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La réorganisation spirituelle doit précéder la

réforme temporelle.

Un tel caractère persiste encore assez pour que notre situation révolutionnaire continue aujourd'hui à interdire toute immédiate réorganisation temporelle, sous peine de semblables tendances rétrogrades, qui désormais se trouveraient en même lemps anarchiques. Quoique le positivisme ait déjà posé les bases philosophiques du vrai régime final, ces nouveaux principes sont encore si peu développés, et surtout si mal appréciés, qu'ils ne peuvent nullement diriger la vie politique proprement dite. Jusqu'à ce qu'ils aient librement prévalu dans les esprits et dans les cœurs, ce qui exige au moins une génération, ils ne sauraient présider à l'avènement graduel des institutions finales. On ne peut aujourd'hui élaborer directement que la réorganisation spirituelle, qui, malgré ses hautes difficultés, est devenue enHn aussi possible qu'elle était déjà urgente. Quand elle sera assez avancée, elle déterminera peu à peu une véritable régénéralion temporelle, qui, tentée trop tôt, ne pourrait aboutir qu'à de nouvelles perturbations. Sans doute, ces troubles ne comportent plus autant de gravité politique qu'auparavant, par suite même de notre profonde anarchie spirituelle, qui empêche la prépondérance de toutes véritables convictions, à la fois fixes et communes. Les seules doctrines qui en aient suscité d'énergiques sont irrévocablement énervées, depuis qu'une irrécusable expérience, suivie d'une discussion décisive, a démontré partout l'impuissance organique et la tendance subyer-

sive de la métaphysique révolutionnaire. Affaiblie par les concessions théologiques que lui arrache Tirrésistible obligation de construire, elle ne peut plus inspirer qu'une politique toujours flottante entre la rétrogradation et l'anarchie, ou plutôt devenue à la fois oppressive et subversive, par le besoin de comprimer un milieu social devenu presque aussi antipathique au règne de la métaphysique qu*à celui de la théologie. Mais, quoique cette discordance radicale doive dissiper aujourd'hui toute inquiétude sérieuse de profondes perturbations politiques, désormais impossibles faute de passions suffisantes, les tendances empiriques vers la construction immédiate d'un régime définitif peuvent encore, outre leur stérilité nécessaire, susciter de fâcheux désordres, surtout partiels. Le calme intérieur ne repose maintenant, comme la paix extérieure, que sur Tinsuflisance des forces perturbatrices, par une suite naturelle de l'extension même du mouvement de décomposition, sans qu'il existe d'ailleurs, en l'un ou l'autre cas, aucune garantie directe et normale. Cette étrange situation persistera nécessairement autant que l'interrègne intellectuel et moral, qui interdit encore toute véritable communion de principes et même de sentiments, seule propre à fonder, sous ce double aspect, une sécurité réelle et complète. Quoique la spontanéité de cet équilibre passager le rende moins précaire qu'il ne doit le sembler, il suscite naturellement, au dedans et même au dehors, de fréquentes alarmes, qui, toujours pénibles, entraînent souvent de funestes réactions pratiques. Or toute tentative d'immédiate reconstruction temporelle, loin de pouvoir améliorer une telle situation, ne tend jamais qu'à l'aggraver beaucoup, en ranimant artificiellement des doctrines épuisées, qu'il faudrait abandonner à leur extinction spontanée. Leur vain réveil officiel ne saurait aboutir qu'à altérer, chez le public et même parmi les

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penseurs, la liberté d'esprit indispensable au paisible avènement des vrais principes définitifs.

Ainsi, malgré, la paix, notre nouvelle politique républicaine doit être, autant que Tancienne, essentiellenient provisoire, vu la persistance de Tinterrègne spirituel. Ce caractère temporaire doit même s'y marquer davantage, puisqu'il n'existe plus aucune grave illusion sur la valeur organique de la métaphysique officielle, à laquelle le besoin de formules quelconques procure seul aujourd'hui, faute d'une véritable doctrine sociale, une apparente résurrection, qui forme un contraste décisif avec l'absence totale de convictions systématiques chez la plupart des esprits actifs. L'illusion, d'abord inévitable, qui fit employer comme organiques des principes purement critiques^ ne comporte pas de renouvellement sérieux. Il suffirait, pour se rassurer à cet égard, de considérer l'universel ascendant des mœurs industrielles, des goûts esthétiques, et des tendances scientifiques, dont la triple influence spontanée est inconciliable avec la prépondérance sociale des dogmes métaphysiques, tant idéologiques que psychologiques. On doit peu craindre l'entraînement naturel qui nous ramène aujourd'hui vers la première partie de la révolution, afin de retremper le sentiment familier de notre marche républicaine, en nous hâtant d'oublier la longue réaction rétrograde et la halte équivoque qui nous séparent de l'ébranlement initial, auquel se lieront, d'une manière de plus en plus directe, les souvenirs définitifs de l'Humanité. Tout en satisfaisant ce juste besoin, l'instinct public ne tardera pas à sentir que, dans cette grande époque, nous ne devons voir d'autre objet essentiel d'imitation actuelle que l'admirable sagesse par laquelle la Convention, pendant sa phase progressive, apprécia la nécessité d'une politique éminemment provisoire, en réservant à de meilleurs temps la reconstruction défini^

