La réforme doit être d'abord intellectuelle; elle
doit porter sur tout V Occident.
L'immense transition révolutionnaire qui nous sépare du moyen âge a trop fait oublier la communauté fondamentale qui, préparée par l'incorporation romaine, s'organisa directement sous l'incomparable Charlemagne, entre les diverses populations occidentales, uniformément parvenues déjà à l'état catholique et féodal. Malgré les diversités nationales, aggravées ensuite pnr les dissi-
dences théologiques, cette vaste république a partout offert, pendant les cinq derniers siècles, lin développement intellectuel et social, à la fois positif et négatif, dont le reste de Thumanité n'offre point encore, même en Europe, un véritable équivalent. Si la rupture du lien catholique et la désuétude des mœurs chevaleresques ont beaucoup altéré d'abord le sentiment général d'une telle confraternité, il a tendu à se rétablir sous de nouvelles formes d'après les affinités partielles résultées d'une commune prépondérance de la vie industrielle, d'une semblable évolution esthétique, et d'une évidente solidarité scientifique. Quand la décomposition politique a été assez prononcée pour annoncer partout une entière rénovation, cette similitude de civilisation a de plus en plus développé l'instinct universel de la participation collective à un même mouvement social, borné jusqu'ici à une telle famille. Cependant Tinitiative de la grande crise se trouvait nécessairement réservée à la population française, mieux préparée qu'aucune autre branche occidentale, soit quant à l'extinction radicale du régime ancien, soit par l'élaboration élémentaire du nouveau système. Mais les actives sympathies qu'excita dans tout l'Occident le début de notre révolution, indiquèrent que nos frères occidentaux nous accordaient seulement le périlleux honneur de commencer une régénération commune à toute l'élite de l'humanité, comme le proclama, même au milieu de la guerre défensive, notre grande assemblée républicaine. Les aberrations militaires qui ensuite caractérisèrent chez nous la principale phase de la réaction rétrograde durent sans doute suspendre des deux parts le sentiment habituel de cette solidarité nécessaire. Toutefois, il était si enraciné partout, d'après l'ensemble des antécédents modernes, que la paix lui rendit bientôt une nouvelle activité, malgré les efforts continus des divers partis intéressés à perpé-
tuer cette division exceptionnelle. L'uniforme décadence des diverses convictions tbéologiques focilita beaucoup cette tendance naturelle, en dissipant la principale source des dissentiments antérieurs. Pendant la dernière phase de la rétrogradation, et surtout durant la longue halte qui lui succéda, chaque élément occidental s'efforça plus ou moins de suivre une marche révolutionnaire équivalente à celle du centre français. Notre dernière transformation politique ne peut que fortifier encore cette commune disposition, qui pourtant ne saurait aussitôt produire des modifications analogues chez des populations moins préparées. Chacun sent d'ailleurs qu'une telle uniformité d'agitation intérieure tend de plus en plus à consolider la paix qui en favorisa la propagation. Malgré l'absence de liens systématiques équivalents i ceux du moyen âge, le commun ascendant des véritables mœurs modernes, à la fois pacifiques et rationnelles, a déjà réalisé, entre tous les éléments occidentaux, une confraternité spontanée jusqu'alors impossible, et qui ne permet plus d'envisager nulle part la régénération finale comme purement nationale.
Un tel point de vue est plus propre qu'aucun autre à indiquer nettement le vrai caractère général qui convient à la seconde partie de la révolution. La première, quoique finalement profitable à tout l'Occident, devait se développer comme essentiellement française, parce que notre population était seule mûre pour l'ébranlement initial, qui même dut exalter sa nationalité afin de résister à la coalition rétrograde. Au contraire, la terminaison organique, commençant après que la crise commune a pris toute son extension naturelle, doit toujours être conçue désormais comme directement occidentale. Elle consiste surtout dans une réorganisation spirituelle qui déjà se montre presque également urgente, sous di^ verses formes, chez les cinq populations dont se com-
pose la grande famille moderne. Réciproquement, Toccidentalité de plus en plus prononcée du mouvement rénovateur est très propre à y faire prévaloir la régénération intellectuelle et morale sur une régénération temporelle qui présentera nécessairement de profondes variétés nationales. Une doctrine commune et des mœurs semblables, d'après un système uniforme d'éducation générale, dirigé et appliqué par un même pouvoir spirituel, voilà ce qui, dans tout TOccidenl, constitue maintenant le premier besoin social. A mesure qu'il sera satisfait, la réorganisation temporelle s'accomplira partout suivant les convenances de chaque nationalité, sans que celte juste diversité altère nullement l'unité fondamentale de la grande république positiviste, dont le lien systématique sera plus complet et plus durable que celui de la république catholique propre au moyen âge.
L'ensemble de la situation occidentale ne tend donc pas seulement à faire partout prévaloir désormais le mouvement philosophique sur l'agitatibn politique. En outre, il provoque spécialement l'avènement décisif de l'autorité spirituelle, qui seule peut conduire cette libre rénovation systématique des opinions et des mœurs avec toute la grandeur et l'uniformité convenables. L'antique préjugé révolutionnaire sur la confusion finale des deux puissances devient ainsi directement contraire aujourd'hui à la régénération sociale qu'il prépara jadis. D'une part, il fait prévaloir des habitudes de nationalité qui déjà devraient se subordonner aux inspirations d'occidentalité. En même temps, l'identité réelle de la crise exigeant partout une solution commune, il pousse à remplir cette condition d'homogénéité par une assimilation temporelle aussi perturbatrice que chimérique.
Quoique mon ouvrage fondamental ait soigneusement défini, d'après l'ensemble du passé, la composition de cette immense famille, l'extrême importance qu'acquiert
aujourd'hui une telle notion me détermine ici à motinr directement Ténumération méthodique de ses éléments essentiels.
1)3. — La République occidentale comprend la Francis l'Italie, V Espagne, V Angleterre et V Allemagne.
Depuis la chute de la domination romaine, la France
SI toujours constitué le centre nécessaire, non moins
social ((ue géographique, de ce noyau de rHumanité,
surtout i\ partir de Charlemagne. La seule opération
capitale que rOccident ait jamais accomplie de concert
s*cxr(Mita évidemment sous l'impulsion française, dans
les inrniorahles expéditions qui caractérisèrent la princi-
piilo phase du moyen âge. A la vérité, quand la décom-
pf)sitîon commune du régime catholique et féodal com-
mciK-îi à devenir systématique, le centre de rébrank-
mrnt orridental se trouva déplace pendant deux siècles.