L'ÉCOLE NATIONALE DE DESSIN
Mesdemoiselles, 'année dont cette distribution de prix porte la
J-J date, en nous ramenant aux origines de la société contemporaine, nous conduit à examiner le point de départ de toutes nos institutions, pour voir si elles ont atteint leur but et vraiment fait œuvre utile. Votre école n'a pas tout à fait un siècle; elle est cependant d'âge respectable. Voilà soixante-seize ans que votre première fondatrice, Mme Frère de Montizon, ouvrait non loin d'ici, rue de la Harpe, un cours gratuit de dessin industriel à l'usage des jeunes filles.
Que se proposait cette femme de bien et de goût? Simplement d'encourager une forme de travail parmi
pour les jeunes filles
25 juillet 1889.
nos grand'mères, et de leur fournir au besoin un moyen d'existence, en un temps où la concurrence sociale, sans être encore aussi rude qu'aujourd'hui, commençait pourtant à créer aux femmes d'autres conditions d'existence que la vie de famille, assurée par le labeur de l'homme. Mme de Montizon avait traversé la Révolution ; elle avait vu les plus grandes familles de France réduites dans l'exil à la nécessité de travailler ou de mendier. Tandis que comtes et marquis se faisaient maîtres de danse ou de musique, tailleurs, relieurs, menuisiers, que sais-je encore? marquises et comtesses peignaient des éventails ou des tabatières, brodaient, faisaient de la tapisserie, taillaient des robes. Ce spectacle lui avait laissé une forte impression et, tandis que Mme Gampan s'efforçait de prouver à ses contemporains que les femmes ayant, comme les hommes, un cœur et un esprit, ont le droit de les cultiver et de les éclairer, Mme de Montizon, constatant qu'elles ont aussi l'œil juste, le goût fin et les doigts agiles, voulait les mettre à même d'exercer tout cela, pour leur plaisir certain et leur profit possible.
Ces deux initiatrices de l'éducation intellectuelle et artistique des femmes avaient raison toutes deux. Je n'ai pas à apprécier aujourd'hui le rôle de Mme Campan; mais pour Mme de Montizon, j'ai le droit de dire que son nom mérite d'être inscrit dans la longue liste des femmes de France qui ont bien mérité de notre race et qui sont l'honneur de notre pays.
Apprendre le dessin aux femmes, éveiller cet instinct de l'art qui est, chez elles, encore plus inné, plus nécessaire, et plus exigeant que chez nous, leur enseigner la pratique de ce qu'elles sentent si bien, leur donner enfin le moyen d'assurer un jour leur liberté, leur dignité, leur existence et peut-être celle de leurs pères, de leurs frères, de leurs enfants, c'était voir clair dans la nature féminine, deviner de quoi elle est capable et la seconder dans un développement légitime.
Je ne saurais, Mesdemoiselles, vous adresser de fades compliments, alors que mon rôle consiste à vous apporter des conseils utiles. Ne prenez donc pas ce que je vais vous dire pour une flatterie. Il est des hommes, il est même des artistes qui n'ont jamais eu, et qui n'auront jamais le sentiment de l'élégance et de la grâce. Demandez-leur tout ce que vous voudrez, sauf cela. Mais il est peu de femmes à qui manque la faculté charmante de combiner un arrangement, d'écarter les formes déplaisantes, de choisir et de rapprocher les couleurs. D'abord sur elles, car leur vocation est de plaire ; puis autour d'elles, afin de se créer un cadre qui les fasse valoir. Appliquez ces dons à l'art, et la supériorité des femmes éclate aussitôt; dans le vaste domaine de l'imitation plastique, elles se créent une province.
Mme de Montizon fournit cette preuve en peu de temps. A peine ouverts, et bientôt transportés au passage du Commerce, ses cours recevaient plus d'élèves
qu'ils n'en pouvaient contenir, plus surtout qu'elle n'en pouvait instruire avec les ressources dont elle disposait, car rien ne coûte aussi cher que l'enseignement à celui qui le donne gratuitement; l'État seul est assez riche pour entretenir des écoles sans demander autre chose à ses élèves que de la bonne volonté et du travail. Quoique la haute idée du désintéressement dans l'éducation nationale eût encore bien des progrès à faire, le gouvernement d'alors eut le mérite de comprendre qu'il y avait là une initiative à encourager, et Mme de Montizon reçut une subvention graduellement accrue. Sept ans après l'ouverture de l'école, il se décidait à s'en charger lui-même et un décret du 10 mars 1810 en faisait une institution publique.
