D'ÉMILE AUGIER
De l'Académie Française.
28 octobre 1889.
Monsieur le Président du conseil, Monsieur le Ministre, Messieurs,
Je ne viens pas résumer devant vous la glorieuse carrière d'Emile Augier et marquer sa place dans l'art dramatique de notre temps. Cette tâche dépasserait mon rôle et je laisse aux confrères du grand écrivain le soin de la remplir. Il m'appartient seulement de joindre à la douleur de sa famille et au deuil des lettres françaises la condoléance du Ministre des Beaux- Arts, et de dire combien ceux qui ont l'honneur de représenter la France à ces funérailles sentent la perte que notre pays vient d'éprouver.
Emile Augier, Messieurs, était, dans toute la force du terme, un écrivain national et nul plus que lui ne
mérita ce noble titre. Il résumait plusieurs des qualités essentielles de l'esprit français, avec une vigueur et une franchise d'expression qui ont fait de lui non seulement le témoin et l'honneur d'un demi-siècle, mais un de ces hommes en qui s'affirme l'âme d'un grand pays. Nombre d'écrivains représentent surtout eux-mêmes, c'est-à-dire un tour particulier de caractère et de sentiment; ils peuvent disparaître sans emporter avec eux autre chose que leur propre nature. Il en est, au contraire, qui joignent à l'originalité personnelle une assez large part du caractère national pour qu'un peuple regrette en eux comme un type expressif et fidèle où il aimait à se reconnaître. Emile Augier était de ceux-là; chacun de ses succès était accueilli par nous avec une fierté qui nous associait à la gloire de l'auteur par ce qu'il y a de meilleur dans tout citoyen, je veux dire la communauté d'esprit qui unit les fils d'une même mère et constitue l'âme d'une nation.
Il n'y aurait donc qu'à énumérer ses œuvres pour énumérer en même temps chacune des qualités qui, depuis le jour où la France prit conscience d'ellemême, se sont développées à travers les siècles et ont fini par constituer l'esprit français, c'est-à-dire un mélange unique et charmant de sens pratique et d'idéal, de franchise et de finesse, de verve et de logique, de bon sens et de poésie.
C'est d'abord la haine généreuse qui a créé Faux- Semblant, Macette et Tartuffe, cette horreur invin-
cible de l'hypocrisie, cette aversion méprisante pour le vice qui réclame les maîtrises de la vertu et qui joint au plus bas égoïsme d'insupportables visées de domination. Après Jean de Meung, Régnier et Molière, Emile Augier s'attaque au type immortel et redoutable; il l'indique dès sa première grande pièce, Y Homme de bien, le serre de plus près dans Lions et Renards, le domine et s'en empare dans le Fils de Giboyer. Il aborde ensuite un autre genre d'hypocrisie, transportée du domaine des idées et des croyances dans celui des relations sociales, et il en tire une pièce de premier ordre, Maître Guérin. Puis il incarne l'esprit populaire et bourgeois d'égalité et de raison, et lui doit un chef-d'œuvre, le Gendre de M. Poirier, dont il songeait un moment à indiquer la grande portée par ce sous-titre : « la Revanche de George Dandin », qu'une excessive modestie l'empêcha de maintenir, mais dont tous les spectateurs ont proclamé la justesse. Cette aversion pour les supériorités conventionnelles qui domine toute notre histoire et qui inspire tantôt la verve moqueuse, tantôt les protestations indignées de nos satiriques, Emile Augier en tire les Effrontés ; que dis-je? nous la trouvons plus ou moins dans toutes ses pièces : après Acaste, Glitandre, Don Juan, Almaviva, nous lui devons le marquis d'Aube rive et le marquis de Presle, après Arnolphe et M. Jourdain, maître Guérin et M. Poirier; ils forment tous une même famille.
Dans ces diverses pièces éclate un même instinct
d'impartialité et de justice, très éloigné de l'indifférence où se complaît l'observateur sceptique. Augier compare et balance si exactement les qualités et les défauts de chaque classe, les vertus et les vices de chaque personnage que, somme toute, de chacune de ces pièces résulte une leçon d'équité, qui est la forme suprême du bon sens national.
L'esprit français aime la prose, expression préférée des idées justes, arme favorite des attaques vigoureuses; mais il ne saurait se passer de la poésie et des caprices de l'imagination. Tantôt gaulois, tantôt précieux, il passe de la simple franchise au raffinement subtil. Augier est la fidèle image de ces préférences successives, avec son charmant début dans la carrière dramatique, la Ciguë-, avec Philiberte, où l'étude délicate et neuve d'un caractère se mêle à une délicieuse fête d'esprit; avec cette reprise de la comédie italienne, Y Aventurière, qui, après avoir uni ce qu'a de meilleur la verve de Scarron, de Molière et de Regnard, se transforme en grande comédie voisine du drame, et, de cette transformation, fait jaillir la reproduction vivante d'un type éternel, celui de la fille d'aventures, qui prétend forcer l'entrée de la famille et conquérir la considération.
Dans les pièces dont je viens de rappeler les titres, dans celles que je pourrais citer encore, Emile Augier ajoute toujours l'expérience personnelle et l'observation directe à ce que lui inspirent l'esprit puissant de sa race et l'évolution littéraire de son temps. Avec
Gabrielle, il exprime la poésie intime de la vie domestique; par le Mariage d'Olympe, il prolonge dans la société contemporaine l'intrigue que Y Aventurière déroulait dans un cadre florentin, et nous montre une autre dona Clorinde, arrivée à ses fins, mais bientôt déçue et conduite au châtiment inévitable par la logique de son caractère ; dans Paul Forestier, il se sert de la passion romantique pour mettre à nu la souffrance humiliante et profondément humaine d'un cœur malade; avec les Lionnes pauvres, il traduit sur la scène un cruel fléau de notre temps; il s'inspire du deuil de la patrie dans Jean de Thommeray ; dans Madame Caverlet, il aborde, avec une rigueur et une logique souveraines, un redoutable problème social.
Loyale nature de Français, noble carrière d'écrivain! Dans ce maître de l'art et du style, ce qui frappe avant tout c'est la droiture de l'âme et la générosité du caractère. Et quel usage il a fait de notre langue, de cet instrument de clarté et de justesse ! Il a rendu au vers comique sa couleur primitive, en y joignant un tour nouveau de grâce rêveuse, de sensibilité et de fantaisie; il a traduit son observation avec une verve et une force magistrales ; comme les maîtres, il a su enfermer dans les phrases les plus simples une quantité surprenante de pensée, et résumer des situations entières en quelques mots éclatants de lumière et de concision, qui vont jusqu'au sublime.
Messieurs, je me suis efforcé de ne voir dans Emile Augier que le grand Français, celui qui a représenté
fidèlement notre race et honoré notre pays. J'ai dû pour cela dominer l'admiration littéraire que m'inspirait l'écrivain, comme aussi la sympathie profonde que je ressentais pour l'homme. Qu'il me soit, du moins, permis d'ajouter qu'en remplissant un devoir j'acquitte aussi une dette personnelle de reconnaissance et d'affection
FUNÉRAILLES
DE