‹ Discours Sur L'ensemble Du PositivismeChapitre 54 sur 225 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

comportent, au fond, beaucoup d'affinité intellectuelle et morale. Les deux genres d'esprit présenteront de plus en plus le même instinct de la réalité, une semblable prédilection pour l'utilité et une égale tendance à subordonner les pensées de détail aux vues d'ensemble. De part et d'autre, se développeront aussi les généreuses habitudes d'une sage imprévoyance naturelle, et un pareil dédain des grandeurs temporelles; du moins quand les vrais philosophes auront formé, par le commerce des dignes prolétaires, leur propre caractère définitif. Lorsque ces sympathies fondamentales pourront assez éclater, on sentira que chaque prolétaire constitue, à beaucoup d'égards, un philosophe spontané, comme tout philosophe représente, sous divers aspects, un prolétaire systématique. Ces deux classes extrêmes offriront d'ailleurs des dispositions équivalentes envers la classe intermédiaire, qui, siège nécessaire de la prépondérance temporelle, tient sous sa dépendance normale leur commune existence pécuniaire.

Toutes ces affinités résultent naturellement des positions et des destinations respectives. Si elles sont encore peu prononcées, cela tient surtout à l'absence actuelle d'une véritable classe philosophique, dont à peine il existe déjà quelques types isolés. Quoique les vrais prolétaires soient heureusement beaucoup moins rares, c'est seulement en France, ou plutôt à Paris, qu'ils ont pu surgir dignement, affranchis de toute croyance chimérique et de tout vain prestige social. C'est uniquement là qu'on peut sentir l'intime réalité de l'appréciation indiquée ci 'dessus.

52. — La condition du prolétaire favorise la culture des sentiments généreux et des idées générales.

On voit alors que les occupations journalières ()u pro-

létaire sont beaucoup plus favorables à l'exercice philosophique que celles des classes moyennes, parce qu'elles n'absorbent point assez pour empêcher des contemplations suivies, même pendant le travail pratique. Ce loisir mental est moralement facilité par l'absence naturelle de responsabilité ultérieure: la position du travailleur le préserve spontanément des ambitieux calculs qui inquiètent sans cesse l'entrepreneur. Le caractère propre des méditations respectives résulte même de cette double diversité, qui invite l'un aux conceptions générales et l'autre aux vues spéciales. Pour le digne prolétaire, le régime de la spécialité dispersive, tant prôné maintenant, se présente directement sous son vrai jour, c'està-dire comme abrutissant, parce qu'il condamnerait son esprit à un exercice tellement misérable qu'il ne prévaudra jamais chez nous, malgré les empiriques instances de nos économistes anglomanes. Au contraire, cette spécialisation exclusive et continue doit sembler beaucoup moins dégradante, ou plutôt elle paraît devenir indispensable chez l'entrepreneur, et même chez le savant, en s'appliquant à des sujets qui absorbent davantage les médiocres intelligences, à moins qu'une saine éducation n'y ait développé le goût et l'habitude des généralités abstraites.

Mais le contraste moral entre les deux modes d'existence pratique est encore plus décisif que leur contraste intellectuel. La fierté qu'inspirent ordinairement les succès temporels est, au fond, peu justifiée par le genre de mérite que suppose réellement l'acquisition, même pleinement légitime, de la grandeur ou de la richesse.. Ceux qui font plus de cas des qualités intrinsèques que des résultats effectifs, reconnaissent aisément que les triomphes pratiques, industriels comme militaires, dépendent surtout du caractère, et non de l'esprit ni du cœur. Ils exigent principalement la combinaison d'un certain

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