‹ Discours Sur L'ensemble Du PositivismeChapitre 16 sur 225 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

composés de ceux où il est déjà constaté. C'est ainsi, par exemple, que nous sommes logiquement autorisés à admettre, en général, des lois météorologiques, quoique la plupart soient encore ignorées, et doivent peut-être rester toujours inconnues : car, de tels événements ne résultent certainement que d'un concours d'influences naturelles, astronomiques, physiques, chimiques, etc., dont chacune a été reconnue assujettie à un ordre invariable. Mais, envers tous les phénomènes vraiment irréductibles à d'autres, une induction spéciale peut seule déterminer, à cet égard, notre conviction : comment pourrait être déduit un principe nécessairement destiné à fournir la base tacite de toute déduction réelle ? Voilà pourquoi ce dogme, si étranger à notre régime initial, a exigé une si longue préparation, dont les plus éminents penseurs ne pouvaient eux-mêmes se dispenser. Quand les conceptions métaphysiques ont semblé anticiper à ce sujet sur les vérifications indispensables, leur efficacité n'est résultée, au fond, que de leur aptitude provisoire à généraliser, d'une manière plus ou moins confuse, les analogies spontanément suscitées par la découverte effective des lois naturelles envers lés plus simples phénomènes. Ces anticipations dogmatiques sont même restées toujours fort équivoques, et surtout très stériles, tant qu'elles n'ont pu se rattacher à aucune ébauche spéciale de théorie vraiment positive. Aussi, malgré la puissance apparente de telles argumentations, si familières à la raison moderne, le vrai sentiment de l'ordre extérieur se trouvet-îl encore profondément insuffisant chez les meilleurs esprits, faute d'une convenable vérification envers les phénomènes les plus compliqués et les plus importants, sauf le très petit nombre des penseurs qui admettent déjà comme définitive ma découverte fondamentale des principales lois sociologiques. L'incertitude qui subsiste ainsi pour une étude intimement liée à toutes les autres,

exerce d^ailleurs sur celles-ci une ténébreuse réaction, qui altère gravement la notion de l'invariabilité jusque dans les plus simples sujets ; comme le témoigne^ par exemple, l'aberration radicale de presque tous les géomètres actuels quant au prétendu calcul des chances, où Ton suppose nécessairement que les faits correspondants ne suivent aucune loi. Ce grand dogme De pouvait donc être, en un cas quelconque, solidement établi qu'autant que sa vérification spéciale s'étendait à toutes les catégories essentielles de phénomènes élémentaires. Mais cette difficile condition se trouvant assez remplie aujourd'hui, chez les penseurs vraiment au niveau de leur siècle, nous pouvons enfin constituer directement l'unité humaine sur cette base objective, désormais inébranlable : tous les événements réels, y compris ceux de notre propre existence individuelle et collective, sont toujours assujettis à des relations naturelles de succession et de similitude, essentiellement indépendantes de notre intervention.

11. — Même quand le monde extérieur n'est pas modifiable, il exerce sur le caractère de Vhomme une heureuse influence.

Tel est donc le fondement extérieur de la grande synthèse, aussi bien affective et active que purement spéculative, constamment relative à cet ordre immuable. Son appréciation réelle constitue le principal objet de nos contemplations, sa prépondérance nécessaire règle l'essor général de nos sentiments, et son amélioration graduelle détermine le but continu de nos actions. Pour en mieux saisir Tinfluénce, il suffirait de supposer un moment sa cèiBation effective : alors notre intelligence se consumelâk 'ètt «ttvagations effrénées, bientôt suivies d'une incunfttfr'tÔrpMr; nos meilleurs penchants ne contiendraient ^IWl^MUldflnt spontané des moins nobles instincts ;

et notre activité n'aboutirait qu'à une incohérente agita^ tion. Quoique cet ordre ait été longtemps ignoré, son inévitable empire n'en a pas moins tendu toujours à régler, à notre insu, toute notre existence, d'abord active, et piar suite contemplative ou même affective. A mesure que nous l'avons connu, nos conceptions sont devenues ^moins vagues, nos inclinations moins capricieuses, et notre conduite moins arbitraire. Depuis que nous en saisissons l'ensemble, il tend à régulariser, en tous genres, la sagesse humaine, en représentant toujours notre économie artiflcielle comme un judicieux prolongement de cette irrésistible économie naturelle, qu'il faut d'abord étudier et respecter pour parvenir à l'améliorer. Même en ce qu'il nous offre de vraiment fatal, c'est-àdire d'immodifiable, cet ordre extérieur est indispensable à la direction de notre existence, malgré les superficielles récriminations de tant d'orgueilleuses intelligences. Si, par exemple, on suppose l'homme soustrait à la nécessité de résider sur la terre, et libre de changer à volonté son séjour planétaire, toute notion de société se trouve aussitôt détruite par les tendances vagabondes et inconciliables auxquelles se livreraient ainsi les diverses individualités. L'irrésolution et Tinconséquence, inhérentes à la multiplicité et à la médiocrité de nos penchants, ne nous permettent une conduite suivie et unanime qu'en vertu de ces insurmontables exigences, sans lesquelles notre chétive raison, malgré ses vains murmures, ne parviendrait jamais à terminer ses confuses délibérations. Impropres à rien créer, nous ne savons que modifier à notre avantage un ordre essentiellement supérieur à notre influence. En supposant possible l'indépendance absolue, tant rêvée par l'orgueil métaphysique, qn sent bientôt que, loin d'améliorer notre destinée, elle empêcherait tout essor réel de notre existence, même privéç. Le principal artifice du perfectionnement humain con-

tîste, au contraire, à diminuer rindécision, rinconséquence, et la divergence de nos desseins quelconques en rattachant à des motifs extérieurs celles de nos habitudes intellectuelles, morales, et pratiques qui émanèrent d'abord de sources purement intérieures. Car tous les liens mutuels de nos diverses tendances sont incapables d'en assurer la fixité, jusqu'à ce qu'ils trouvent au dehors un point d'appui inaccessible à nos variations spontanées. Mais, quelle que soit déjà Theureuse efficacité du dogme positiviste, même en ce que l'ordre naturel nous oSre d'immuable, nous devons surtout considérer les modifications artificielles dont cette économie fondamentale est à tant d'égards susceptible, puisqu'elles fournissent la principale destination de toute noire activité. Les plus simples de tous les phénomènes, ceux de notre. exis* tence planétaire, sont, en effet, les seuls que nous ne puissions aucunement modifier. Quoique, depuis que nous en connaissons les lois, nous y concevions aisément diverses améliorations, notre puissance physique, à quelque extension qu'elle parvienne jamais, restera toujours incapable d'y rien changer. C'est à nous, au contraire, à disposer notre existence pour subir le mieux possible ces irrésistibles conditions générales, dont la simplicité supérieure nous permet des prévisions plus précises et plus lointaines. Leur appréciation positive, de laquelle a surtout dépendu la longue évolution préparatoire de notre intelligence, nous fournira toujours la source la plus nette et la plus décisive du vrai sentiment de rimmuabilité. Si leur étude trop exclusive tend encore à nous pousser au fatalisme, cette influence^ désormais réglée par une éducation plus philosophique^ peut aisément concourir à notre propre amélioration morale, en nous disposant mieux à une sage résignation envers tous les maux vraiment insurmontables.

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