Le positivisme est supérieur au catholicisme
L'unité fondamentale que Tamour fournit spontanément à l'ensemble du régime final est donc aussi propre à régénérer le génie esthétique que le génie scientifique, en les appelant à leur destination normale, étudier ou célébrer le seul véritable Grand-Être, pour l'aimer et le perfectionner de plus en plus. Ainsi placé irrévocablement au service du cœur, l'esprit, loin d'être jamais opprimé par celle subordination nécessaire, en reçoit à la fois une alimentation inépuisable et une imposante consécration. Dans cet essor direct de toutes nos fonctions contemplatives, chacune d'elles trouve une mis^ sion pleinement conforme à sa propre nature. Le culte systématique de l'Humanité doit être construit par la poésie, mais sur la base inébranlable que la science peut seule tirer de l'ensemble de l'ordre réel. Sans usurper l'office de la raison, l'imagination y développe dignement sa prépondérance spontanée, que la nouvelle philosophie sanctionne comme aussi salutaire que naturelle. C'est ainsi que notre existence parvient enfin à l'harmonie complète qu'elle a toujours poursuivie, par le véritable règne du sentiment, dirigeant activement toutes nos facultés vers leur vraie destination commune. Tous les efforts antérieurs de l'imagination et de la raison, même les plus discordants, sont alors appréciés comme ayant développé nos forces, indiqué les conditions de leur équilibre, et manifesté leur aptitude à concourir à notre bonheur d'après une sage systématisation. Nous sentons surtout l'immense mérite de la noble tentative qui caractérise le moyen âge, pour constituer directement une synthèse totale, dont la préparation nécessaire n'était point encore assez accomplie, malgré les résultats intellectuels et sociaux du régime polythéique. En reprenant, sur de meilleures bases, cette admirable construc^
tion, qui maintenant ne peut plus avorter, la diversité des temps et des moyens n'empêchera pas les fondateurs du culte de l'Humanité de se regarder comme les vrais successeurs des grands hommes du catholicisme progressif. La succession mentale ou sociale appartient, en effet, à ceux qui continuent ou réalisent les entreprises antérieures, et nullement aux empiriques sectateurs de doctrines épuisées, qui, devenues contraires à leur destination initiale, seraient aujourd'hui désavouées par leurs propres organes primitifs.
Mais le sentiment continu de cette indispensable filiation ne saurait pourtant interdire une comparaison propre à mieux caractériser la synthèse finale. En célébrant dignement les mérites et les bienfaits du catholicisme, l'ensemble du culte positiviste fera nettement apprécier combien l'unité fondée sur l'amour de l'Humanité surpasse, à tous égards, celle que comportait l'amour de Dieu.
La synthèse chrétienne n'embrassait réellement que la vie affective : elle repoussait l'imagination, et craignait la raison ; ce qui ne lui permettait qu'un ascendant contesté et passager. Dans son propre domaine, son principe ne s'adapta jamais à la direction sociale que tenta de lui imprimer l'admirable persévérance du sacerdoce catholique. Un but chimérique et égoïste ne pouvait convenir à une existence réelle et sjrmpathique. L'universalité de cette affection prépondérante ne constituait un véritable lien indirect que lorsqu'elle n*était point en conflit avec le vrai sentiment social. Or, par la nature d'un tel régime, cette opposition caractérisait l'état normal, et l'accord ne pouvait être qu'exceptionnel ; puisque l'amour divin exigeait presque toujours l'entier sacrifice de toute autre passion, même chez les meilleurs types. Une pareille synthèse ne servait donc l'essor moral que comme instituant une discipline quel-
conque, préférable à une anarchie qui eût laissé prévaloir nos plus grossiers instincts. D'ailleurs, malgré les tendres efforts des principaux mystiques, Taffection suprême ne comportait point une vraie réciprocité. Enfin, les terreurs oppressives et les récompenses exorbitantes, attachées, par ce régime factice, à chaque prescription, tendaient à dégrader notre caractère et à souiller nos meilleures impulsions. Le mérite fondamental d'une telle tentative consistait à coordonner, pour la première fois, l'ensemble de nos sentiments ; tandis que la discipline polythéique se bornait ordinairement aux actes, en remontant quelquefois jusqu'aux habitudes, mais sans jamais atteindre les affections qui en sont les sources. Quoique cette synthèse chrétienne employât le seul principe qui fût alors applicable, elle ne comportait d'autre succès réel que de seconder indirectement Tessor de nos meilleurs penchants. Sa nature vague et absolue ne lui a même permis une telle efficacité que par la sagesse sacerdotale qui contenait sans cesse les dangers inhérents à ce régime arbitraire. Quand ce sacerdoce, devenu rétrograde, vers la fin du moyen âge, perdit à la fois sa moralité et son indépendance, sa doctrine, livrée à sa propre insuffisance, dégénéra bientôt en une source croissante de dégradation et de discorde.