Dès lors, Mesdemoiselles, votre berceau est à l'abri des vicissitudes, mais non des déménagements. L'Etat français n'était pas encore le grand constructeur d'écoles qu'il est devenu depuis. Il installait ses maîtres et ses élèves où il pouvait, dans les édifices qui se trouvaient libres, aux conditions les plus simples et les moins coûteuses. Mme de Montizon lui transmettait un logis plus que modeste, qui tenait à la fois de l'atelier et de la salle d'asile, dans une sorte de hangar mal éclairé et trop étroit, au fond d'une cour parisienne, c'est tout dire.
L'école gratuite de dessin pour les jeunes filles se transporta donc rue Touraine-Saint-Germain, depuis rue Dupuytren, où elle fut un peu plus au large, mais
sous un abri tout aussi modeste. Elle y resta plus de soixante ans, jusqu'en 1875, où elle vint s'établir, rue de Seine, dans le local où elle est encore; pas pour longtemps, espérons-le.
Car vraiment, Mesdemoiselles, si vos aînées, mal à l'aise, entassées, manquant de l'air indispensable à la santé, et de la lumière indispensable à l'art, pouvaient prendre leur situation en patience, par comparaison avec les édifices incommodes, vieux et laids, qui abritèrent longtemps toutes nos écoles, il n'en est plus de même aujourd'hui. Partout autour de vous, Paris et la France se sont couverts d'établissements scolaires confortables jusqu'à la recherche, soignés jusqu'au luxe, et on vous laisse dans une masure où vous étouffez ! Gela ne répond ni aux égards dus à votre s$xe, ni à votre nombre toujours croissant, ni aux grands services que rend votre école, ni aux plus grands qu'elle rendrait le jour où elle serait installée d'une manière digne d'elle. Mes prédécesseurs se sont beaucoup préoccupés de cette situation; je m'en préoccupe comme eux. Une fois déjà j'ai espéré vous louer une maison plus vaste et plus commode; j'ai dû renoncer à mon projet; mais non seulement le Ministre me permet de ne pas me décourager, il m'encourage lui-même, et nous entretenons mutuellement de belles espérances. Nous savons où acheter un terrain; il faudra de l'argent, mais nous savons où en trouver; cet argent est à nous, et peut-être finira-t-on par nous permettre de prendre notre bien.
Je voulais vous rappeler les principales dates de votre histoire dans le passé et le souci très vif de votre histoire présente m'a détourné de mon sujet. J'y reviens. En 1829, votre fondatrice, à bout de forces et voyant son œuvre désormais assurée, demandait à prendre un peu de repos. Sous la haute tutelle de trois maîtres de l'art, le peintre Garnier, le sculpteur David d'Angers et le graveur Desnoyers, les deux filles de Mme Montizon lui succédèrent dans l'enseignement. En 1848, Mme Raymond Bonheur, femme d'un peintre distingué, était appelée aux fonctions de directrice, qu'elle cédait bientôt à sa sœur, Mlle Rosa Bonheur.
Pendant douze ans, Mesdemoiselles, votre école a conservé cette grande artiste à sa tête; vous lui devez non seulement l'illustration et la plus éloquente preuve de la manière dont les femmes peuvent pratiquer l'art, de la sincérité virile qu'elles peuvent mettre dans l'étude personnelle de la nature, mais encore de cette direction date pour l'école une ère de développement continu. Ce développement devait être poussé aussi loin que possible par l'éminente directrice actuelle, qui depuis 1860 administre l'école avec une autorité si ferme et un dévouement si complet à ses fonctions. A l'origine, Mme de Montizon enseignait toute seule, en se bornant au dessin proprement dit; quelques années après, elle s'était adjoint deux professeurs; avec ses deux filles, l'enseignement s'était étendu jusqu'aux modèles de tapisseries, à la litho-
graphie et à la gravure sur bois. A partir de Mlle Rosa Bonheur, les programmes se complètent et, sous Mlle Marandon de Montyel, ils comprennent successivement le dessin industriel, la gravure sur cuivre, l'aquarelle, la peinture sur faïence, la peinture décorative, le modelage. Enfin, encouragée par votre sérieux dans le travail, Mesdemoiselles, l'administration n'a pas craint de braver les timidités routinières : à côté de la bosse, des études d'après les maîtres, de la nature morte et des fleurs elle a introduit ici le modèle vivant, enfin l'anatomie et l'histoire de l'art; elle vous a traitées en artistes.
