait encore capable, c'est-à-dire une inspiration facile et large, savante et aisée. Nous entendrons Kassya; elle est aux mains d'un collaborateur qui, déjà gardien d'une chère mémoire, mettra la même fidélité pieuse au service de ce talent fauché clans sa fleur ; mais Delibes n'entendra pas son œuvre favorite et cette nouvelle couronne sera voilée d'un crêpe. S'il n'a pas connu l'injustice de son vivant, si la vie lui a été facile et riante, la mort s'est montrée cruelle pour lui, comme pour Bizet, frappé en plein talent et au seuil de la gloire. Avec l'auteur de Carmen, celui de Lakmé prend place dans ce groupe douloureux des jeunes maîtres à qui l'existence trop courte n'a pas donné tout ce qu'ils méritaient et pour lesquels la sympathie se mêle d'attendrissement.

Récompensé de son talent et de ses efforts par le succès, Léo Delibes avait reçu de ses confrères et de l'Etat tous les honneurs qu'ils peuvent décerner. Membre de l'Académie des Beaux-Arts et professeur au Conservatoire, il s'était voué avec son ardeur habituelle aux diverses obligations que ce double titre lui créait. Des paroles autorisées vont vous dire ce qu'il était à l'Institut et au Conservatoire ; pour moi, je remplis un devoir en rappelant que l'administration des Beaux-Arts n'avait pas d'auxiliaire plus sûr ni plus dévoué. Dans l'enseignement, comme dans les examens et les concours, il se donnait pleinement à sa tâche, il était bienveillant et juste, soucieux de découvrir et d'aider le talent, aimé de tous, chefs, collègues et élèves, suscitant les qualités dont il était lui-même un modèle : le sentiment de l'art, l'amour du travail, la cordialité.

Messieurs, le maître que nous allons laisser ici a mérité de survivre par un nom durable : il a fait aimer par la France un talent qui ressemblait à notre pays ; il a étendu pour sa part à l'étranger l'influence et le renom de nos qualités nationales ; il a bien servi l'Etat. Au nom du Ministre des Beaux-Arts, je le salue d'un adieu reconnaissant.

FUNÉRAILLES

DE

THÉODORE DEGK

Administrateur de la Manufacture nationale de Sèvres.

18 mai 1891.

Messieurs,

La manufacture nationale de Sèvres et l'art céramique français viennent de faire, en la personne de M. Théodore Deck, une perte doublement cruelle. Artiste et fabricant, il était un exemple et un honneur pour ses confrères; administrateur, il ne se contentait pas de maintenir cette illustre maison au rang où ses prédécesseurs l'avaient placée : il travaillait à l'élever encore plus haut. Sa carrière, brusquement interrompue par la mort, marque une période de succès et de progrès pour l'art auquel il s'était consacré. Quant au ministère des Beaux-Arts, il se voit privé d'un collaborateur dont il avait été heureux de

s'assurer le concours et qu'il remplacera difficilement.

Théodore Deck avait eu les commencements les plus humbles et les plus pénibles; attiré dès l'enfance par l'art plastique, il avait reçu dans son pays natal, en Alsace, quelques leçons hâtives de dessin et de modelage; puis il avait dû apprendre un métier et gagner sa vie. Pendant plusieurs années, il parcourait l'Allemagne, travaillant avec la ténacité de sa race et cherchant sa voie avec cette force d'initiative qui était le fond de son caractère. Luttant patiemment, à travers des épreuves qui rappellent celles des vieux maîtres, il s'élevait des applications les plus usuelles de la faïence à la conception supérieure de son métier; ouvrier de plus en plus habile, il devenait un artiste, en attendant de se révéler comme un initiateur.

C'est à Paris, où il s'établit en i85i, qu'il prit enfin la pleine conscience de ce qu'il voulait et pouvait faire, c'est-à-dire une rénovation de la céramique. Après une longue période d'éclat et de fécondité, l'art de la faïence s'affaiblissait peu à peu et voyait disparaître ses derniers centres de production. Réduit aux usages vulgaires, délaissé par les artistes, dédaigné par le public, cet art qu'avaient illustré, pour ne parler que de la France, Oiron, Nevers, Rouen, Moustier et Strasbourg, n'inventait plus et se copiait lui-même dans la production courante; il était en train de perdre son titre pour devenir une simple industrie. Deck résolut de le rajeunir et de le raviver.

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Animé de cette passion obstinée que l'art du feu inspire, à ses fervents et dont Palissy demeure l'admirable et touchant modèle, épris des colorations éclatantes et vigoureuses, secondé par son frère et son neveu, il se mit à étudier, à analyser, à reproduire les faïences persanes, et bientôt il avait retrouvé les secrets perdus de leurs émaux et de leurs couleurs. Appliquant alors sa découverte à l'idée originale qu'il se faisait de la décoration céramique, il multipliait en peu de temps les créations personnelles et se faisait un nom célèbre ; il devenait l'un des chefs d'une industrie d'art entièrement renouvelée et ramenée à son ancien rang ; il méritait pleinement ce double titre d'artiste et de maître ouvrier, qu'il s'était promis de conquérir, et son âge mûr réalisait, au delà de son espérance, les ambitions confuses de sa jeunesse.

