‹ Discours prononces a la Direction des beaux-arts, 1888-1891Chapitre 8 sur 42 · DE LYON · texte numérisé non relu

DE LYON

26 juillet 1891.

Messieurs,

n venant présider cette séance solennelle, je me

-Li suis rendu avec empressement à l'appel que le conseil d'administration de l'école a bien voulu m'adresser. Cet appel, en effet, allait au-devant de mon propre désir. Depuis que j'ai l'honneur de diriger l'administration des Beaux- Arts, j'aurais voulu saisir bien plus tôt l'occasion de vous témoigner avec quel intérêt le Ministre et ses collaborateurs suivent vos études et secondent vos efforts. D'autres soins, sinon plus importants, du moins plus voisins, m'en avaient empêché. J'ai pu enfin donner suite à un projet déjà ancien et je vous exprime, en toute sincérité, le

plaisir que j'éprouve à me trouver au milieu de vous.

Après l'école de Paris, celle de Lyon est la plus ancienne, la plus célèbre et la plus féconde de France. Lorsqu'elle fut organisée au début de ce siècle, elle existait, en réalité, depuis bien longtemps, et l'initiative de Napoléon Ier consacrait, en le recueillant, un legs de l'ancien régime. A toutes les époques, le culte des arts avait été si florissant dans la seconde ville de France, que non seulement le catalogue des peintres, des sculpteurs, des architectes et des graveurs nés et élevés ici constitue une longue et glorieuse liste, mais qu'il renferme quelques-uns des plus grands noms de l'art français. Les maîtres dont vous êtes fiers ne furent pas seulement illustres par euxmêmes ; les qualités qui leur valurent la gloire traduisaient, outre leur originalité personnelle, celle de leur pays. Car il y a — je le constate sans vous l'apprendre — un génie lyonnais, dont les caractères contribuent pour une part singulière à la force et au charme du génie français. Sans vous, il manquerait quelque chose d'irréparable et d'essentiel à la manière dont notre pays a traduit, à travers le temps, sa conception de l'idéal et de la vérité.

Ce génie lyonnais, Messieurs, est fait de rêverie et d'esprit pratique, d'énergie et de tendresse, d'ironie et de gravité, c'est-à-dire de dons contradictoires en apparence et dont la réunion forme un ensemble bien cohérent. Chacune des autres provinces de France a ses préférences et se constitue son domaine; au-

dessous de vous, vers le midi, on aime la gaîté expansive, la couleur éclatante, le jeu des rythmes et des mots; au-dessus, vers le nord, ce qui domine, c'est avec la finesse narquoise et la liberté railleuse, le goût des demi-teintes et des sentiments tempérés. Vous unissez ces dons divers en y joignant surtout le sérieux et la profondeur. Il semble que dans cette région voisine à la fois du centre et de la frontière, au sein d'une large vallée, sur le bord d'un fleuve aux violences tragiques, au pied de hautes montagnes, le tempérament de la France ait reçu du sol et du climat une trempe particulière et produit une énergie dont les caractères n'auraient pu se manifester ailleurs avec cette force et à ce degré.

Et comme la pensée et l'art résultent de ces diverses influences, des bords du Rhône et de la Saône nous sont venues des natures fortement trempées, énergiques et douces, pensives et ardentes. Au milieu de ce groupe nombreux, où je prends au hasard Philibert Delorme et Louise Labbé, les Oudry et les Goustou, Goysevox et Morel, Servandoni et Rondelet, Ballanche et Camille Jordan, surgissent des hommes au nombre desquels je ne crains pas de ranger deux contemporains toujours vivants : Ampère, un de ces rares génies qui ont découvert un secret primordial de la nature et soulevé le voile d'Isis; Ghenavard, artiste aux nobles ambitions, égal des plus grands par la pensée et auquel n'ont manqué que l'occasion ou les moyens; Flandrin, noble nature et pur génie;

Meissonier, le type de la probité artistique, de l'énergie expressive, du sens historique ; Puvis de Ghavannes, le maître de la grâce noble et du charme héroïque, qui a su donner une nouvelle jeunesse aux légendes, aux symboles et aux allégories épuisées, enfermer dans ses formes simples et ses colorations adoucies une somme de pensée digne des plus grandes époques de l'art et proposer à notre époque de scepticisme et de manière un idéal de foi et de sincérité.

