Indications politiques. Régime de transition
Gouvernement provisoire.
Ayant assez défini la régénération mentale et morale qui doit caractériser, dans tout TOccident, la seconde partie de la grande révolution, il me reste à indiquer les relations nécessaires de ce mouvement philosophique avec l'ensemble de la politique actuelle. Quoique révolution du positivisme soit, au fond, indépendante des tendances sociales représentées aujourd'hui par les débris des doctrines antérieures, la marche générale des événements peut exercer sur elle une réaction qu'il importe de prévoir. Réciproquement, sans que la nouvelle doctrine puisse encore modifier beaucoup le milieu correspondant, elle, y peut déjà réaliser des améliorations qu'il faut signaler. Sous ces deux aspects, ce traité contiendra un soigneux examen du caractère qui convient à la transition finale pour faciliter autant que possible l'avènement de l'avenir normal déterminé par la vraie science sociale. Cette seconde partie de mon introduction générale serait donc incomplète si je n'y joignais enfin la suffisante indication d'une telle politique provisoire, qui doit durer jusqu'à ce que la doctrine rénovatrice ait librement obtenu un ascendant décisif.
Le principal caractère de cette politique est aussitôt déterminé par sa destination temporaire. Aucune institation finale ne saurait surgir tant que persistera l'anarchie actuelle des opinions et des mœurs. Jusqu'à ce que dé fortes convictions et des habitudes systématiques
118 DISCOURS son lI
aient librement prévalu envers tous les cas essentiels de la vie sociale, il n'y aura de véritable avenir que pour les di\^rses mesures propres à faciliter cette reconstruction fondamentale. Toutes les autres tentatives resteront nécessairement éphémères, comme l'expérience l'a déjà tant confirmé, malgré le vain espoir de leurs auteurs, même appuyé d'un premier entraînement populaire.
Cette inévitable condition de notre situation révolutionnaire n'a encore été dignement sentie que par l'admirable assemblée qui dirigea l'ébranlement républicain. De tous les pouvoirs qui, depuis deux générations, s'efforcent de guider nos destinées, la Convention a seule su éviter l'orgueilleuse illusion politique de bâtir directement pour l'éternité, sans attendre aucune fondation intellectuelle et morale. Aussi elle seule a laissé des traces vraiment profondes, dans les esprits comme dans les cœurs. Par cela même que ses grandes mesures furent ouvertement provisoires, sans excepter celles qui concernaient plutôt l'avenir que le présent, elles se trouvèrent en harmonie spontanée avec le milieu qu'elles devaient modifier. Tout vrai philosophe éprouvera toujours une respectueuse admiration pour cette sagesse instinctive, qui non seulement n'était secondée par aucune théorie réelle, mais avait à combattre sans cesse la métaphysique décevante à travers laquelle devaient penser les seuls hommes d'état vraiment éminents dont l'Occident puisse s'honorer depuis la mort du grand Frédéric. Cette supériorité serait d'ailleurs inexplicable si les impérieuses nécessités qui l'exigèrent n'en avaient aussi secondé beaucoup l'essor, soit en manifestant mieux l'impossibilité actuelle d'aucun régime définitif, soit en contenant les anarchiques illusions de la doctrine officielle par l'énergique concentration politique qui pouvait seule empêcher une invasion rétrograde. Quand ce besoin salutaire cessa de prévaloir, ta grande assem-
blée subit, à son tour, quoique beaucoup moins que sa devancière, le vulgaire entraînement métaphysique vers la constitution abstraite et totale d'un prétendu état final, dont la durée ne s'étendit pas même jusqu'au terme assigné d'abord au régime provisoire qui immortalise la première moitié de son règne.
D'après son institution primitive, ce gouvernement révolutionnaire ne devait cesser qu'au moment de la paix générale. Mais, s'il avait pu fournir une telle carrière, on eût probablement été conduit à le prolonger davantage, en reconnaissant l'impossibilité réelle d'établir alors un régime définitif. Cette politique exceptionnelle ne fut, sans doute, motivée que par l'urgence de la situation, comme indispensable à notre grande défense nationale. Néanmoins, outre cette nécessité temporaire, qui devait absorber toute autre considération, il existait un motif plus profond et plus durable, qu'aurait pu seule manifester une théorie historique alors impossible. Il consistait dans la nature purement négative de la métaphysique dominante, d'où résultait le manque total des bases intellectuelles et morales qu'exigeait une vraie reconstruction politique. Quoique méconnue, cette immense "lacune fut, au fond, la principale source de l'ajournement nécessaire du régime définitif. L'avènement de la paix l'aurait bientôt signalée, puisqu'elle était déjà appréciée, dans le camp opposé, par des esprits étrangers aux justes préoccupations de la lutte républicaine. Elle se trouva surtout dissimulée sous l'inévitable illusion initiale qui attribuait une véritable aptitude organique aux doctrines purement critiques élaborées pendant la génération précédente. Quand ce triomphe même de la métaphysique révolutionnaire rendit évidente sa nature essentiellement anarchique, la tendance aux constructions finales devint l'origine nécessaire de la grande rétrogradation dont les diverses phases rem-