Ces créations de Deck, Messieurs, ont enchanté nos yeux, et quiconque a pu les admirer une fois ne saurait oublier leur fantaisie ingénieuse et leur coloration à la fois éclatante et douce, énergique et nuancée. Il attachait son nom à une couleur nouvelle, le bleu de Deck, ce bleu turquoise, profond et pur, qui est sa marque favorite ; il donnait aux émaux une transparence et une limpidité inconnues avant lui; il imaginait les cloisonnés sur faïence; il rapportait d'un voyage en Italie, où les mosaïques vénitiennes l'avaient frappé d'admiration, l'idée de ces pièces à fonds d'or, qu'il exposait en 1878, et qui

demeurent comme une des tentatives les plus hardies et les plus heureuses de son art. Voilà pour le praticien. Quant à l'artiste, il avait le sens de la composition décorative, ingénieuse, souple, exactement appropriée à son objet, et il réunissait autour de lui un groupe de peintres dont la collaboration amicale lui permit de créer un grand nombre de pièces capables de soutenir la comparaison avec les plus beaux produits de la Renaissance, et dignes de prendre place au Louvre, dans la galerie d'Apollon.

Puis la porcelaine l'attirait, et, cette fois, un instinct aussi juste que pour ses premiers essais de faïence le conduisait vers l'étude du vieux chine. Il en retrouvait aussi les couleurs si variées, si capricieuses, si conformes à la nature dans leurs combinaisons imprévues et leurs surprenantes bizarreries. Enfin il produisait, le premier, ces flammés, qui furent, dans ces derniers temps, l'attrait vif et neuf de la céramique et qui ont tant contribué à lui ramener le goût public.

Le petit ouvrier de Guebwiller était ainsi devenu un des maîtres de son art renouvelé et le chef d'une grande maison parisienne, consacrée par les plus hautes récompenses à toutes les expositions internationales. C'est alors, en 1887, que l'initiative de M. Spuller, Ministre des Beaux-Arts, le plaça, sans qu'il l'eût demandé, à la tête de notre établissement national de céramique. Malheureusement Théodore Deck ressentait déjà les atteintes de l'âge et de la

maladie; ses jours étaient comptés. Il ne se mit pas moins à l'œuvre avec son ardeur et sa ténacité habituelles, et, en moins de quatre ans, il rendait Sèvres capable de figurer avec honneur à l'Exposition universelle. Il créait la grosse porcelaine, « pâte d'une texture mâle, disait-il lui-même dans le dernier compte rendu de ses travaux qu'il ait adressé au Ministre, bien appropriée pour les pièces de jardins, les grands vestibules, et, en général, utilisable dans la grande décoration, sous des horizons larges ». Il donnait à la manufacture les formules, qui lui manquaient, d'émaux transparents pour fonds et de grands feux; il reprenait la fabrication oubliée de la porcelaine tendre et parvenait à la décorer de colorations qui n'avaient encore été appliquées sur aucune porcelaine et avec d'aussi grandes dimensions. « Il me sera permis, ajoutait-il, en présence des attaques un peu vives dirigées actuellement contre la manufacture, de faire remarquer que jamais, en un si court espace de temps, notre établissement national n'a été amené à faire l'essai d'un aussi grand nombre de produits nouveaux, sans préjudice pour l'ancienne fabrication de Sèvres. »

Messieurs, nous devons ratifier le témoignage que Deck portait ainsi sur lui-même, sans fausse modestie, sans excès de fierté, avec la sincérité et la conviction qui dénotent l'honnête homme, simple, franc et sans détours. Honnête homme, brave homme, Théodore Deck méritait pleinement ces titres; son caractère

était un modèle de droiture, comme sa vie était un modèle de labeur. Vous savez aussi combien il était désintéressé, préférant l'invention à l'utilité pratique et la recherche du laboratoire à la préoccupation de la vente, mettant l'honneur au-dessus de la fortune . Ce sont les qualités qui distinguèrent en tout temps les artistes dont il s'inspirait, les inventeurs dévoués à leur idée, qui servaient leur art et se faisaient un nom par le sacrifice.

J'ajouterai que ces qualités sont bien françaises, et, Français, Deck lui-même l'était doublement, car il était Alsacien. Toutes les fois que se rappelle ainsi ce que la chère province a fait pour la patrie indivisible et supérieure aux épreuves, l'attestation de notre reconnaissance est un devoir sacré, et, au moment où ce fils de l'Alsace nous quitte, après avoir honoré la France, nous tenons à remplir ce devoir avec une émotion qui atteste notre douleur et notre espérance inoubliables.

FUNÉRAILLES

DE

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