PREMIÈRE PARTIE
d'abord des impulsions matérielles , et longtemps bornée aux études inorganiques, la positivité ne reste , d'ordinaire , antipathique au sentiment que faute d'être encore devenue assez complète et assez systématique. En s'étendant aux spéculations sociales , qui doivent former son principal domaine , elle y perd nécessairement les divers vices propres à sa longue enfance. Par suite même de sa réalité caractéristique , la nouvelle philosophie se trouve entraînée à devenir encore plus morale qu'intellectuelle , et à placer dans la vie affective le centre* de sa propre systématisation , pour représenter exactement les droits respectifs de l'esprit et du cœur dans la véritable économie de la nature humaine , soit individuelle , soit collective. L'élaboration des questions sociales la conduit aujourd'hui à dissiper radicalement les orgueilleuses illusions inhérentes à sa préparation scientifique, quant à la prétendue suprématie de l'intelligence. Sanctionnant l'expérience universelle , encore mieux que ne put le faire le catholicisme le positivisme explique pourquoi le bonheur privé et le bien public dépendent beaucoup plus du cœur que de l'esprit. Mais, en outre, l'examen direct de la question de systématisation le conduit à proclamer que l'unité humaine ne peut résulter que d'une juste prépondérance du sentiment sur la raison et même sur l'activité.
Notre nature étant caractérisée à la fois par l'intelligence et par la sociabilité , l'unité semble d'abord pouvoir s'y établir d'après deux modes différents, selon que la suprématie y appartient à l'un ou à l'autre attribut. Il n'existe pourtant qu'un seul mode de systématisation, parce que les deux attributs ne sont point, à beaucoup près, également susceptibles de prévaloir. Soit que l'on considère la nature propre de chacun d'eux ou que l'on compare leurs énergies respectives , on peut clairement reconnaître que l'intelligence ne comporte réellement d'autre destination durable que de servir la sociabilité. Quand , au lieu
de s'en constituer dignement le principal ministre, elle aspire à la domination, elle ne parvient jamais à réaliser ses orgueilleuses prétentions , qui ne peuvent aboutir qu'à une désastreuse anarchie.
Même dans la vie privée, il ne peut régner entre nos diverses tendances une harmonie continue que par l'universelle prépondérance du sentiment qui nous inspire la volonté sincère et habituelle de faire le bien. Ce penchant est, sans doute, comme tout autre, essentiellement aveugle, et il a besoin du secours de la raison pour connaître les vrais moyens de se satisfaire, de même que l'activité lui devient ensuite indispensable pour les appliquer. Mais l'expérience journalière prouve néanmoins qu'une telle impulsion constitue, en effet, la principale condition du bien , parce que , d'après le degré ordinaire d'intelligence et d'énergie que présente notre nature, cette stimulation soutenue suffit pour diriger avec fruit les recherches de l'une et les entreprises de l'autre. Privées d'un tel mobile habituel , toutes deux s'épuiseraient nécessairement en tentatives stériles ou incohérentes, et retomberaient bientôt dans leur torpeur initiale. Notre existence morale ne comporte donc une véritable unité qu'autant que l'affection domine à la fois la spéculation et l'action.
Quoique ce principe fondamental convienne beaucoup à la vie individuelle, c'est la vie publique qui en manifeste le mieux l'irrécusable nécessité. Ce n'est pas que la difficulté y change réellement de nature, ni qu'elle y exige de nouvelles solutions : mais elle y parvient à un degré bien plus appréciable, qui ne permet aucune incertitude sur les moyens. L'indépendance mutuelle des divers êtres qu'il faut alors rallier montre clairement que la première condition de leur concours habituel consiste dans leur propre disposition à l'amour universel. Il n'y a pas de calculs personnels qui puissent ordinal-