‹ Discours prononces a la Direction des beaux-arts, 1888-1891Chapitre 38 sur 42 · A TOURS · texte numérisé non relu

A TOURS

25 novembre 1889.

Messieurs,

La Touraine complète peu à peu le Panthéon artistique de ses gloires; après Descartes et Rabelais, voici Balzac dont l'image va se dresser au milieu de vous, nouvelle marque de votre reconnaissance pour ceux qui vous ont illustrés.

Ce culte des glorieuses mémoires est un trait caractéristique de notre temps. La raillerie peut en médire et elle n'y manque pas ; il est plus juste d'y voir une habitude généreuse et l'un des meilleurs moyens, pour un grand pays, d'affirmer la conscience qu'il a de lui-même. Je reconnais que, parfois, l'amour-propre de clocher décerne trop facilement le bronze ou le

marbre et que, pour avoir ses grands hommes, il n'est pas assez sévère dans l'examen de leurs titres. Tel n'est pas votre cas. Le génie et le talent se sont multipliés dans votre province avec une telle fécondité que loin de dépasser à leur égard les bornes légitimes de l'hommage, vous n'avez pas encore complètement acquitté votre dette envers eux.

A ces statues, vous auriez le droit d'en ajouter d'autres : le père de la poésie moderne, Ronsard, un des plus grands poètes de notre siècle, Alfred de Vigny, un de nos plus curieux prosateurs, Paul-Louis Courier. Si j'en juge par le zèle que l'honorable maire de Tours, un administrateur doublé d'un lettré, a déployé jusqu'ici pour l'honneur artistique et littéraire de sa ville, par l'énergie patiente et souple qu'il met au service de ses généreux projets, ils n'attendront pas longtemps.

Hier soir, nous admirions ensemble les peintures que le gracieux talent de M. Georges Glairin a déroulées sur les murs de votre théâtre reconstruit ; toute l'histoire de la Touraine, qui est une grande part de l'histoire de France, s'y trouve écrite; tous les grands hommes, qui sont en même temps l'honneur de votre pays et la gloire de notre patrie, s'y montrent rassemblés. Vous pouvez les regarder avec fierté, Messieurs; vous pouvez y prendre encore bien des sujets de statues ou de bustes, sans encourir le reproche de trop sacrifier à l'admiration de vous-mêmes. Pour ma part, je me félicite d'avoir contribué à ces hommages,

en vous assurant le concours de l'État, et je remercie votre municipalité de l'honneur qu'elle m'a fait en m'invitant à célébrer cette fête avec vous.

Je rappelais tout à l'heure Rabelais et Descartes. Un seul de ces deux noms suffirait à immortaliser une province. Rabelais, c'est le xvie siècle tout entier, c'est-à-dire le réveil de la raison, le retour à la nature, l'esprit s'ébattant après un long servage à travers les idées, les sentiments et les faits, jeune, joyeux, enivré de sa liberté; Descartes, c'est la plus haute expression de la pensée française, au temps où, concentrée en elle-même après la libre expansion de l'âge précédent, elle assurait la victoire de la raison par le sérieux de son effort et préparait le plus riche et le plus harmonieux emploi de toutes les facultés humaines. Ils vous appartiennent l'un et l'autre et, après eux, la Touraine donnait à la France Honoré de Balzac.

Je ne crains pas de dire, Messieurs, que dans la diversité de leur nature, ces trois hommes appartiennent à une même famille, celle des initiateurs à qui la pensée et l'expérience humaine doivent le meilleur de leurs richesses ou de leurs créations.

Balzac était surtout un Parisien, a-t-on dit. D'accord, si l'on entend par là que, jeté dans l'immense ville, l'étudiant avec passion, l'aimant comme le plus vaste et le plus curieux champ d'études qui puisse s'offrir à un observateur, il y trouva, avec la matière de son génie, la gloire tardive et la mort prématurée :

mais ce génie ne vous appartient pas seulement par son origine ; il est fait à l'image de votre race et de votre pays. Quant à l'affection de Balzac pour sa terre natale, elle l'inspira du début de sa carrière au jour suprême où il regrettait de mourir loin de vous.

Rabelais et Descartes avaient prouvé que dans cette Touraine, où la fécondité de la nature s'exerce avec une facile aisance, où la vie se plie aisément au cours régulier des choses, parfois la sève bouillonne et les forces naturelles se déchaînent, renversant tous les obstacles, comme votre Loire, si lente et si calme d'ordinaire, furieuse et débordée à certains jours. Balzac se rattache alternativement à l'un et à l'autre par sa révolte contre les vieilles contraintes et la facilité avec laquelle il les secoue, par l'indépendance et la pénétration de son observation, par la vigueur tranquille ou passionnée de son effort.

C'est ici qu'il fait sa première éducation, la plus durable dans ses résultats, qu'il accomplit la première expérience des hommes et de la vie. Il en emporte une telle provision de souvenirs et d'impressions, il y revient si souvent et avec une telle complaisance, que ses meilleures études de la vie provinciale se rapportent à votre ville, que les paysages et les scènes champêtres qu'il a décrits avec le plus de bonheur sont empruntés à votre pays.

