SESSION DE
EXTRAIT DU DISCOURS
PAR M. GUIZOT
IlitiKH Un disE'UMsiuii du projet
Séan:e clu 20 janvier 1844.
Messieurs f
L'honorable M. Billauli {lisait hier, en commençant son discours ; « Ce n'est pas une question de politique ministérielle, e est une question nationale que je veux examiner devant vous, w Je n'accepte pas celte distinction j c’est l 1 honneur comme le fardeau du ministère de faire, sous sa responsabilité, les affaires du paysj il n’a point d'autres affaires. La politique ministérielle est tenue, avant tout, d’être une politique nationale. L'espoir de réussir dans ce dessein est le seul attrait légitime et honnête du pouvoir. (Très-bien!) La politique esl-etle ou n est-elle pas nationale? Voilà toute la question, (Uns tous les cas. CTesl à titre de nationale que nous avons
adopté el pratiqué notre politique, c'est à ce litre seul que je la défends.
Ce que j'accepte, c’est la franchise des attaques de l'honorable M. Billault el la netteté avec laquelle son amendement pose la question.
Le discours de la Couronne vous disait, à propos des événements graves survenus en Espagne et en Grèce, que la sincère amitié qui unit le Roi à la reine de la Grande- . Bretagne, et l'entente cordiale qui existe entre les deux gouvernements nous confirmaient dans l'espérance que ces événements tourneraient au profit de deux nations amies de la France. Votre projet d’adresse vous propose de dire que vous êtes heureux d’apprendre de tels faits par la voix de la Couronne, L'honorable M, Billault vous demande d’effacer toute marque d’adhésion, de satisfaction pour les bons rapports, la bonne intelligence, ï’ententc cordiale qui existe entre la France et l'Angleterre, L'honorable M. Billault ne croit pas à ces faits, il n’en veut pas, il les trouve trop chèrement achetés.
Messieurs, pour nous, depuis la formation du cabinet, un des buts essentiels que nous nous sommes proposés a été de rétablir les bons rapports, la bonne intelligence, ï'entente cordiale entre lu France et l'Angleterre. Nous avons constamment poursuivi ce but, sous la condition qu'aucune atteinte ne serait portée à l'indépendance, a la dignité, aux intérêts de notre pays, Nous croyons avoir presque atteint ce but j nous croyons que les bons rapports, la bonne intelligence, i'entente cordiale sont rétablis entre les deux gouvernements. Et, comme M, Billault vous Ta fait pressentir, il ne s’agit pas ici d’une alliance spéciale, d'engagements formelsj il s'agit d'un bon vouloir mutuel des deux gouvernements, d’une bonne disposition générale qui se manifesté dans toutes les ques-
lions importantes. Il s'agît en particulier de l’accord établi entre eux sur les deux grandes questions qui nous préoccupent maintenant, l'Espagne et îa Grèce* Ce fait est-il vrai, messieurs ? Ce fait est-il bon? À quelles conditions y sommes-nous parvenus? Par quels sacrifices, s'il y a eu des sacrifices, l’avons-nous acheté? Quel est le prix de cette entente cordiale ? Voila là question tout entière : je me propose de l'examiner complètement. Messieurs, il y a deux grandes affaires qui, depuis quelques années, préoccupent l'Europe, l'Espagne et l'Orient. Ce sont là les deux théâtres sur lesquels, depuis quelques années, îa France et l'Angleterre sont en présence, et je dois dire en lutte*
Eu Espagne, permette-moi de vous rappeler quelle était en 1340 la situation de la France : la défaite du parti monarchique modéré, l'éloignement de la reine Christine, le retour en France de notre ambassadeur accrédité auprès (Telle j voilà les trois faits qui, à cette époque, signalaient la situation de la France quant à l'Espagne, Quelle est notre situation aujourdhut, en 1844? Le parti monarchique modéré est au pouvoir, l'ambassadeur de France en Espagne est à son poste ; la reine Christine est redemandée par l'Espagne*
Voilà les deux points extrêmes de la situation; voilà les traits caractéristiques de 1840 et de 1844,
Comment avons-nous passé de Tun de ces états à Tautre? Qu’est-ce qui a rempli cet intervalle?
