DE NICE
7 octobre 1888.
Mesdames, Messieurs, e discours plein d'idées que nous venons d'ap-
J-i plaudir exigerait une réponse aussi étendue que lui-même. Je dois me borner, et je remercie simplement M. le directeur de l'école pour la sympathie qu'il témoigne au délégué du Ministre, en l'assurant que l'administration des Beaux-Arts répond par la plus entière bonne volonté aux généreux efforts d'où est sortie cette école et qui lui ont donné en si peu de temps l'existence et la force.
L'art parisien ne pouvait envoyer sur cette frontière de la France un représentant plus digne que M. Ghabal-Dussurgey de susciter un mouvement qui
prolonge ici la réalisation de nos idées artistiques. Nul, en effet, n'a une notion plus élevée de ce que l'art décoratif devrait être, et, en relisant les allocutions prononcées par lui à chacune de vos distributions de prix, je pensais que c'est toute une esthétique, et des plus justes, qu'il a peu à peu formulée devant vous. Je ne veux pas déprécier ses confrères, mais il m'est permis de dire qu'une semblable union de la pratique et de la théorie est bien rare et qu'on ne rencontre pas souvent des natures assez complètes pour raisonner avec tant d'élévation sur ce qu'elles exécutent avec tant de succès. Sur bien des points, je pensais comme M. Chabal-Dussurgey avant de l'avoir lu; mais avec son expérience, il a confirmé en moi des convictions que je devais seulement au vif sentiment de l'art et de sa raison d'être.
Il fut un temps, Messieurs, où la hiérarchie conventionnelle, qui en règle aujourd'hui les diverses formes, était comme renversée. Aujourd'hui on se spécialise; autrefois, on s'efforçait d'être complet. Aujourd'hui l'artiste du fragment et du morceau se croit supérieur au confrère qui se borne à la décoration; autrefois, le détail n'avait d'importance que par son rapport avec l'ensemble : une statue, un tableau prenaient simplement leur place dans une ordonnance réglée tout entière par le décorateur. Age héroïque, où Michel-Ange regardait ses grandes figures du tombeau des Médicis comme les parties secondaires d'un tout, où Raphaël subordonnait ces vierges divines,
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dont la moindre fait aujourd'hui la parure suprême d'un de nos musées, aux vastes compositions des chambres du Vatican; où des édifices comme Saint- Pierre de Rome étaient conçus et exécutés par un seul homme, et cet homme n'était autre chose qu'un décorateur! On eût bien étonné ces maîtres éternels en leur disant qu'un jour viendrait où la séparation de plus en plus profonde des trois grandes formes de l'art, architecture, peinture, sculpture, arriverait à remplacer les grandes œuvres logiques et complètes par des musées, c'est-à-dire des réunions de fragments et comme de la poussière de chefs-d'œuvre.
Il n'est au pouvoir de personne de réagir contre la nécessité d'où cette classification nouvelle est sortie; et trop heureux les peuples qui, à défaut du Vatican, possèdent un Louvre. Mais, sous peine de renoncer à l'art pour la curiosité et d'en venir à perdre tout sens de la composition artistique, il importe que le décorateur retrouve l'estime qui lui est due. C'est pour cela que, depuis vingt ans, l'Etat et les particuliers s'efforcent de ramener vers cet art l'attention et l'intérêt, pour cela que se multiplient les écoles où cet art est enseigné. Nos fils seront peut-être plus heureux que nous : ils donneront au xxe siècle ce qui manque, hélas ! au xixe, un art décoratif original et complet, qui offre vraiment une marque durable digne d'être retenue dans l'histoire de l'art.
Car, on vous l'a souvent dit, jeunes gens, notre époque a toutes les supériorités que l'on voudra, sauf
celle-ci. Elle laissera des tableaux et des statues qui représenteront avec honneur devant la postérité l'art européen depuis cent ans; mais où sont, à part quelques exceptions trop rares, les édifices et les intérieurs dignes de rivaliser avec ceux des siècles passés?
Feuilletez les recueils d'architecture et d'ameublement, vous y verrez que depuis l'ancienne Grèce jusqu'à la Révolution française, chaque peuple et chaque pays avaient su trouver, à ce point de vue, une expression personnelle et intéressante. Il est impossible de confondre un grand édifice d'Athènes ou d'Olympie, la demeure d'un contemporain de Périclès et les objets familiers qui l'entouraient, avec les édifices ou les objets qui nous révèlent la vie latine, officielle et majestueuse à Rome, familière et intime à Pompéi. Chaque période du moyen âge européen est marquée, elle aussi, par un ensemble de caractères aussi nets, et se renouvelle, de cent en cent ans, avec une souplesse de génie qu'inspirent également la vie religieuse, la vie militaire, la vie civile. Puis, c'est la Renaissance, qui semble pétrir la chair elle-même pour la faire à son image ; puis l'apogée de la monarchie, puis, le siècle des illusions généreuses, du sentiment un peu artificiel et de la grâce tourmentée. A toutes ces époques l'art décoratif donne une physionomie originale et complète.
Représentez-vous une grande dame contemporaine de Louis XIV, avec sa robe de velours aux larges plis,
son ample coiffure, sa physionomie où la grâce féminine se relève de majesté ; tout s'accorde autour d'elle avec cette noble apparence : la demeure qu'elle habite, le fauteuil où elle s'assied, le tableau sur lequel s'arrête son regard. Voici maintenant les marquises que Watteau peignit et que Marivaux fit parler : les coiffures poudrées, les étoffes de soie, les meubles délicieusement contournés qui servent de cadre à ces créatures charmantes, cet ensemble si divers n'a-t-il point sa beauté propre, qui ne ressemble à rien et qui a disparu sans retour?
