PREMIÈRE PARTIE
leur théorie pût jamais s'établir par la seule déduction. La systématisation spéculative ne peut directement embrasser que ces contemplations simples , qui deviendront ensuite le fondement rationnel des contemplations composées. Quand même celles-ci , par leur complication supérieure , ne comporteraient jamais une pleine coordination , l'unité théorique pourrait se borner aux premières , sans rester au-dessous de sa vraie destination , comme base objective de la grande synthèse humaine. Car, ce fondement abstrait nous permettrait déjà d'introduii'e partout, à un certain degré, la marche déductive, de manière à lier assez toutes nos pensées quelconques pour rendre possible une suffisante systématisation habituelle de nos sentiments et de nos actes, suivant le but de la saine philosophie. L'étude abstraite de l'ordre extérieur nous offre donc la seule synthèse qui soit vraiment indispensable à l'élaboration directe de l'unité totale. Elle constitue , en elle-même , un fondement suffisant de l'ensemble de notre sagesse , qui y trouve cette philosophie première, si confusément demandée par Bacon comme base nécessaire du régime normal de l'humanité. Quand nous avons coordonné toutes les lois abstraites des divers modes généraux d'activité réelle , l'appréciation effective de chaque système particulier d'existence cesse aussitôt d'être purement empirique , quoique la plupart des lois concrètes nous restent encore inconnues. Cela est surtout sensible envers le cas le plus difficile et le plus important : car il nous suffit^ évidemment , de connaître les principales lois , statiques et dynamiques , de la sociabilité , pour systématiser convenablement toute notre existence publique et privée , de manière à perfectionner beaucoup l'ensemble de nos destinées. Si la philosophie atteint un tel but , ce qui déjà n'est plus douteux , on devra peu regretter qu'elle ne puisse assez expliquer tous les régimes sociaux que le temps et l'espace présentent à nos
contemplations. Disciplinée par le vrai sentiment , la raison moderne saura désormais régler sagement une curiosité indéfinie , qui consumerait en recherches oiseuses les faibles puissances spéculatives d'où l'humanité tire ses plus précieuses ressources dans sa lutte si difficile contre les vices de l'ordre naturel. La découverte des principales lois concrètes pourrait , sans doute , contribuer beaucoup à l'amélioration de nos destinées , extérieures et même intérieures ; c'est surtout dans ce champ que notre avenir scientifique comporte une ample moisson Mais leur connaissance n'est nullement indispensable pour permettre aujourd'hui la systématisation totale qui doit remplir, envers le régime final de l'humanité , l'office fondamental qu'accomplit jadis la coordination théologique envers le régime initial. Cette inévitable condition n'exige certainement que la simple philosophie abstraite ; en sorte que la régénération resterait possible , quand même la philosophie concrète ne devrait jamais devenir satisfaisante.
Ainsi réduite , la construction de l'unité spéculative se trouve déjà tellement élaborée , en Occident , que tous les vrais penseurs qui se sentent assez sympathiques peuvent y commencer, sans aucun délai, la réorganisation morale qui doit préparer et diriger une véritable réorganisation politique. Car, la théorie d'évolution mentionnée ci-dessus constitue , sous un autre aspect , une systématisation directe de toutes nos conceptions abstraites sur Tenscmble de l'ordre naturel.
Pour le sentir, il suffit d'envisager nos diverses connaissances réelles comme composant , au fond, une science unique, celle de l'humanité , dont nos autres spéculations positives sont à la fois le préambule et le développement. Or, son élaboration directe exige, évidemment, une double préparation fondamentale , relative d'abord à l'étude de noire condition extérieure , et ensuite à celle de notre nature intérieure. Car, la