En 1840, quand notre mauvaise situation a éclaté, nous avons gardé une altitude parfaitement tranquille et neutre, Nous n avons pas cherché à reconquérir en Espagne notre influence par la lutte des partis, en suscitant des obstacles, des ennemis au . gouvernement du duc de la Victoire, Nous avons maintenu notre dignité et défendu
nos intérêts quand l'occasion son est présentée ? à Madrid, quand l'honorable M* de Sahandy y a été envoyé comme ambassadeur ; à Barcelone, quand l'honorable M, de Lessrps, notre coMil, y a été aüaqné : toutes les fois que des questions de dignité ou des questions d'affaires ont exigé noire action, nous n'y avons pas manqué. Maïs, du reste, dans nos rapports avec le gouvernement du régent, nous avons gardé, je le répète, une attitude parfaitement tranquille, ne lui suscitant, nul obstacle, ne cherchant pas à entrer en conflit avec lui, ni à nous prévaloir de ces animosités de parti qu i! est toujours si facile de susciter dans un pays tourmenté par de longues révolutions.
Quand les événements, au bout de trois ans, et je me permets de dire grAce en partie a la conduite que nous avons tenue, quand les événements, dis-je, en 1843, nous ont rendu en Espagne une autre et meilleure situation, qu avons-nous fait? nous ne sommes pas rentrés dans l'ornière des partis ; nous n’avons pas cherché à prendre une revanche de nos échecs ; nous u'avons pas tu, dans le retour favorable qui sesL manifesté, l occasion de pousser les hommes qu'on appelle nos amis, nos amis seuls au pouvoir. Non, après rallUmie tranquille et neutre, est venue faUîtude impartiale.
Les événements avaient amené en Espagne des rapprochements entre des hommes longtemps ennemis ; une portion du parti progressiste s'était rapprochée du parti modéré ; nous nous sommes h Aies d’accepter ces faits, de les approuver, de les soutenir, d'aider à leur développement, pour qu'il en sortit un gouvernement régulier. L'impartialité, je le répète, est devenue notre règle de conduite du moment où une position active et influente nous a été rendue par le cours des événements.
Nous on avons donné une preuve éclatante; nous na-
vous pas voulu fournir le moindre prétexte, laisser la moindre apparence contre nous, à l'accusation d’esprit do parti; nous n’avons pas voulu blesser les hommes avec lesquels nous nous trouvions eu rapport; c’est le motif qui a empêché que nous donnassions au Roi le conseil de renvoyer à Madrid l’honorable ambassadeur qui y avait été d'abord; il avait, dans son premier séjour à Madrid, fidèlement accompli ses instructions. Ce n'était point lui qui avait élevé la question dont on a parlé sur la présentation de ses lettres de créance; elle avait été élevée contre lui par le ministère espagnol lui-mème. En défendant, selon ses instructions, et les principes monarchiques et les intérêts monarchiques, et la dignité de la France et celle du Gouvernement du Roi, il avait offert toutes les transactions, tous les moyens d’accommoderacnt raisonnables, convenables; ils avaient été écartés* 11 avait de plus bien jugé les événements de l’Espagne, il avait senti et indiqué 4 fai blesse du pouvoir qui la gouvernait alors* Les événements ont confirmé ses pressentiments ; cl pourtant je n'aî pas cru devoir donner au Roi le conseil de le renvoyer à Madrid, parce que son retour aurait pu être pris, par des hommes engagés dans la cause de la monarchie modérée, ralliés à cette cause, comme un triomphe de parti, comme une revanche, comme un chant de victoire. Nous n'avons pas voulu qu’on pùt abuser contre nous, contre le parti modéré en Espagne, de tels prétextes.
