Théorie du progrès '.matériel, physique, intellectuel
moral.
Sous cet aspect, le positivisme assigne pour but continu à toute notre existence, personnelle et sociale, le perfectionnement universel, d'abord de notre condition extérieure, et ensuite surtout de notre nature intérieure. Le premier genre de progrès nous est commun avec tous les animaux un peu élevés, dont chacun tend plus ou moins à améliorer sa situation matérielle. Malgré son infériorité propre, il constitue chez nous, d'après sa facilité plus grande, le début nécessaire du perfectionnement, qui ne saurait être vraiment goûté dans ses plus éminents degrés par des populations restées étrangères à-son mode le plus grossier. C'est ce qui motive le vif attrait qu'inspire aujourd'hui ce progrès matériel, où l'élite deThumanité sent d'ailleurs une impulsion spontanée vers de plus nobles améliorations, dont les adversaires systématiques n'osent jamais repousser cette involontaire séduction initiale. Au reste, notre anarchie mentale et morale, qui nous empêche d'organiser réellement aucun autre perfectionnement essentiel, explique, sans la justifier, l'importance exorbitante qu'on y attache maintenant. Quoi qu'il en soit, il n'est pas douteux que le second genre de progrès constitue seul le principal caractère de l'humanité, sauf la faible initiative qu'en offrent plusieurs animaux supérieurs, qui tendent en effet à
1J4 DISCOURS SUR l'ensemble
améliorer aussi leur propre nature sous les plus simples
aspects.
Ce perfectionnement vraiment humain embrasse à la . fois trois sortes d'améliorations, dont la difiBculté croît avec leur dignité et leur étendue, selon qu'eile concerne noire nature physique, intellectuelle, ou morale. Le premier degré, d'ailleurs très susceptible d'être décomposé suivant le même principe, se confond presque, à soix début, avec le simple progrès matériel. Mais, dans son ensemble, il offre beaucoup plus d'importance et aussi de difficulté, d'après son influence supérieure sur notre vrai bonheur. Nous gagnerions davantage, par exemple, au moindre accroissement de notre longévité, ou à une consolidation quelconquede notresanté, qu'au plus laborieux perfectionnement de nos rivières ou de nos véhicules artificiels, jamais équivalent aux avantages naturels de l'organisation des oiseaux. Toutefois, ce premier genre de progrès intérieur ne saurait être envisagé comme rigoureusement particulier à l'homme, puisque certains animaux en présentent des vestiges spontanés, surtout quant à la propreté, début naturel d'une telle série de perfectionnements.
L'humanité n'est donc bien caractérisée que par le progrès intellectuel et le progrès moral, dont l'animalité ne comporte qu'une certaine réalisation individuelle, sans aucun autre essor collectif que celui qui résulte de notre intervention continue. Ces deux degrés suprêmes du perfectionnement tolal présentent entre eux une inégalité de prix, d'extension, et de difficulté, analogue à celle qui règne entre les deux degrés inférieurs, en les appréciant toujours d'après leur influence réelle sur le bonheur humain, privé ou public. Notre amélioration mentale, scienlifique ou esthétique, soit quant à la capacité d'observation, soit pour l'aptitude inductive ou déductive, quand l'état social permet de l'utiliser digne-
ment, importe davantage à nos destinées, et d'ailleurs comporte un plus vaste essor que toutes les améliorations physiques, et, à plus forte raison, matérielles. Mais, d'après Texplication fondamentale indiquée au début de ce Discours, il est certain que la vraie félicité humaine dé{)end encore plus du progrès moral, sur lequel nous avons aussi plus d*empire, quoiqu'il soit plus difficile. Il n'y a pas d'amélioration intellectuelle qui pût, à cet égard, équivaloir, par exemple, à un accroissement réel de bonté ou de courage. Pour simplifier la conception précise de l'ensemble de noire existence personnelle ou sociale, on peut donc se borner à le représenter comme voué surtout au perfectionnement moral, qui participe à notre vrai bonheur d'une manière plus directe, plus complète, et plus certaine qu'aucun autre quelconque. Quoiqu'il ne puisse dispenser des précédents, qui doivent même lui servir de préparation graduelle, il est d'autant plus propre à une telle condensation que, par suite de cette connexité, il rappelle spontanément et stimule directement tous ceux-ci. Ainsi concentré, notre perfectionnement se rapporte surtout aux deux qualités morales qui importent le plus à la vie réelle, pour l'impulsion affective et la décision active, c'est-à-dire la tendresse et l'énergie, comme l'indique, dans toutes, nos langues occidentales, l'heureuse ambiguïté du mot cœur chez les deux sexes. Le régime positif tend nécessairement à les développer d'une manière plus directe, plus féconde, et plus soutenue, qu'aucune discipline antérieure. Son ensemble pousse fortement à la tendresse, en subordonnant à la sociabilité toutes nos pensées et nos affections, comme tous nos actes. Quant à l'énergie, il la suppose partout et l'inspire toujours, par l'élimination radicale de toute chimère oppressive, par le sentiment familier de notre vraie dignité, et par l'excitation continue de notre activité, individuelle ou collective. Notre
propre initiatioa à cette existence finale constitue, cet aspect, une preuve décisive, en obligeant chacun de nous à surmonter des terreurs qui jadis ébranlaient les plus fiers courages.
Telle est donc l'échelle fondamentale du perfectionnement humain, d'abord matériel, puis physique, ensuite intellectuel, enfin et surtout moral. Ces quatre degrés essentiels comporteraient tous, d'après la même règle, des décompositions secondaires, d'où résulteraient entre L-ttx beaucoup de transitions normales. Quoiqu'il faille les écarter ici, il importe d'y concevoir le principe philosophique de toute cette analyse comme identique à celui de la vraie hiérarchie encyclopédique, d'après la généralité et la complication des phénomènes. Les deux ordres se correspondraient avec exactitude s'ils étaient développés de la même manière. Ils ne semblent diirérer que d'après l'obligation de spécifier davantage lenr partie inférieure pour le but scientifique, et leur partie supérieure pour l'usage social. Mais cette double échelle du vrai et du bon aboutit toujours à la même conclusioD, soit en plaçant le point de vue social au-dessus de toifi les autres, soit en faisant consister le souverain t^^ dans l'amour universel.
Cette appréciation systématique de la devise fom mentale résume l'indication directe par laquelle je de^ ici caractériser la réorganisation spirituelle qui coq litue la principale destination de la nouvelle philoiM phie. On peut ainsi sentir comment le positivisme r à la fois les plus nobles tentatives sociales du* catlt cisme au moyen âge et les plus éminentes conditiona4 grand programme de la Convention. En s'appropria définitivement les mérites opposés qui appartïnrç d'abord à l'esprit catholique et à l'esprit révolutionnai il assure la désuétude simultanée de la théologie etfl la métaphysique, qui peuvent s'éteindre sans dang|
quand leurs offices contraires se trouvent mieux remplis par une même doctrine finale. La séparation normale des deux puissances élémentaires devait surtout déterminer cette fusion et cette épuration indispensables, puisqu'elle fut le principal objet de ce long antagonisme préparatoire.