‹ Discours prononces a la Direction des beaux-arts, 1888-1891Chapitre 5 sur 42 · DE LIMOGES · texte numérisé non relu

DE LIMOGES

4 août 1889.

Messieurs,

Ma première parole doit être pour remercier mon collaborateur et ami, M. Louvrier de Lajolais, de la bienvenue cordiale qu'il vient de me souhaiter en votre nom. Il voulait bien me dire, à Paris, que ma présence à cette solennité pouvait produire de bons résultats. Je me suis rendu à son invitation avec d'autant plus d'empressement que, l'an dernier, d'autres devoirs m'avaient empêché de représenter parmi vous le Ministre des Beaux- Arts.

Un autre motif eût achevé de me décider si cela eût été nécessaire. Il m'arrive parfois, dans des cérémonies semblables à celle-ci, d'apporter plus de con-

seils que de félicitations; et quel rôle plus maussade que de jouer Caton le censeur au milieu d'une fête ! Ici, Messieurs, je puis remplir mon devoir d'une manière aussi agréable pour moi-même que pour vous, car je n'ai que des éloges à vous faire au nom de l'administration que j'ai l'honneur de diriger. Le groupe d'enseignement dont vous faites partie et qu'une seule main fait marcher d'un même pas, avec une méthode si sûre et une fermeté si énergique, est de ceux dont le ministère des Beaux-Arts est particulièrement fier et grâce auquel il a la conviction de rendre le plus de services à la France et à l'art.

On a souvent reproché à notre pays, et non sans raison, de mal répartir son équilibre social et ses forces, de développer une tête énorme, Paris, sur un corps anémique, la province, en méconnaissant les règles d'une bonne hygiène, où la santé résulte du jeu normal de tous les organes, maintenus chacun dans sa fonction. Avec vous, Messieurs, il n'en est pas ainsi. L'organisme central vous doit peut-être plus que vous ne lui empruntez et, dans le travail commun de ces trois établissements : Paris, Limoges et Aubusson, vous pouvez dire que votre apport n'est pas le moins considérable.

En tout cas, il est certain que nulle part le rôle d'une école d'art décoratif n'est mieux compris qu'ici. Votre directeur ne me démentira pas si je dis qu'en prenant la direction de la vieille école de Bachelier, son premier soin avait été de la ramener à la pensée

première de son fondateur, celle qui fait son utilité et sa raison d'être. Peu à peu, vos camarades de Paris avaient négligé l'art industriel pour l'art académique et constitué une école des Beaux-Arts au petit pied, dont l'autre, la grande, tirait à elle l'élite et dominait l'enseignement. Il fallut donc leur persuader que cette préoccupation était stérile; qu'ils risquaient, pour ne vouloir pas être de bons ouvriers d'art, de devenir des artistes médiocres. Avec vous, votre directeur a trouvé, dès le premier jour, des élèves en bonne voie et vous avez pleinement répondu au but de votre institution, aux sacrifices de vos concitoyens, au vœu de l'État.

On vous l'a certainement dit, Messieurs, et je ne fait que constater une vérité frappante : après des siècles de prospérité et de production incomparable dans les industries d'art, la France se voyait menacée de perdre sa suprématie ; cette source d'honneur et de richesse allait se tarir. Au milieu des grands progrès réalisés autour de nous par nos rivaux, nous restions stationnaires ; encore quelques années d'incurie et nous passions au second rang. Des hommes d'initiative et de dévouement se mirent donc à l'œuvre, réveillant les bonnes volontés endormies, excitant l'indifférence par la perspective du danger imminent. J'en demande bien pardon à M. Louvrier de Lajolais, mais je suis obligé de lui dire en face que nul ne mérite plus que lui notre reconnaissance pour la part qui lui revient dans cette œuvre de patriotisme et de dévouement.

Après Paris, Limoges fut la première ville où il

crut devoir porter son effort, car si la démonstration qu'il poursuivait pouvait se faire quelque part d'une manière probante, c'était assurément dans cette vieille capitale de célèbres industries artistiques. Vous avez, en effet, Messieurs, un long passé dont il importait de renouer la tradition. Bien avant que la protection royale eût créé Sèvres, vos céramistes avaient répandu en France et en Europe des chefs-d'œuvre de fabrication et de goût ; quant à vos émailleurs, ils étaient admirés, enviés et copiés dans les pays même où avait pris naissance leur art charmant, qui tient à la fois de la miniature et la grande décoration et qui, dans un si petit espace, peut faire tenir une si étonnante somme d'invention, de grâce et de goût. La race était la même, les ressources naturelles du pays n'avaient pas diminué. Il suffisait donc, pour élever le présent à la hauteur du passé, d'exciter l'invention latente et de guider le travail hésitant. C'est ce qu'Adrien Dubouché était parvenu à faire en quelques années, et ce que M. Louvrier de Lajolais continue, avec l'appui de votre municipalité, la sympathie de votre population, la tutelle de l'État; comme aussi avec la pieuse sollicitude et la générosité toujours active de la digne veuve de votre fondateur et de ceux qui, en entrant dans sa famille, ont tenu à honneur d'en adopter le patrimoine de bienfaisance et de renom artistique.