C'est là le motif sérieux, le motif politique qui a déterminé la translation de l’honorable ambassadeur à un autre poste. (Très-bien !)
Après avoir donné, messieurs, dans notre nouvelle situation en Espagne, ces preuves d’impartialité, et pour que noire impartialité ne demeurât pas inefficace, nous nous sommes adressés au gouvernement anglais. II n'y a
aucun de vous qui ne sache que depuis bien des années la rival Lié, 1 hostilité des mlluences anglaise et française en Espagne foi LJ le malheur de l'Espagne* est du moins une des principales causes qui empêchent ce noble pays d'arriver au repos et de s'organiser. Et je ne crois pas loi faire tort, je ne croîs pas blesser Injuste susceptibilité de Hionneur national en tenant un tel langage. Comment se pour*rail-il qu'un pays en proie à de longues révolutions, entre deux voisins si puissants qui s'y disputent f inGuenee, n f cn souffrît pas beaucoup, quelque grand, quelque fort qu il soit ? comment serait-il possible qu'une telle hostilité ne lui fût pas dangereuse et funeste?
Notre première pensée a été de la faire cesser, de rechercher s’il n"était pas possible de la faire cesser.
Noué nous sommes adressés au cabinet anglais, nous avons fait appel à son bon jugement, à son honnêteté. (Murmures à gauche.)
*i. IjE J'invite la chambre au silence.
lï. LU MV.VIKTKE B>» AFFAlBEi ET B ,%Si <»li BEK.
Je suis, je 1* avoue, bien étonné des murmures. Comment! il ne sera pas permis entre des hommes qui se respectent, entre des gouvernements qui se respectent, il ne leur sera pas permis de dire qu'ils ont fait appel à l'honnêteté les nus des autres ! C'est là une injure que je ^accepterais pas pour moi-même, pour mon gouvernement, et que je repousse pour le gouvernement ami avec lequel nous sommes dans de bons et loyaux rapports. {Au centre . Très-bien ! très-bien !)
Nous avons fait appel au bon jugement et à l%onnèteté du cabinet anglais j nous lui avons demandé si l'hostilité, la 1 ville permanente de la France et de l'Angleterre en Espagne avait des motifs bien sérieux, bien réels, bien légitimes j si ce n'était pas une lutte de routine, d'habitude,
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de tradition, plutôt que d'intérêts actuels et puissants» Cela a été reconnu à Londres comme à Paris,
Nous avons voulu serrer de pins près les questions» Nous avons demandé si les deux gouvernements et leurs représentants à Madrid étaient réellement obligés de se mettre à la tête de deux partis différents, d'avoir en Espagne des drapeaux différents, de se combattre et de se nuire perpéluellemenL Nous avons reconnu qu'il n'y avait là rien de nécessaire, que les deux gouvernements n’avaient au fond qu'un grand intérêt, l inlérèt qu’un ordre régulier et prospère s'établit eu Espagne ; nous avons reconnu que raffermissement, le développement, la prospérité de l’Espagne et de la monarchie constitutionnelle convenaient à T Angleterre aussi bien qu’à la France, à la France aussi bien qu'à l’Angleterre.