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tive. Il y a lieu d'espérer que toute nouvelle tentative solennelle de constitution abstraite déterminera bientôt, en France, et par suite dans tout l'Occident, une irrévocable conviction générale de la profonde inanité de tels essais. Ce dernier effort d'une métaphysique expirante s'accomplira d'ailleurs sous le paisible ascendant d'une pleine liberté de discussion, chez une population non moins sceptique envers les entités politiques que pour les ipystères chrétiens. Aucun des essais antérieurs ii'avait pu rencontrer une situation aussi défavorable à des doctrines qui ne comportent pas de vraies démonstrations, seule source désormais possible d'une foi durable. Si donc une nouvelle élaboration constitutionnelle s'accomplit avec toute la maturité convenable, la raison publique l'aura peut-être discréditée avant même qu'elle soit achevée, sans permettre seulement à son règne officiel la courte durée moyenne des constitutions précédentes. Toute tentative légale pour restreindre, à ce sujet, la liberté de discussion, n'aboutirait qu'à mieux assurer cette conséquence naturelle de notre situation mentale et sociale.

46. — Rôle du gouvernement pendant V interrègne spirituel: assurer V ordre matériel, garantir la liberté de la parole et de la discussion.

La nécessité qui nous prescrit une politique purement provisoire, tant que durera l'interrègne spirituel, détermine aussi la vraie nature de ce régime transitoire. Si le gouvernement révolutionnaire de la Convention s'était prolongé jusqu'à la paix générale, on Teût sans doute maintenu encore, mais en changeant son principal caractère, d'après le nouveau besoin qui l'exigeait. Tant que la lutte nationale avait persisté, il dut consister en une énergique dictature, à la fois spirituelle et temporelle, qui ne différait de celle propre à la royauté déchue

que par Tintensité supérieure résultée de son génie éminemment progressif, qui seul la distinguait d'une véritable tyrannie. Mais la paix eût fait inévitablement cesser cette entière concentration politique, sans laquelle aurait avorté noire défense républicaine. Le régime provisoire n'étant plus prescrit que par l'absence des vrais principes sociaux, il aurait dû se concilier avec une pleine liberté d'exposition et de discussion, jusqu'alors impossible et même dangereuse, mais devenue ainsi la condition nécessaire de l'élaboration et de l'installation d'une nouvelle doctrine universelle, seule base solide de la régénération finale.

Cette hypothétique transformation du gouvernement révolutionnaire proprement dit doit aujourd'hui se réaliser dans la politique exceptionnelle qui convient à la république française, renaissant au milieu d'une paix générale désormais inaltérable, et au sein d'une profonde anarchie spirituelle. Les indignes héritiers de la Convention firent dégénérer en une tyrannie rétrograde la dictature progressive que l'ensemble de la situation lui avait conférée. Sous la dernière phase de la longue rétrogradation, cette concentration totale fut radicalement énervée par l'opposition légale du pouvoir local. Quoique le pouvoir central ;prétendit toujours à l'omnipotence officielle, l'inévitable essor de la liberté d'examen neutralisait de plus en plus sa vaine domination spirituelle, en lui laissant seulement la prépondérance temporelle qu'exigeait l'ordre public. Pendant la halte qui suivit la réaction rétrograde, la dictature, même temporelle, fut légalement dissoute par le démembrement du pouvoir central au profit du pouvoir local. Tous deux renoncèrent tacitement à diriger la réorganisation spirituelle, pour se consacrer surtout au maintien de plus en plus difficile de l'ordre matériel, au milieu d'une pleine anarchie mentale, qu'aggravait alors le honteux empirisme d'après

lequel on prétendait fonder, sur les intérêts seuls, un régime dépourvu de toute base morale. Le caractère progressif nécessairement propre à notre république procure sans doute à ses deux éléments temporels un surcroit naturel d'intensité qui naguère eût soulevé d'insurmontables répugnances. Mais chacun d'eux commettrait une faute immense, s'il tentait aujourd'hui de reconstruire, sous une forme quelconque, la dictature passagère de la Convention. Quoique cette tentative ne comportât aucun succès réel, elle pourrait susciter de graves perturbations, qui désormais seraient à la fois anarchiques et rétrogrades, comme l'est irrévocablement la métaphysique discréditée qu'on y appliquerait.

