‹ Discours prononces a la Direction des beaux-arts, 1888-1891Chapitre 37 sur 42 · JEANNE S A M A R Y - L A G A R D E · texte numérisé non relu

JEANNE S A M A R Y - L A G A R D E

Sociétaire de la Comédie-Française.

18 septembre 1890.

Messieurs,

Je dois me défendre contre mon émotion personnelle en venant exprimer sur la tombe de Madame Samary-Lagarde les regrets du Ministre des Beaux- Arts. J'avais l'honneur, en effet, d'être de ses amis, et le coup qui soulève autour d'elle une douleur si unanime m'atteint aussi dans mes affections. Car c'est la triste et singulière marque de ces funérailles, que la douleur qui pleure une femme pleine de charme et de cœur y est encore plus profonde que le regret d'une artiste de premier ordre. Dans ce deuil, il y a le souvenir reconnaissant des plus vives joies théâtrales et le sentiment d'une grande perte à déplorer

pour l'art; il y a aussi et surtout une estime cordiale pour de rares vertus, celles qui priment tous les mérites et qui faisaient notre amie aussi digne d'estime clans son foyer que sur le théâtre; fille, mère, épouse sans reproche et, pour tout dire en un mot, ce qu'il y a de meilleur au monde, une honnête femme.

Mais, si ce titre d'honneur dont elle était justement fière, sans en parler jamais qu'avec une simple et spirituelle bonne grâce, se rappelle de lui-même et domine tout au seuil de cette tombe, l'hommage public que nous rendons à Jeanne Samary doit s'adresser surtout à l'artiste. Je ne crois pas que jamais femme ait été plus expressément désignée par sa naissance et la nature de son talent pour se faire dans cet art spécial une place mieux déterminée. Fille d'artiste et nièce des Brohan, c'était une comédienne née pour Molière et sa maison. C'est donc Molière et la part de son œuvre où le grand comique a peut-être mis le plus franc et le plus personnel de son génie qu'elle interpréta d'abord, qu'elle retint jusqu'au bout avec une maîtrise qui s'était révélée dès le premier jour et lui avait donné, malgré son extrême jeunesse, ce que le comédien n'acquiert d'habitude que bien tard : l'autorité et la pleine possession de lui-même, de son auteur et du public. Nous l'avons tous devant les yeux cette fleur de jeunesse et de beauté; nous avons tous présente à l'oreille cette justesse de diction et de jeu; nous ne perdrons jamais le souvenir de cette vive intelligence de la scène et de

cette franchise de moyens; surtout nous entendrons toujours ce rire éclatant qui suivait jusqu'au lyrisme le comique du poète. Ce n'était pas une soubrette, c'était la soubrette de Molière, c'est-à-dire la fille de race française par excellence, celle qui résume au complet le clair bon sens, la droiture d'esprit, la saine gaieté de notre pays.

A ce don du rire se joignait le don des larmes, car elle sentait aussi profondément pour elle-même que pour autrui. Un de nos auteurs dramatiques devina cette source de sensibilité et la fit jaillir au profit de l'art; ce fut une incarnation nouvelle de Jeanne Samary et notre théâtre dut à cette interprétation deux des types de jeune fille les plus charmants et les plus vrais que nous ait donnés le sens de la vie contemporaine, depuis les chefs-d'œuvre du répertoire.

Car elle était à la fois classique et moderne, faite pour interpréter les vieux maîtres et la comédie prise dans la vérité changeante de notre existence parisienne. A chaque création, cette double nature s'affirmait et se développait, ce talent gagnait eu sûreté et en éclat. Sociétaire de la Comédie-Française au bout de quatre ans, elle continuait les grands rôles en les marquant de son empreinte; elle incarnait des types conçus par elle et dans lesquels l'on ne parviendra à l'égaler qu'en l'imitant.

Jeanne Samary était bonne, franche et gaie dans la vie privée comme au théâtre, et l'existence lui donnait toutes les joies qu'une femme puisse obtenir, dans

un intérieur qu'elle avait fait à son image, où l'on sentait l'affection mutuelle et où le bonheur n'était que la récompense des qualités familiales. C'est donc en plein bonheur, en pleine jeunesse, en plein talent que la mort est venue la surprendre. Le coup soudain qui désolait une famille a causé dans la grande famille artistique une profonde émotion. L'affluence qui se presse autour de son cercueil est unie dans un même sentiment de douleur et de sympathie. Quelle cruelle revanche de cette destinée envieuse qui ne veut pas qu'une même créature soit trop heureuse et qui se venge lorsque la somme des biens réalisée par l'un de nous lui paraît excessive! Jeanne Samary meurt à trente-trois ans, laissant derrière elle une pure réputation artistique, le regret au cœur de tous ceux qui l'ont connue, du public qui devinait les rares qualités de la femme à travers celles de l'artiste, laissant surtout trois êtres qui l'adoraient et qui ne peuvent pas croire à leur malheur.

Messieurs, je m'arrête; je ne veux pas prolonger la tristesse de cette cérémonie, je ne veux pas imposer une trop longue contrainte à une douleur navrante. Je me contente de dire que la Comédie-Française, l'art dramatique, les amis, la famille de Mme Samary- Lagarde entoureront son souvenir des mêmes regrets qui honorent la mémoire de Rose Chéri. Nous laissons ici une comédienne dont le talent et la vie sont un exemple et qui, artiste et femme, a honoré le double nom qu'elle portait.

INAUGURATION DE LA STATUE

DE

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