Nous avons abordé ensuite des questions plus précises, plus délicates, la question du mariage de la reine d’Espagne dont ou vous parlait hier. Nous avons reconnu qu'il y avait pour la France, dans celle question, deux grands intérêts, l’un qtraueune influence hostile à îa France, naturellement séparée de la France, ne s'établît par le mariage au delà des Pyrénéesj l'autre, un intérêt que l'honorable M. Dupin signalait hier par une exclamation à son banc, et qui est aussi très-réel, c’est que la France ne fût pas profondément, intimement, nécessairement engagée, compromise dans les affaires de l’Espagne ; que nous n'eussions pas là on de ces liens de famille qui entraînent, dominent les nations et leur politique. Un gouvernement ami, bienveillant, sûr en Espagne, et en même temps un gouvernement dont la France n’eût pas cousLarament et en toute occasion à répondre (Approbation au centre) j nous avons reconnu que c était là le véritable intérêt de la France, (^lu centre. C'est vrai*)
Eh bien ! dans la question du mariage, c’est cette double idée qui a présidé à notre action,
La chambre trouvera naturel et convenable que je n entre pas ici dans un débat de noms propres. Je ne le dois pas. J'indique les considérations qui ont présidé à notre politiquej et j'ajoute qu’en respectant, comme nous, la juste indépendance de l’Espagne, ces considérations ont été comprises et acceptées par le cabinet anglais.
Nous nous sommes donc trouvés, sur cette question comme sur la question de politique générale, dans cet état de bonne intelligence et de cordiale entente que le discours de la couronne signale.
Heste la question des relations commerciales. Messieurs, je n’ai qu'unmol à dire sur celle-là; c'est que nous avons gardé notre complète indépendance. Nous sommes parfaitement décidés à ne jamais faire servir les intérêts de l’industrie et les éléments de prospérité de notre pays uniquement comme moyen de succès et comme appoint dans les questions politiques, (Nouvelle approbation au centre,) Nous savons quelle est la gravité de ces intérêts, quel respect leur est dû, surtout dans une situation comme la nôtre et avec îe gouvernement que nous sommes appelés à fonder.
Nous restons donc eu mesure et en résolution de maintenir ces intérêts dans nos rapports avec l’Espagne, de les maintenir dans toute leur portée. Des équivalents, je ne dis pas des concessions égales quand elles ne seraient pas réellement équivalentes, mais des équivalents réels, efficaces en matière d'industrie, voilà les seules concessions dont nous puissions nous contenter.Nous n'avons, je le répète, à cet égard, aucun engagement. (Approbation.)
Je vous te demande, messieurs, esUce qu'il n’y a pas là, dans les rapports de la France avec 1 Espagne, un changement très-considérable ? Comparez 1840 et 1844, eu
mettant à leur place tous les faits que je viens de signaler. N'est-il pas vrai que la situation de la France en Espagne est beaucoup meilleure, que les relations de la France et de l'Angleterre en Espagne sont beaucoup meilleures, que la relation de l'Espagne avec Tune et l'autre de ces deux grandes nations est beaucoup meilleure ? Et la situation de TEspagne en Europe n’est-eîle pas aussi considérablement améliorée?N'est-ce donc rien que la reconnaissance de Naples, qui est venue s’ajouter à celles dont l'Espagne était déjà en possession ? N'est-ce donc rien que l'harmonie rétablie entre les diverses branches de la famille royale qui règne en Espagne ?
Voilà les résultats de notre conduite depuis trois ans. Voilà, dans cette question, les résultats du soin que nous avons apporté à rétablir entre la France et l'Angleterre les bons rapports et la cordiale entente ; je le demande, quels sacrifices cela a-t-il coûtés à la politique nationale? Quels intérêts avons-nous délaissés? Aucun. Intérêts politiques, intérêts économiques, intérêts de famille, tous sont en progrès depuis trois ans, et la principale cause de ces progrès, c est le soin que nous avons mis à sortir des luttes de partis, de l’hostilité continuelle entre les partis anglais et français. Il reste sans doute beaucoup à fairé| il y aura encore en Espagne, entre l'Angleterre et nous, beaucoup de difficultés à surmonter ; il naîtra de nouveaux incidents qui viendront se jeter à travers les résultats déjà obtenus; mais nous sommes dans la bonne voie, nous avons gagné beaucoup de terrain ; la cordiale entente a valu assez et peu coûlé. (Sensation. :
EXTRAIT DU MONITEUR UMVERSKt û\i $0;janvier IK44.