Dirai-je qu'elle n'a pas eu à s'en plaindre? Je ne ferai que, vous rendre justice en déclarant que les résultats ont pleinement justifié ces tentatives. Nous en sommes même à nous demander pourquoi l'on a mis si longtemps à vous procurer des moyens complets de travail. Enfin, vous les avez, et, dès maintenant, votre école pourrait prendre un titre qui répondrait à la réalité : ce n'est plus une simple école de dessin ; c'est une véritable école d'art décoratif pour les jeunes filles.
Ainsi, Mesdemoiselles, votre école complète ce vaste système de l'enseignement du dessin que l'administration des Beaux- Arts a peu à peu constitué durant ce siècle et qui n'est ni la moindre force, ni le moindre honneur de notre éducation nationale. Etabli sur la méthode solide et simple que la grande autorité et les patients efforts de M. Eugène Guillaume ont
enfin imposée partout, il constitue un organisme souple et complet. Du plus haut au plus bas, les mêmes principes l'inspirent : partir de la géométrie élémentaire, c'est-à-dire, de l'analyse des formes, pour s'élever graduellement jusqu'à leurs combinaisons les plus variées, habituer l'œil et la main à ne rien voir, à ne rien tracer sans comprendre, étudier minutieusement le squelette même de la nature, afin de le retrouver toujours et partout, constater les mêmes lois et la même harmonie dans les innombrables objets d'imitation que nous offrent les êtres et les choses.
Il n'y a pas longtemps que le triomphe de ces principes est complet; mais déjà quels résultats obtenus! En 1878, l'exposition universelle, d'ailleurs si brillante, nous avait causé un mécompte aussi inquiétant pour notre amour-propre national que pour nos intérêts. La vieille supériorité de nos industries d'art était menacée, et cela par la faute d'un enseignement incomplet et sans cohésion. En dix ans, nous avons reconquis le terrain perdu et repris notre avance. Etrangers ou Français, c'est un même sentiment d'admiration chez les visiteurs du Champ de Mars, lorsqu'ils arrivent à l'exposition de l'enseignement du dessin. Cette égalité de tenue, cette variété dans l'uniformité, cette adaptation aux besoins de chaque centre industriel ou artistique démontrent d'une manière éclatante la sûreté de la méthode suivie.
Dans cette exposition, Mesdemoiselles, vous tenez
dignement votre place. C'est là que l'on vous juge d'une manière toute favorable, plus encore que dans les salons annuels, où plusieurs d'entre vous se piquent d'être admises et méritent d'être distinguées. Je ne déprécie pas ces peintres et ces sculpteurs, qui sont la parure de votre école, mais je dois me souvenir et vous rappeler que l'enseignement donné ici, depuis Mme de Montizon jusqu'à nos jours, vise surtout un autre but : donner aux femmes moins le moyen de cultiver l'art pour leur honneur, que de les préparer aux applications pratiques. Ce but, il importe de le remettre toujours en lumière. Je sais que beaucoup d'entre vous seraient en état de gagner leur vie, qu'elles savent peindre des éventails et des porcelaines, établir des modèles de tapisserie et de broderie, graver sur cuivre et sur bois; que, doublement Françaises puisqu'elles sont Parisiennes, et doublement artistes puisqu'elles sont femmes, elles contribueront à maintenir des industries d'art où leur action peut et doit se faire sentir utilement. Je les en félicite; je les remercie de ce que la France, Paris et l'art doivent à l'école dans un passé presque séculaire et lui devront dans un long avenir.