A cette heure, Messieurs, vous êtes tous bien payés de vos peines. L'industrie limousine est en train de revoir ses plus beaux jours; ses nouvelles mar-

ques sont recherchées à l'égal des anciennes; vos fabriques sont peuplées d'ouvriers qui sont des artistes, et, pour m'en tenir aux résultats directs que fournit votre école, vous venez de remporter à l'Exposition universelle un succès éclatant. Je m'entretenais, il y a quelques jours, avec l'illustre président du jury chargé d'examiner nos travaux d'élèves dans l'enseignement du dessin, et M. Eugène Guillaume, qui a tant fait lui-même pour la direction et la méthode générale de cet enseignement, me déclarait sa haute estime pour ce qui vous appartient dans ce vaste ensemble. Je puis bien vous le dire sans trahir un secret : le classement général vous place au-dessus des écoles de Sèvres, des Gobelins et de Beauvais. J'en suis peiné d'une façon, car je voudrais une même excellence dans toutes les parties de mon service. Je m'en réjouis de l'autre, car, outre l'honneur qu'obtient celle-ci, il ne peut manquer d'en résulter une émulation qui tournera au profit général.

Ce grand succès vous oblige, Messieurs. Vous avez beaucoup fait ; il faut faire davantage encore et tirer de vos moyens de travail tout ce qu'ils contiennent de progrès possibles. Je viens de citer Sèvres, dont l'exposition est d'ailleurs si brillante. Pendant longtemps, notre grande manufacture s'était bornée aux objets d'étagère et de salon; rarement dans notre siècle, elle avait tenté la fabrication de ces grandes plaques décoratives, combinées avec les principaux objets d'ameublement ou même avec l'architecture,

qui, au siècle dernier, avaient produit des chefsd'œuvre, comme le fameux boudoir de porcelaine. Elle revient à ces procédés ; tout au moins elle est en route pour l'atteindre. Elle nous montre, en effet, des pièces considérables qui seront un charme pour l'œil dans les jardins, sur les façades, aux murs de nos palais nationaux. En effet, pourquoi laisser à la faïence un rôle qu'elle était seule à remplir? Je l'apprécie à sa valeur, et je suis très sensible au charme de ses couleurs brillantes, de ses tons contrastés, de sa vigueur décorative. Mais enfin, à chaque chose son rang et, dans la céramique, celui de la porcelaine doit être le premier. Rien ne peut rivaliser, en effet, avec l'éclat de son aspect, l'égalité de son effet, la gradation harmonieuse de sa polychromie, et, surtout, la puissance de ses moyens. Il faut donc lui demander tout ce qu'elle peut donner et faire la démonstration complète de ses applications les plus étendues.

Cette démonstration, Messieurs, vous allez la tenter, j'espère, d'ici peu de temps, à l'honneur de votre école et de votre cité. Avant de quitter Paris, j'ai pu soumettre à la signature du Ministre un projet de concours qu'il a bien voulu approuver, pour l'établissement d'une fontaine monumentale, établie sur les plans de M. Genuys, secrétaire de l'école de Paris, un de ces hommes qui sont la force d'une institution, et dont l'exécution vous sera confiée. A vous de fournir dans cette œuvre, dont les dessins pleins de pro-

messes sont exposés au Champ de Mars, la preuve de ce que vous savez faire lorsqu'on vous donne les moyens de montrer toutes vos aptitudes. Et comme il arrive toujours en pareil cas, cette première tentative une fois réalisée et consacrée par le succès, vous verrez l'émulation provoquer les demandes et étendre, pour votre profit, les applications de l'initiative prise par vous. En offrant à vos visiteurs, sur une de vos places publiques, la preuve toujours visible et permanente de vos moyens d'action, vous parerez votre ville d'une sorte d'enseigne artistique, semblable, en de tout autres proportions, à celles que les ouvriers du moyen âge plaçaient au front de leurs demeures, où ils déployaient, avec une fantaisie capricieuse, toutes les ressources de leur métier et qui, aujourd'hui, font la parure de nos musées.

Vos travaux déjà réalisés et ceux que vous avez en projet amèneront, j'espère, un autre résultat, d'une importance capitale et auquel je ne cesse pas plus de songer que vous-mêmes. Gomme l'école de Paris, vous vous développez difficilement, dans des limites trop étroites ; vous étouffez entre vos vieux murs et voilà huit ans que vous attendez le projet de loi fixant la part de l'État dans une reconstruction pour laquelle Limoges vous a déjà donné 3oo ooo francs et le terrain.

J'en appelle à votre directeur; il pourra vous dire qu'un de mes premiers soins, en arrivant à la direction des Beaux-Arts, ce fut d'étudier le plan et les

devis des nouveaux bâtiments. Vite convaincu de l'urgence et de l'utilité du projet, je m'employai de tout mon pouvoir à obtenir sa présentation au Parlement. Mais, quoique les intentions du Ministre répondissent entièrement à ma bonne volonté, nous dûmes ajourner ce dépôt, pour des raisons que vous devinez. Non seulement je ne renonce pas à mon espérance d'aboutir, mais je compte bien, dès le début de la nouvelle législature, revenir à la charge. J'aurai alors de nouveaux arguments à fournir, ceux que vous me procurez vous-mêmes par l'exposition de vos travaux; j'y j oindrai l'impression que je ressens au milieu de vous et que j'emporterai de ma visite. L'intérêt que vous témoigne votre ville, le dévouement toujours prêt de l'administration municipale, la vitalité et la sève de jeunesse qui éclatent ici, sont autant de causes d'espérances pour notre succès.

Je termine, Messieurs, comme j'ai commencé, en vous exprimant la satisfaction du Ministre qui a bien voulu me charger de le représenter au milieu de vous. Il s'est empressé de reconnaître, sur ma proposition, le zèle et le mérite de vos professeurs et de vos amis par les distinctions honorifiques qu'il leur a conférées récemment. Il m'a chargé d'y joindre ses remerciements pour les chefs élus de cette cité laborieuse, qui rivalisent de bon vouloir avec les représentants de l'État, et qui, unis dans une seule pensée, celle de la prospérité de votre ville, travaillent ainsi au plus grand honneur de la France et de la République.

DISTRIBUTION DES PRIX

DE

L'ÉCOLE NATIONALE

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