Nous avons bien changé tout cela ! Dieu me garde de médire de nos architectes, de nos tapissiers, de nos couturières et de nos tailleurs; mais ils sont étrangement éclectiques, et ce qu'ils font a le grand défaut de ressembler à tout. Ils trouvent moyen de réunir dans un même édifice, un même ameublement, un même costume, l'antiquité, le moyen âge, la Renaissance, le siècle de Louis XIV et l'époque de Louis XV. Le goût du bibelot et l'influence de l'Orient venant par surcroît, la décoration contemporaine nous fait vivre dans des appartements qui rappellent à la fois le Hammam et le musée de Gluny.
Non seulement chaque siècle et chaque pays avaient autrefois leur marque originale, mais encore chaque province. Il était impossible de confondre l'art de l'Aquitaine et celui de la Normandie; dans chaque partie de la France vivaient et produisaient des artistes plus soucieux de satisfaction personnelle que
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de gloire retentissante et qui faisaient passer dans leurs œuvres le tour d'esprit, le coup d'œil, l'habitude morale de leur race, l'influence secrète et profonde du coin de terre où s'écoulait leur existence. Longtemps dédaignés, ils reviennent à la mode, et nous nous mettons à leur école pour essayer de les égaler. Si cette étude nous conduit au succès, nos enfants, je le répète, atteindront un double résultat pour le plus grand profit artistique duxxe siècle. C'est d'abord, de rendre à l'art décoratif son importance, et ensuite, de varier ses œuvres, grâce à l'empreinte originale de chaque pays.
A ce double point de vue, Messieurs, votre école de Nice peut rendre d'éminents services. Le pays où vous vivez a été comblé par la nature et, pour vous initier au sens artistique, vous n'avez qu'à laisser faire tous vos sens sollicités à la fois. Votre mer et votre ciel, les horizons qui se déroulent autour de vous, la majesté des ensembles et la grâce des détails font de tout habitant de cet heureux coin de terre un artiste inconscient chez qui l'étincelle sacrée s'allume au premier souffle de l'enseignement. Cette terre est aussi un rendez-vous continuel où se rencontrent toutes sortes de besoins que l'art doit satisfaire. L'Europe entière vous envoie des hôtes à charmer et à retenir : c'est l'art qui vous permettra de fixer par eux la fortune de votre pays. Enfin, vous vivez à la lisière de deux grands domaines artistiques, la France et l'Italie; chacun produit des œuvres dont vous
pouvez unir les caractères à votre profit. Déjà, de modestes et gracieux artistes, dont il n'est pas besoin de citer les noms, ont su créer des industries d'art bien niçoises, dont le nombre et l'importance peuvent s'accroître par vous.
Pour obtenir ces résultats, chacun rivalise et contribue. L'État et la municipalité de Nice ont toujours été d'accord pour donner à cette école les moyens de prospérer. Cette année encore sera marquée par un nouvel effort de leur part, et je suis heureux de confirmer la bonne nouvelle que vient de vous donner votre directeur : l'école d'Art décoratif des filles va être réunie à celle des garçons, pour le plus grand profit de l'un et de l'autre. Tandis que votre conseil municipal votait une moitié des fonds nécessaires à cette réunion, l'État prenait l'autre à sa charge ; tandis que M. le maire de Nice exposait au ministère les vœux de son conseil, le Ministre chargeait le directeur des Beaux-Arts de venir conclure ici le contrat de réunion. Un entretien très court a permis aux représentants de l'État et à celui de la municipalité niçoise de tomber d'accord; à cette heure le but poursuivi est atteint; il nous a suffi pour cela de mettre en présence nos bonnes volontés et nos sympathies.
Nous espérons, chers élèves, qu'une bonne volonté égale de votre part achèvera d'assurer le succès, et que vos familles s'uniront à nous pour le bien de l'œuvre commune. A ce propos, j'irai au-devant d'une
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appréhension que j'ai entendu formuler. On redoutait, paraît-il, la réunion dans un même local des deux écoles jusqu'ici séparées et l'on aurait souhaité pour chaque sexe un local indépendant sous une direction commune. Mais l'expérience a été faite ailleurs et les inquiétudes les plus délicates peuvent se rassurer. La plupart de nos écoles des Beaux-Arts et d'Art décoratif sont aujourd'hui mixtes et il n'en résulte aucun inconvénient. C'est une affaire de tact et de discipline, et, à ce double point de vue, nous pouvons compter pleinement sur l'honorable directeur de l'école de Nice.
J'espère donc, Messieurs, que la mesure dont nous venons d'arrêter l'exécution prochaine marquera pour l'école de Nice le point de départ d'un développement rapide. Gela importe aux sacrifices déjà faits; c'est un résultat que méritent la valeur de l'artiste éminent qui aura définitivement attaché son nom à la fondation de cette école, le bon vouloir de la ville et celui de l'administration des Beaux-Arts.
Permettez-moi d'ajouter que ce coin de la France est un de ceux où nous tenons le plus à faire bonne figure. A quelques lieues d'ici, la patrie finit et l'attention de l'étranger commence. 11 importe que nous n'ayons rien à redouter de cette attention, pas plus sous ce rapport que sous les autres. Nous sommes décidés à ne rien épargner pour que dans toutes les questions où notre honneur est en jeu, nous imposions l'estime et le respect. Nous avons tout fait dans
le passé, nous ferons lout dans l'avenir afin que l'œuvre commencée ici soit durable et qu'elle n'ait à craindre aucun examen, sympathique ou malveillant. L'art peut être une forme de patriotisme et, en le servant, nous méritons bien de notre pays.
DISTRIBUTION DES PRIX
DE