PREMIÈRE PARTIE
lions : ces deux données générales permettent seules de caractériser et de circonscrire notre sage intervention. La critique positive de la nature constituera donc toujours une importante attribution delà saine philosophie, quoique l'intention antithéologique qui l'inspira d'abord ait déjà cessé d'offrir aucun intérêt majeur, par suite même de son irrévocable elficacité. Sans s'occuper d'une lutte quelconque, on concevra désormais un tel examen comme destiné à mieux poser l'ensemble de l«j question humaine. Il se lie directement au but continu de toute notre existence dans le régime positif, puisque le perfectionnement suppose d'abord l'imperfection. Cette connexité générale devient surtout nécessaire envers notre propre nature, car la vraie moralité exige un profond sentiment habituel de nos vices spontanés.
Toutes ces indications caractérisent assez la condition fondamentale d'après laquelle la grande systématisation humaine, sans cesser d'être essentiellement affective par son principe subjectif, doit finalement dépendre d'une opération spéculative, seule capable de lui fournir une base objective, en la liant à l'ensemble de l'économie extérieure dont l'humanité subit et modifie l'empire. Malgré les difficultés propres à une telle explication, elle suffît au but de ce discours, simple prélude d'un traité complet. Elle fait directement apprécier le nœud essentiel de la synthèse positiviste, comme consistant à découvrir la vraie théorie de l'évolution humaine, à la fois individuelle et collective. Car, toute ébauche décisive sur ce sujet final complète aussitôt la notion générale de l'ordre naturel, et l'érigé nécessairement en dogme fondamental d'une systématisation universelle, graduellement préparée par l'ensemble du mouvement moderne. Le concours spontané dos travaux scientifiques propres aux deux derniers siècles ne laissait, à cet égard, de lacune capitale qu'envers les phénomène.^
moraux et surtout sociaux. En y démontrant aussi Texistence de lois invariables, par une première coordination totale du passé humain , la raison moderne termine sa laborieuse initiation , et dès lors elle construit son régime final, en s'élevant ainsi au seul point de vue qui puisse tout embrasser.
Tel fut le double but de l'élaboration fondamentale par laquelle, de l'aveu des principaux penseurs actuels, j'ai complété et coordonné l'ensemble de la philosophie naturelle, en établissant la loi générale de l'évolution humaine , tant sociale qu'intellectuelle. Je ne dois pas revenir ici sur cette grande loi, qui déjà n'est plus contestée, et qui d'ailleurs trouvera sa place dogmatique dans le troisième volume de ce nouveau traité. Elle proclame, comme on sait , le passage nécessaire de toutes nos spéculations quelconques par trois états successifs : d'abord , l'état théologique, où dominent franchement des fictions spontanées, qui ne comportent aucune preuve ; ensuite , l'état métaphysique, que caractérise surtout la prépondérance habituelle des abstractions personnifiées ou entités; et enfin , l'état positif, toujours fondé sur une exacte appréciation de la réalité extérieure. Le premier régime, quoique purement provisoire, constitue partout notre unique point de départ ; le troisième , seul définitif, représente notre existence normale; quant au second, il ne comporte qu'une influence modificatrice ou plutôt dissolvante, qui le destine seulement à diriger la transition de l'une à l'autre constitution. Tout commence, en effet, sous l'inspiration théologique , pour aboutir à la démonstration positive , en passant par Targumentation métaphysique. C'est ainsi qu'une même loi générale nous permet désormais d'embrasser à la fois le passé , le présent et l'avenir de l'humanité.
A cette loi de filiation , mon Système de philosophie positive a toujours associé la loi de classement dont l'application dynamique fournit le second élément indispensable de ma théorie d'évo-
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ïalion,en déterminant l'ordre nécessairti suivant lequel nos diverses conceptions participent à chaque phase successive. On sait que cet ordre est réglé par la généralité décroissante des phénomènes correspondants, ou, ce qui revient au même, par leur complication croissante : de là résulte leur dépendance spontanée envers tous ceux qui sont plus simples et moins spéciaux. La hiérarchie fondamentale de nos spéculations réelles consiste ainsi dans leur classement naturel en six catégories élémentaires : mathématique, astronomique, physique, chimique, biologique, et enfin sociologique, dont chacune subit avant la suivante les différents degrés essentiels de l'évolution totale , laquelle ne pourrait otTrir qu'un caractère vague et confus sans l'usage continu d'une telle classification.
Une théorie formée par l'intime combinaison de cette loi statique avec la loi dynamique semble d'abord ne concerner que le mouvement intellectuel de l'humanité. Mais les explications indiquées ci-dessus nous garantissent d'avance son aptitude nécessaire à embrasser aussi le développement social, dont la marche générale a dû toujours dépendre de celle de nos conceptions élémentaires sur l'ensemble de l'économie naturelle. La partie historique de mon grand ouvrage a démontré , en effet, la correspondance continue entre l'évolution active et l'évolution spéculative, dont le concours naturel devait régler l'évolution affective. Cette extension décisive delà théorie fondamentale exige seulement qu'on y joigne un dernier complément essentiel , directement relatif à l'essor temporel de l'humanité. Il consiste, comme on sait, dans la succession nécessaire des divers caractères principaux de l'activité humaine , d'abord conquérante , ensuite défensive , et enfin industrielle. Leur solidarité naturelle avec la prépondérance respective de lesprit Ihéologique , de l'esprit métaphysique, et de l'esprit positif, ?xplique aussitôt l'ensemble du passé, en systématisant sans ef-
fort la seule conception historique qui soit spontanément sanctionnée par la raison publique , c'est-à-dire la distinction générale entre l'antiquité, le moyen âge, et l'état moderne.
Pour fonder enfin la vraie science sociale, il suflisait donc d'établir irrévocablement cette théorie d'évolution, en combinant, avec la loi dynamique qui la caractérise , d'abord le principe statique qui la consolide, et ensuite l'extension temporelle qui la complète. Cette fondation décisive achève de constituer l'ensemble de la philosophie naturelle, en écartant à jamais la distinction provisoire qui, depuis Aristote et Platon , la séparait profondément de la philosophie morale. L'esprit positif, si longtemps borné aux plus simples phénomènes inorganiques , termine alors sa difficile initiation, en s'étendant jusqu'aux spéculations les plus compliquées et les plus importantes, désormais affranchies de tout régime théologique ou métaphysique. Toutes nos conceptions réelles étant ainsi devenues homogènes, l'unité spéculative tend aussitôt à s'établir spontanément , de manière à fournir une solide base objective à la systématisation totale qui constitue le but caractéristique de la vraie philosophie, jusqu'ici restée impossible faute d'éléments suffisants.
On sentira comment la principale difficulté de cette synthèse définitive consistait, j'ose le dire, dans la découverte de ma théorie fondamentale de l'évolution humaine, si l'on considère qu'une telle théorie, en môme temps qu'elle complète et coordonne cette base objective , la subordonne spontanément au principe subjectif, qui doit toujours diriger l'ensemble de la construction philosophique. En appréciant ainsi l'ordre universel , l'intelligence, trop fière d'un office indispensable qu'elle seule peut rempHr, est souvent disposée à méconnaître sa destination nécessaire au service continu de la sociabilité ; elle tend à suivre librement sa pente naturelle vers les divagations spéculatives, tant fortifiées aujourd'hui par les habitudes em-