PREMIÈRE PARTIE
14. — La découverte des lois sociologiques donne aux questions sociales une grande importance. Le principe subjectif du positivisme est sans danger pour la pensée libre.
La construction de la base objective indispensable à la grande synthèse humaine suscite donc une difficulté très grave, pour y concilier la liberté habituelle, sans laquelle l'intelligence n'y pourrait procéder convenablement, avec la discipline continue qu'exige sa tendance spontanée aux divagations indéfinies. Cette conciliation était essentiellement impossible, tant que l'étude de Tordre naturel ne s'étendait point jusqu'aux lois sociologiques. Mais, aussitôt que l'esprit positif embrasse réellement cette attribution finale, la suprématie nécessaire de telles spéculations le soumet sans effort au joug légitime du sentiment. Dans sa marche générale du dehors au'dedans, l'apprécîatîcm. objective vient alors se rattacher spontanément à l'impulsion subjective, dont elle avait si longtemps entravé l'empire fondamental. Aucun véritable penseur ne peut plus refuser d'admettre les démonstrations décisives qui, même sous le simple aspect spéculatif, établissent désormais Isc prépondérance logique et scientifique du point de vue social, comme seul lien possible de toutes nos contemplations réelles. Son ascendant nécessaire ne saurait jamais devenir oppressif envers les autres études positives qui constitueront toujours, soit pour la méthode, soit pour la doctrine, le préambule indispensable de cette science finale. Ce régime définitif imprime, au contraire, à chaque science préparatoire, à la fois une consécration précieuse et une féconde stimulation, en la liant directement à l'ensemble de l'humanité.
Tel est le mode naturel suivant lequel, comme je l'annonçais au début de ce Discours, l'esprit positif vient
aujourd'hui, par la fondation de la sociologie, fse replacer à jamais sous la juste domination du cœur, de manière à permettre enfin la systématisation totale, d'après la subordination continue de la base objective envers le principe subjectif. En dissipant sans retour l'antagonisme exceptionnel qui, depuis la fin du moyen âge, dut se développer entre la raison et le sentiment, cette opération philosophique appelle immédiatement riiumanité au seul régime, individuel ou collectif, qui convienne pleinement à sa nature. Tant qae ces denx nobles influences sont restées contraires, la sociabilité ne pouvait parvenir à modifier profondément l'empire pratique de la personnalité. Mais, malgré leur faible énergie spontanée dans notre imparfaite organisation, leur concours intime et continu, susceptible d'un essor immense, pourra désormais, sans altérer le caractère essentiellement égoïste de la vie active, lui imprimer un degré habituel de moralité dont le passé ne saurait four-i nir aucune idée, vu l'insufilsante harmonie que compor-> taient jusqu'ici ces deux modérateurs nécessaires de tous nos instincts prépondérants.
Je n'aurais point assez défini la synthèse théorique sur laquelle doit reposer toute la systématisation hus niaine, si maintenant je n'indiquais la restriction géné4 raie de cette construction objective à ce qu'elle offre de vraiment indispensable pour permettre l'élaboration directe du régime final. Sans une telle appréciation; l'intelligence, entraînée par ses habitudes actuelles d'or^ gueilleuse divagation,tendraità exagérer son office nécessaire, de manière à éluder le joug continu de la sociabilité, en ajournant la régénération morale et politique au-delà de ce qu'exige ce préambule philosophique. Cette dernière détermination manifestera une nouvelle propriété de ma théorie d'évolution, ainsi représentée comme plaçant déjà la coordination, spéculative au
point de pouvoir aujoùrdliui ôojnhieDcer la systématisa^ tipn affective et même active, au' moiiisiquant à. :âa partie ]a plus émineiite et la plus décisive, la morale propre-ï ment dite. : ~.
15. — il y a deux sortes de lois naturelles : les lois abstraites et les lois concrètes. La connaissance et la coor^ dination des lois abstraites permettent de fonder la synthèse positive,
Pour restreindre convenablement la construction de notre base objective, nous devons d'abord distinguer, dans l'ordre extérieur, deux classes générales de lois? naturelles, les unes simples ou abstraites, les autres composées ou concrètes. Mon ouvrage fondamental a tellement établi et appliqué cette indispensable distinction, désormais incontestable, qu'il me suffit ici d'en caractériser la source et l'usage.
Elle résulte, en principe, de ce que nos études pôsiti-' ves peuvent toujours concerner ou les êtres vivants, ou, seulement leurs divers phénomènes. Quoique les corps réels ne nous deviennent appréciables que par l'ensemble des phénomènes qu'ils nous offrent, nous pouvonscontempler abstraitement chaque sorte de phénomènes sous un aspect commun à tous les êtres qui nous la présentent, ou faire l'examen concret du groupe particulier de phénomènes qui caractérise chacun d'eux. Dans ce dernier cas, nous étudions les différents systèmes d'existence : dans l'autre, nous déterminons les divers modes d'activité. L'exemple, indiqué ci-dessuis, des études météorologiques, constitue le meilleur type de cette disr tirïction générale ; car les événements qu'on y considère ne sont jamais que d'évidentes combinaisons de phénomèhes*astronomiques, physiques,chimiquesj biologiques,^ et mêmes sociaux, dont les lois propres comportent et
exigent autant de théories différentes. Si toutes ces lois abstraites nous étaient assez connues, la question concrète ne nous offrirait d*autre difficulté capitale que celle de les combiner assez pour en déduire l'ordre nécessaire de ces effets composés, quoiqu'une telle construction me semble d'ailleurs tant excéder nos faibles fiicultés déductives que nous ne pourrions encore abandonner, à cet égard, la marche purement inductive.
D'après une telle distinction, notre élude fondamentale de l'économie naturelle doit certainement concerner d'abord son appréciation abstraite, décomposée en autant de cas généraux qu'il existe de phénomènes vraiment élémentaires, c'est-à-dire irréductibles à d'autres, et dès lors exigeant, malgré leur connexité nécessaire, autant d'inductions diverses, sans que leur théorie pût jamais s'établir par la seule déduction. La systématisation spéculative ne peut directement embrasser que ces contemplationssimples, qui deviendront ensuite le fondementrationnel des contemplations composées. Quand même celles-ci, par leur complication supérieure, ne comporteraient jamais une pleine coordination, l'unité théorique pourrait se borner aux premières, sans rester au-dessous de sa vraie destination, comme base objective de la grande synthèse humaine. Car ce fondement abstrait nous permettrait déjà d'introduire partout, à un certain degré, la marche déductive, de manière à lier assez toutes nos pensées quelconques pour rendre possible une suffisante systématisation habituelle de nos sentiments et de nos actes, suivant le but de la saine philosophie. L'étude abstraite dé l'ordre extérieur nous offre donc la seule synthèse qui soit vraiment indispensable à l'élaboration directe de l'unité totale. Elle constitue, en elle-même, un fondement suffisant de l'ensemble de notre sagesse, qui y trouve cette philosophie première, si confusément demandée par Bacon comme base nécessaire du régime