Rôle de la poésie
C'est ainsi que le positivisme explique et consolide Tappréciation universeHe, en assignant à la poésie sa position systématique entre la philosophie et la politique, comme émanée de Tune et préparant l'autre.
Le sentiment lui-même, suprême principe de toute notre existence, se subordonne au dogme objectif que construit la philosophie sur l'ordre extérieur qui domine l'Humanité. A plus forte raison l'imagination doit-elle s'y soumettre. Il faut bien que l'idéalité soit toujours subordonnée à la réalité, sous peine d'impuissance autant que d'aberration. En se proposant d'améliorer l'ordre naturel, la politique se trouve d'abord obligée de le connaître. Mais la poésie ne peut davantage s'en dispenser, quoiqu'elle se borne à imaginer les améliorations sans jamais prétendre à les réaliser. Ses fictions doivent, sans doute^ aller au delà des possibilités que la politique a seules en vue ; pourtant elles procèdent d'une même source nécessaire, l'appréciation de ce qui est. Nos perfectionnements artificiels ne peuvent jamais consister qu'à modifier sagement l'ordre naturel, qu'il faut avant tout respecter sans cesse. Mais nos embellissements imaginaires, quoique plus étendus, ne sont pas moins assujettis à cette loi fondamentale, que la philosophie positive impose également à la poésie et à la politique. Cette nécessité ne cessa jamais de régler notre imagination, même aux âges les plus poétiques, où seulement on se formait d'autres notions qu'aujourd'hui de la réalité extérieure. L'évolution individuelle reproduit chaque jour cette marche inévitable, en nous montrant l'enfant toujours disposé à subordonner son idéal à ses conceptions successives du réel.
Mais si, d'un côté, la poésie dépend de la philosophie,
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pour la cofislruction influe sur la politique, quant à leur destinatioQ. Dans toute opération humaine, l'exécution suppose l'imagination, comme celle-ci la contemplation. L'homme ae peut jamais construire hors de lui que ce qu'il a d'abord conçu cil lui. Ce type intérieur, indispensable même aux moindres travaux mécaniques ou géométriques, est toujours supérieur à la réalité qu'il précède et prépaie. Or, pour tous ceux qui ne confondent pas la poésie avec la versification, il n'est pas douteux qu'une telle invention ne constitue l'idéalilé eslhélique, appréciée dans son olfice le plus élémentaire et le plus universel. Directement étendue aux phénomènes sociaux, auxquels l'art el la science sont surtout destinés, cette fonction y est souvent méconnue et à peine ébauchée, faute d'une vraie systématisation. Quand elle y sera convenablement ordonnée, elle y consistera à régulariser les utopies, en les subordonnant à Tordre réel, tel que le passé l'indique à l'avenir. Car les utopies sont, pour l'art social proprement dit, ce que les types géométriques, mécaniqucsi etc., sont envers les arts correspondants. Reconnus indispensables dans les moindres constructions, comment les éviterait-on à l'égard des plus dîlficiles? Aussi, malgré l'état empirique de l'art politique, toute grande mutation y est précédée, d'un ou deux siècles, par -une utopie analogue, qu'inspire au génie esthétique de l'Humanilé un instinct confus de sa situation et de ses besoins. Loin de proscrire les utopies, le positivisme tend à les incorporer an régime normal, en facilitaotà la fois leur essor et leur influence, d'après leur coustante subordination à l'ensemble des lois réelles, comme en tout autre cas esthétique. Mais cette consécration systématique dissipera aussi les principaux dangers d'une telle poésie politique, qui n'est maintenant perturbatrice que faute d'une source vraiment philoso.