Les grands hommes de votre race sont peu chimériques ; ils ont avant tout l'esprit pratique et le sens du vrai. Or, ce qui fait la grande originalité de Balzac,

c'est que non seulement il est le plus grand réaliste d'un siècle qui avait commencé par se jeter à corps perdu dans la fantaisie romantique, mais qu'il eut la force d'arrêter le courant qui l'emportait, de lancer notre littérature dans une autre direction et d'imprimer sa marque à tout ce que l'esprit français devait produire depuis le jour où il fut donné à nos écrivains de subir l'influence de son génie. Cette influence règne encore en maîtresse et je ne crois pas que, depuis Descartes, l'action d'un seul homme ait été plus forte sur la pensée d'une nation.

Mais je ne veux point, Messieurs, pousser ce parallèle entre le grand romancier, vos grands hommes et votre race. Il me suffit de l'indiquer pour en montrer la justesse. Je me contenterai de signaler rapidement les hautes facultés qui ont fait de Balzac un des maîtres de notre littérature.

Ce génie réaliste choisit le roman, et il le pétrit d'une main si puissante qu'il ne lui laisse plus presque rien de sa forme primitive. Le romanesque, c'est-àdire l'imaginaire et le factice y dominaient ; il ne l'y laisse que comme intermède; il met à la place l'observation la plus large et la plus minutieuse à la fois qu'un écrivain ait encore employée; il y égale Saint- Simon par la pénétration, il le dépasse par l'ampleur de l'enquête sociale.

Avant lui, le romancier séparait le plus possible ses héros de leur milieu, pour mieux les étudier en les isolant; Balzac les replonge dans ce milieu, pour

montrer l'action continuelle qu'ils en reçoivent; il a le sens des foules et de leur agitation confuse; il pénètre leur pensée inconsciente.

Il ne recule devant rien pour être vrai, c'est-à-dire complet et vivant; le laid, le trivial et l'horrible tiennent dans son œuvre autant de place que dans la nature et la société. Il ne s'inquiète pas de plaire, mais d'intéresser; il maintient l'homme, par la force du génie, devant le miroir sans complaisance où il le force à se reconnaître. Le premier il montre la puissance de l'argent; il regarde en face ce levier du monde, le soulève et le manie.

Il a pénétré toutes les passions, et il décrit de préférence les plus essentielles et les plus dominatrices; en cela, il est classique. Ses types d'avares, de fourbes, d'ambitieux, de débauchés soutiennent toutes les comparaisons; il les représente par leurs traits les plus généraux et les plus particuliers. Il étend le champ de la littérature; il y fait entrer ce que ses devanciers n'avaient pas vu ou n'avaient pas osé montrer. Il répand la vie à profusion; il « fait concurrence à l'état civil », comme on l'a dit; il agrandit dans une proportion surprenante cette famille d'êtres fictifs plus vrais que les êtres vivants, et en qui l'humanité retrouve son passé, son expérience, ses traits permanents.

A l'ancienne doctrine optimiste, si généreuse, mais si décevante, il substitue une amère philosophie de la passion et de l'intérêt, dans laquelle il voit la vraie

loi des sociétés, l'autre n'étant, d'après lui, qu'une illusion, une espérance ou un recours moral. On peut protester contre cette misanthropie, mais il faut bien reconnaître qu'elle est autrement difficile à motiver, autrement féconde pour la littérature et l'art, que l'optimisme conventionnel. Au reste, cette sévérité de l'homme pour lui-même n'est-elle pas au fond de tous les systèmes religieux ou philosophiques qui ont régi les sociétés, au fond de toutes les morales et de tous les codes ?

Artiste incomplet, a-t-on dit encore, que la forme a trahi. Grand artiste, cependant, si l'art consiste surtout dans le don de créer. La beauté de son œuvre est éclatante, malgré les laideurs et les insuffisances qui la déparent. Le style lui a manqué quelquefois, c'est-à-dire que sa force d'expression n'égalait pas sa force de pensée. Mais combien grande est cette pensée, qui, malgré tout, nous frappe d'admiration !

Messieurs, cette œuvre d'observation et de création, à laquelle l'auteur ne craignait pas de donner lui-même ce titre superbe et mérité, la Comédie humaine, était le résultat d'un énorme labeur. Balzac avait écrit cent ouvrages en vingt ans, et il succombait dans la force de l'âge, épuisé par un tel effort. Sa gloire, incertaine de son vivant, contestée après sa mort, est aujourd'hui fermement établie. Longtemps encore, elle ira grandissant, car l'évolution littéraire dont il est l'initiateur n'est pas près de finir. L'hom-

mage que lui rend sa ville natale devait être une des premières consécrations publiques et nationales de cette gloire. Vous n'avez pas manqué à ce devoir, Messieurs; vous avez devancé Paris, qui se prépare à le remplir à son tour ; vous avez bien mérité de votre ville et de la France.

DISTRIBUTION DES PRIX

DU

LYCÉE MIGHELET

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