Tels sont, Messieurs, ceux de qui vous vous réclamez et qui vous servent d'exemples. Après eux d'autres viendront ou sont déjà venus, et c'est sur votre école que nous comptons pour préparer à un tel passé et à un tel présent un avenir digne d'eux. Aussi, ne suis-je pas de ceux qui voudraient voir une école unique, celle de Paris, appeler toutes les vocations artistiques. Pour que le génie de la France conserve son originalité, il faut que nos littérateurs , nos savants, nos artistes restent le plus longtemps possible en contact avec le sol natal, pour en puiser la sève et s'en nourrir, sinon, ce génie, fait de souplesse et de variété, auquel chacune de nos provinces ajoute sa marque propre, finirait par devenir comme un moule banal d'où ne sortiraient plus que des épreuves sans relief. Je combattrais, si j'en avais le moyen, cette tendance qui, sur tous les points de notre pays, pousse ceux de nos jeunes gens qui sentent confusément une force s'agiter en eux à courir au plus vite vers Paris pour s'y produire avant

l'heure et combattre sans être prêts; je voudrais qu'ils ne vinssent demander à la grande ville que le champ de bataille des ambitions éclairées et sûres d'elles-mêmes; je souhaiterais qu'en art comme en toutes choses, ils voulussent bien demander et donner le plus possible à leur pays natal.

Vous avez ici, jeunes gens, des maîtres de premier ordre dont la science et le dévouement sont jugés sur la somme de talent réalisée par leurs œuvres. Si l'art pur est la noblesse et le délassement de la vie, l'art appliqué peut en être le charme journalier. Ainsi l'ont compris toutes les époques vraiment artistes, c'est-à-dire où le besoin de la beauté dominait l'existence de chaque jour. Les mille petits objets créés par les anciens et par nos pères dans l'ameublement, le costume, la décoration intime, sont devenus des pièces de musée et beaucoup ont pris place parmi les chefs-d'œuvre. Longtemps dédaigné par notre siècle, l'art décoratif s'était vengé en nous entourant d'objets maussades et sans grâce ; je verrais volontiers dans cette vengeance une cause du pessimisme à la mode; il n'est pas possible d'avoir des idées élevées et riantes dans ces demeures formées à son image par le mauvais goût qui sévissait en France de 1820 à 1870.

Heureusement, depuis une vingtaine d'années, une renaissance s'est produite dans ce domaine : de nouveau notre race devient sensible à l'élégance, à la mesure, à l'originalité, aux rapports nécessaires. Il faut continuer ce mouvement, l'éclairer, le guider, et

c'est à cette œuvre que, par l'organisation de l'enseignement du dessin, par la propagation des méthodes et des modèles, par une lutte continuelle et portée sur tous les points de la France avec des ressources très restreintes, se sont voués des hommes dont je m'honorerai toujours d'avoir été le collaborateur et entre lesquels je citerai seulement mon illustre confrère, M, Eugène Guillaume, inspecteur général de l'enseignement du dessin, et M. Louvrier de Lajolais, directeur de nos trois écoles nationales d'art décoratif.

Je serais ingrat, Messieurs, si au premier rang de ceux qui nous aident de leurs subsides, de leur concours, de leur dévouement, je ne citais la municipalité lyonnaise, qui n'a jamais mesuré ses sacrifices aux nôtres, sachant combien nos devoirs étaient grands et nos moyens petits, votre conseil d'admistration, votre ancien préfet, M. Cambon, en qui nous trouvions un appui toujours prêt et dont le sucesseur, j'en suis sûr, voudra bien nous continuer la bonne volonté, et votre éminent député, M. Aynard, qui déclarait modestement n'être qu'un amateur d'art et qui, à la tribune de la Chambre, s'est affirmé comme un critique d'une haute compétence, dont la sévérité salutaire n'est que l'expression d'un dévoûment éclairé à notre cause et à nos idées. Ce n'est pas à vous qu'il est besoin de dire ce que peut l'art décoratif pour l'honneur et la richesse d'une grande cité. Vos tissus, vos broderies, vos orfèvreries, c'est la continuelle manifestation de vos dons artistiques et c'est parce

qu'ils s'exercent ici avec une activité journalière, parce qu'ils sont une de vos conditions d'existence, c'est pour cela que Lyon produit tant de grands artistes.

Ce n'est pas le moment de tracer le programme de ce que nous voudrions faire, d'accord avec vous, pour développer encore ces sources d'art, de richesse et de travail, et pour vous aider de notre appui sans empiéter sur votre initiative. Au reste, nous sommes en rapports journaliers et nous cherchons constamment, chacun dans notre rôle, à développer ce qui existe et à susciter ce qui mérite d'exister. Je me borne à dire que je vous sais gré d'avoir réuni dans une même fête aux lauréats de votre école des Beaux- Arts ceux de vos sept écoles de dessin, où jeunes gens et jeunes filles viennent étudier le dessin et ses applications aux professions artistiques que la plupart d'entre eux exercent déjà. Vous le savez mieux que moi, les élèves qui sortent de ces écoles sont l'avenir et l'espérance de l'industrie lyonnaise; c'est d'eux surtout que dépend le succès dans la lutte acharnée que se livrent les peuples et les villes sur ce marché comme sur tous les autres. En les réunissant à leurs camarades de l'école des Beaux-Arts, vous leur donnez aux uns et aux autres un enseignement également nécessaire, c'est qu'ils servent une même cause, et quant à vous, Messieurs, vous restez fidèles aux idées d'égalité démocratique et de dévoûment aux intérêts du plus grand nombre qui sont l'honneur de la France républicaine et de votre cité.

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