L'absence totale de convictions fixes et communes ne permet donc maintenant qu'une politique purement provisoire, essentiellement bornée à l'ordre matériel : en même temps, l'heureuse nature de la situation, intérieure et extérieure, n'exige pas davantage pour seconder la grande rénovation mentale et morale qui doit caractériser le régime définitif. En écartant à jamais le mensonge officiel par lequel la monarchie constitutionnelle prétendait s'ériger en dénoûment final de la grande révolution, notre république ne peut proclamer, comme irrévocable, que son seul principe moral, Tenlière prépondérance continue du sentiment social, vouant directement au bien commun toutes les forces réelles. Telle est aujourd'hui l'unique maxime vraiment définitive, sans qu'on ait aucun besoin de l'imposer, parce qu'elle résulte spontanément des tendances universelles, qui ne permettent à personne de la contester, depuis que tous lea préjugés contraires sont radicalement détruits. Mais, quant aux doctrines, et par suite aux institutions, propres à organiser ce règne direct de la sociabilité universelle, notre république reste essentiellement indéterminée, et comporte beaucoup de régimes différents. Il

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n'y a de poHiiquenient irrévocable que l'enlière aboIHîoa de la royauté, qui, sous une forme quelconque, consliluait depuis longtemps en France, et même à de moindres degrés, dans tout l'Occident, le symbole d& la rétrogradation.

Cette solennelle prépondérance dn sentiment social, principal mérile de l'état républicain, repousse directement aujourd liui toule prétention immédiate au régime définitif, comme contraire à la consciencieuse recherche d'une solution réelle, qui suppose d'abord des conditions systématiques, dont les débris actuels des doctrines antérieures ne sauraient deviner la source. En demandant que la réorganisation intellectuelle et morale soit désormais livrée sincèrement à la libre concurrence de tous les penseurs, les vrais philosophes parleront ainsi au nom même de la république, profondément intéressée aujourd'hui à empêcher l'oppressive consécration d'aucune croyance officielle. Un tel appui sera beaucoup plus efficace pour garantir la pleine liberté philosophique contre la vicieuse exagération du mouvement politique, que ne pouvait l'être, pendant la halte, la résistance instinctive d'un pouvoir rétrograde. Cette répugnance, énergique mais aveugle, à l'élaboration immédiate des institutions, se trouvera désormais remplacée très heureusement par l'accroissement naturel d'une sage indifTérence publique, d'après l'inévitable avortement des tentatives discordantes propres aux diverses utopies métaphysiques. La nouvelle situation n'offrirait de vrai danger philosophique que par sa tendance à détourner le public, et même les penseurs, de toute méditation forte et prolongée, pour se livrer aussitôt à des essais pratiques, fondés seulement sur une appréciation superficielle et précipitée. Il faut avouer que notre disposition actuelle serait radicalement incompatible avec l'élaboration primitive de la doctrine régé-

nératrice, si cette fondation ne s'était déjà accomplie sous l'équilibre compressif, qui seul y vouait profondément notre faible intelligence, depuis que la rétrogradation politique n'était plus assez intense pour empêcher Tessor philosophique. Mais la conception originale a définitivement surgi sous la dernière phase rétrograde ; elle s'est ensuile développée, et même propagée, pendant la halte parlementaire. Là nouvelle philosophie se présente aujourd'hui pour guider le progrès social, à jamais redevenu prépondérant. Ces dispositions passagères, qui euissent entravé sa création, sont loin d'être défavorables à son appréciation, pourvu que ses organes essentiels sachent toujours éviter dignement la séduction vulgaire qui entraîne aujourd'hui tant de penseurs vers la carrière temporelle. Seule apte à bien apprécier l'inanité nécessaire et le danger radical des diverses utopies qui se disputent la présidence de la réorganisation finale, la philosophie positive aura bientôt détourné le public de cette vaine agitation politique, pour concentrer l'attention universelle vers la rénovation totale des opinions et des mœurs.

Pendant que la situation républicaine assure au positivisme la pleine liberté qu'exige son office actuel, elle peut être conçue, sous un autre aspect, comme commençant déjà l'état normal, en déterminant peu à peu Findépendance fondamentale du nouveau pouvoir spirituel envers tout pouvoir temporel, local ou central. Non seulement le gouvernement proprement dit sera bientôt forée d'avouer son impuissance à prononcer sur une doctrine générale qui exige un ensemble de hautes études scientifiques auxquelles nos hommes d'état sont naturellement étrangers. Mais, en outre, les perturbations stiscitées par les ambitieuses illusions d'une métaphysique incapable d'apprécier la société actuelle, détermineront le public à ne plus accorder sa confiance qu'aux

penseurs qui renonceront à toute élévation politiqiie pour se vouer solennellement à leur destination philosophique. Ainsi, la séparation normale des deux puissances élémentaires, systématisée dans le positivisme , émanera de plus en plus de notre situation républicaine; qui semble d*abord nous en détourner d'après la séduisante facilité des applications immédiates. Quoique nos préjugés révolutionnaires paraissent encore nous éloigner beaucoup de ce grand principe social, l'expérience y conduira bientôt le gouvernement et le public pour garantir à la fois Tordre et le progrès» également menacés désormais par toutes les utopies métaphysiques. Tous les penseurs sincères seront même entraînés à surmonter l'aveugle répugnance qu'il leur inspire, en reconnaissant que, s'il condamne leur vaine ambition politique^ il leur ouvre une immense carrière de noble ascendant moral. Outre sa haute destination sociale, cette nouvelle voie peut seule réaliser les justes prétentions personnelles de la vraie dignité philosophique, souvent compromise: aujourd'hui dans leurs triomphes temporels.

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